R17 – Les invincibles

   Au collège, Florence et Roxanne transforment un simple exposé en performance slamée. Avec leurs camarades réfugiés, ils dénoncent l’exil et revendiquent le droit d’apprendre. Beatbox, danse et paroles bouleversantes résonnent : les « invisibles » deviennent visibles. Le gymnase explose en applaudissements. Une victoire symbolique, où l’école s’ouvre enfin à toutes les voix.

Dan

   Tout arrive si vite, que mes pensées ont un peu de mal à suivre le rythme. Résultat, mon esprit est traversé par des idées, toutes plus folles les unes que les autres. Un papier et un crayon sont les meilleurs outils pour poser des mots sur ce qui me tracasse réellement.

   Je me suis auto-proclamé écrivain, mais comme aucune publication n’a encore quitté cette table, le suis-je vraiment ? Si je ne peux pas vivre de mon écriture, alors que dois-je mettre dans la case profession ? L’enquête sociale, déclenchée par l’arrivée de Roxanne dans notre foyer, va forcément les mener à cette question: de quoi je vis ?

   Roxanne est incroyablement attachante. Elle a réussi, par je ne sais quelle magie, à sortir Florence de sa morosité profonde. Elle a également un impact positif sur moi, c’est indéniable. Je réalise bien mieux que le monde ne tourne pas autour de mes seuls problèmes existentiels. Il y a bien plus important. La situation de cette courageuse jeune fille en est la plus belle illustration. Grâce à elle je sors de ma bulle… tout comme Florence. Roxanne me permet de donner le meilleur de moi-même, en réveillant cette force insoupçonnée pour l’aider.

Le constat est sans appel: elle doit rester… et veiller à ne pas briser le lien avec sa vraie famille ! Après tout le bien qu’elle nous apporte, pour ne pas la voir partir je serais prêt à accueillir ses parents, frères, sœurs… En a-t-elle, seulement ? Ça aussi l’ASE (*Aide Sociale à l’Enfance) va vouloir le savoir… moi le premier. À qui manque-t-elle ?

Florence

   Je n’ai pas eu la patience d’attendre Roxanne cette fois. Avec son cours EA ch’sais pas quoi, elle oublie l’heure ! Et puis sa nouvelle amie capte toute son attention. Je suis la page qu’on tourne, place au nouveau chapitre ! Mon exposé me pèse sérieux ! Mais dans quoi je me suis embarquée ?…

Roxanne, Florence

– Florence, Florence, tu devineras jamais quoi !…

– Ben… Quoi ?!

– On a fait une chanson, pour l’intro de ton exposé…

– Ah ! … Et c’est qui qui va la chanter ?

– Hey, respire ! T’es plus toute seule, on est cinq avec toi, maintenant !

– C’est nous quatre, les invisibles, qui allons chanter. Faut qu’on se cale une choré là-dessus… Toi tu parles, c’est tout. T’es notre porte-voix, ça te dit ?

– Ouais, merci… Et elle ressemble à quoi cette chanson ?

– Ah, oui… Bon je te la fais version slam ! Écoute, écoute :

Une rentrée sans cahier

Septembre en France, à l’école c’est la rentrée

Je kifferai les vacances, si j’avais de la chance

Les autres ne calculent pas, ce privilège que je n’ai pas

Derrière l’école, c’est la guerre. Beaucoup ne s’en soucient guère

Explosions et bombardements, mais qui va entendre mes tourments

Les fumées à l’horizon, n’annoncent jamais rien de bon

Car ici, les murs explosent, la vie n’est pas en rose

Fuir pour ne pas mourir, sans penser à revenir

– Allez, bouge tes fesses, viens là, à côté. On fait la fin ensemble…

Explosions et bombardements, à la télé on vous ment

On ne part pas par plaisir, juste, on évite les tirs

La violence, la haine, prouve la décadence humaine

Courir sans se retourner, ou pourrir abandonné

Explosions et bombardements, pas de temps pour les sentiments

Marcher, marcher vers la paix, au risque de se faire choper

Marcher, marcher encore, ne pas s’apitoyer sur son sort

Un jour peut-être, on sera arrivé, 

Aujourd’hui hélas, on peut toujours rêver

Explosions et bombardements, les détonations ont enfin cessé

Les sourires reviennent, quand on peut se redresser

Fuir mais ne plus courir, faut-il croire à l’avenir

Regarde jouer les enfants, qui peut dire ce qu’ils vont devenir

Explosions et bombardements, ce n’est pas fini pour autant

Déracinement, débrouille et clandestinité

Le prix de la paix, c’est vivre sans papier, sans dignité

L’école ce n’est pas les vacances, juste, ma dernière chance

Explosions et bombardements, le savoir ma seule richesse, passe par l’enseignement

Un grand merci à la France, mon cœur veut lui crier

Pays d’espoir et de paix, dans ce monde qui en manque cruellement

À l’école c’est la rentrée, moi j’arrive sans cahier

– Elle est trop bien ta chanson MC-Roxanne… Câlin, ‘tite sœur, on va déchirer avec ça. Merci… merci, merci.

– Reste à fournir du contenu, dans ton exposé… On le présente devant toutes les troisièmes, à la récré de 10h00, faut demander à la principo ! Elle ne peut pas dire non, si on y va tous ensemble, demain, lui expliquer.

– Tu me redonne la « power ». J’ai déjà quelques trucs. Attends… Mais on monte un spectacle, là ?

– La vie est un spectacle ma Flo d’amour, et toi t’es mon étoile ! Lundi tu seras la star, nous autres, juste le décor. 

Lundi 9h30:

Roxanne

   Aucune difficulté pour plaider notre audience auprès de la principale. Ce fut un peu moins facile de la convaincre d’avoir le gymnase, pour le toit, les gradins, et surtout la sono pour envoyer du lourd ! Et là où on a été fort, c’est d’avoir obtenu deux heures juste avant, pour préparer et faire une dernière répète. La choré de la chanson est simple mais efficace. Les poings sur la poitrine, puis les mains tendues en l’air, sont censées représenter les explosions et les bombardements. Florence est un peu nerveuse. Elle fait les cent pas en répétant son texte à voix haute. Elle va finir par réussir à le réciter par cœur.

9h50:
   La cloche du début de récrée. Les élèves commencent à arriver sans trop savoir à quoi ils vont assister. On a prévu une musique d’accueil, plutôt douce et mélancolique, sur laquelle Mahir fait chauffer la beatbox, pour réveiller l’atmosphère…

   Ça surprend, des sourires s’affichent sur les visages. Des portables sortent des poches et commencent à filmer.

10h00:
   C’est parti, c’est Dmytro qu’on a choisi pour le slam. Avec sa voix, la plus grave de nous tous, et son léger accent qui donne de l’authenticité aux paroles, il envoie le premier couplet…

Dmytro

Septembre en France, à l’école c’est la rentrée

Je kifferais les vacances, si j’avais de la chance

Les autres ne calculent pas. Ce privilège c’est clair, je ne l’ai pas

Derrière l’école, c’est la guerre. Beaucoup ne s’en soucient guère

Roxanne

A mon tour: j’envoie une sirène d’alerte bombardement ukrainienne dans les haut-parleurs, pendant que Parwana éteint les lumières trois fois avant de les rallumer. Mahir fait la mitraillette et imite le bruit d’une bombe.

   Ensemble on prononce «Explosions et Bombardements » avec notre choré enfin réglée. 

Dmytro enchaine…

mais qui va entendre mes tourments

Les fumées à l’horizon, n’annoncent jamais rien de bon

Car ici, les murs explosent, la vie n’est pas en rose

Fuir pour ne pas mourir, sans penser à revenir

   À chaque début de couplet, on reprend en chœur «Explosions et Bombardements ».

   On avait hésité à finir la chanson par la Marseillaise, mais trop clichée, trop guerrier, trop de violence aurait fait de l’ombre au vrai sujet. On a préféré la musique du film Amélie Poulain, plus doux, avec une petite touche parisienne. Il fallait aussi ouvrir sur une note d’espoir, à la fin.

   Florence la star arrive… Sous les applaudissements. On capte l’attention. Le silence revient. Le temps est suspendu. Cette fois, quasi tous les portables sont sortis. Vas-y ma guerrière, on est là, derrière, en appui. Yann Tiersen en musique de fond, Florence n’est plus Florence : elle est sa voix, et la nôtre. Elle n’a même plus ses notes à la main. Elle prend le micro, comme un pasteur d’une église afro le prendrait pour faire son sermon, soutenu par sa chorale derrière.

Florence

– L’école n’est pas pour tout le monde !…

– Pourquoi pas elle ? Je m’appelle Indra, 

– L’école n’est pas pour tout le monde…

– Pourquoi pas lui ? Je m’appelle Mahir,

– L’école n’est pas pour tout le monde…

– Pourquoi pas elle ? Je m’appelle Parwana, 

– L’école n’est pas pour tout le monde…

– Pourquoi pas lui ? Je m’appelle Dmytro, 

– Je ne connais pas les lois de ce pays, mais je suis vivant, et je vis ici !

– Je viens d’ailleurs, d’un pays où apprendre m’est interdit. Là où la guerre et la haine ont déchiré les peuples, les familles. Là-bas, on brûle les livres, les écoles.

– L’école n’est pas pour tout le monde…

– Pourquoi pas eux ?

– Eux qu’on regarde, mais sans les voir. Comme si des papiers d’identité, servaient à respirer, étaient vitaux pour exister.

– Le savoir est un droit universel. En vrai, il ne l’est pas. C’est une arme pour la paix, qui fait peur à ceux qui veulent toujours plus de pouvoir. L’ignorance, c’est l’arme des dictateurs, et des fous.

– L’école n’est pas pour tout le monde…

– Pourquoi pas eux ? Bordel !

– En France il existe une loi : tout enfant a droit à l’école, qu’importe ses origines et sa situation, légale ou non.

– Mais qui la connaît, cette loi ? 

– Pour qui est-elle écrite, si on ne les voit même pas ces enfants ?

– Dites-moi comment un enfant en situation irrégulière avec ses parents, peut-il pousser seul la porte d’un collège ?

– Qui peut changer les chose ?

– Pourquoi pas nous ?

– Il ne s’agit pas d’encourager l’immigration illégale en France. Mais de combattre l’ignorance qui exclut, et qui rend les esprits manipulables par les puissants.

– Pour ça, il suffit juste d’ouvrir les yeux, et de comprendre… De… De comprendre que la misère est comme les nuages dans le ciel, elle n’a pas de frontière.

– Que… plus on abrutira les gens avec de fausses informations, plus on les privera des moyens de réfléchir et d’analyser une situation… Alors, on finira par fabriquer des générations d’idiots. L’espèce humaine deviendra légume… plus bête qu’une courge !

– C’est ça que vous voulez ?…

Roxanne

   Florence est au bord des larmes… Elle est à deux doigts de craquer. Je fais signe à mes compatriotes, on envoie un couplet, en chantant cette fois tous d’une seule voix, Mahir à la mitraillette :

Explosions et bombardements… Le savoir, ma seule richesse, passe par l’enseignement

Un grand merci à la France, mon cœur veut lui crier

Pays d’espoir et de paix, dans ce monde qui en manque cruellement

À l’école c’est la rentrée, moi j’arrive sans cahier

   Florence me lance un regard de remerciement, reprend son souffle… et continue.

– Qui peut changer les chose ?

– Pourquoi pas nous ?

– Nous pouvons changer notre regard sur le monde.

– Nous pouvons faire évoluer l’espèce humaine… par le savoir. Pas par la guerre.

– Il faut apprendre à nos enfants qu’un monde en paix, est un monde en harmonie avec la nature.

– Il faut leur dire que c’est possible.

– Que c’est possible d’être meilleur !

– C’est à ça, que doit servir l’école… Apprendre à être humain, en vrai, tous ensemble, et partout sur la planète.

– Nous sommes là pour ça, pas vrai ?

– Alors… Pourquoi pas nous ? Maintenant !

– Merci, pour votre attention…

Roxanne

   Un grand silence traverse le gymnase. Puis quelques élèves se lèvent pour applaudir… Très vite, d’autres suivent. Presque tout le monde est debout, maintenant. La principale sourit. Les profs aussi. La satisfaction se lit sur leurs visages. On a réussi à passer un message, on a le pouvoir de changer le monde. Une émotion me submerge. Les larmes ne sont pas loin : nous ne sommes plus des invisibles… nous sommes les invincibles !!

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