R10 – Chamane

     Awira exprime son amour constant, sa connexion spirituelle avec sa fille et sa décision de rester pour défendre la mémoire de son peuple menacé. Roxanne, perdue et aphone, confie ses doutes : l’absence de sa famille, la peur d’être séparée de Florence et Daniel, ses difficultés à comprendre ce qui lui arrive. Entre la force maternelle et la fragilité de l’enfant, se dessine un lien invisible qui les relie malgré la distance et l’incertitude…

Awira

   Roxanne, ma petite fille, mon ange, il ne se passe pas une journée, une heure, une seule seconde, crois-moi, sans que tu ne traverses mes pensées. Même loin, je sens ta présence, tout près, jusqu’au plus profond de mes entrailles… Je ressens ce que tu ressens. Je ne peux pas expliquer, mais comme dit le chamane, toute la nature est interconnectée. Alors, je te parle, souvent, à haute voix pour que dans tes rêves tu m’entendes.

   Rien n’est facile ici, tout est menace silencieuse, surtout pour une femme seule. Je dois me méfier des regards étrangers, des oreilles indiscrètes, et de certains de mes comportements. Une femme isolée qui parle toute seule, c’est une maladie que certains pensent contagieuse.

   Tu grandis ma toute belle, un peu plus chaque jour, et je t’imagine si bien. Tu as douze ans et demi aujourd’hui. C’est ton demi anniversaire. À ton âge on change tellement rapidement. C’est à cette période que mes premières menstruations sont arrivées. Un moment de bascule dans une vie. On devient femme, l’enfance s’éloigne, l’adolescence s’annonce, pleine de promesses et de bouleversements. Je ne suis pas là pour t’accompagner, hélas, mais je sens qu’une étoile bienfaitrice veille sur toi. Associée au courage dont tu as fait preuve pendant ce très long et difficile voyage, tu as en toi une force immense, capable de surmonter toutes les épreuves.

   Un coup dur, tu en as connu un sérieux, très récemment. Je le sais, même si j’en ignore les détails. Une grande tristesse m’a envahie un soir, sans prévenir, alors que rien autour de moi ne l’expliquait. Ton cœur m’appelait. Il hurlait sa douleur et sa solitude ! Je suis allée en forêt, enlacer un arbre, comme pour te serrer dans mes bras, et j’ai prié de toute mon âme pour que le ciel te vienne en aide.

   Tu es vivante mon cœur. La tristesse, la colère, mais aussi l’espoir et la joie, sont des sentiments puissants, capables de traverser les frontières et de nous interconnecter toutes les deux. J’ai pris une décision ma toute tendre… Je me dois de rester ici, de me battre, sans violence ni haine, pour que la mémoire de nos ancêtres survive. Notre communauté est menacée de s’éteindre, et l’humanité, d’appauvrissement. La diversité, qu’elle soit ethnique, religieuse, ou culturelle, est une grande richesse. Elle fait la fierté des peuples depuis toujours. Le soleil ne brille jamais de la même façon, du bout à l’autre de la planète. Nous ne serons jamais tous pareils. C’est une réalité que le monde politique néglige bien trop souvent. Le cynisme et la cruauté deviennent les fléaux de demain. Il est grand temps de nous rassembler.

   Rien n’est impossible : l’apocalypse… ou la renaissance d’un monde nouveau, uni, et en harmonie avec les ressources de la Terre. Pour ses huit milliards d’âmes égarées…

Roxanne

– Maman ? C’est moi. Je ne comprends plus rien. Je suis aphone, je sers à rien ici. Ils ne veulent même pas que je travaille pour eux. Pourtant, ils souhaitent quand même me garder… Pourquoi ? Tu m’as dit de parler au ciel quand ça va pas… mais c’est pas facile d’y entendre ta voix, avec tous ces nuages ! Je sais que t’es là, avec moi. L’étoile, l’autre nuit… c’était toi, hein ? Là il fait jour. On fait comment ? Y’a urgence… Je pars ? Je pars plus ?… Dis-moi !

– Une dame va venir demain. Je vais devoir répondre à ses questions. Daniel dit que c’est pour m’aider… Qu’elle commence par me ramener ma famille et mes amis disparus, alors. Où sont-ils maintenant ? En prison ? Si je parle à cette dame, est-ce que Florence et son papa vont disparaître, eux aussi ?

– Le papa de Florence m’a prise dans ses bras… Je l’ai serré fort contre moi. C’est pas bien ! Ça ne se fait pas, ça, chez nous. Je lui ai manqué de respect… Mais j’ai pas pu me retenir. Maman, c’est quoi le plus fort : le cœur ou la tête ? Est-ce qu’on peut choisir ?

– Je fais quoi maintenant ? Il va m’arriver quoi… Encore ?

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