R18 – En quoi croire

   Roxanne et Florence ont quitté le gymnase, et marchent dans le couloir du collège. Elles rencontrent une élève qui soulève la question de ce en quoi Roxanne croit, et si elle pratique une religion. Une fois rentrée à la maison, Roxanne s’adresse à sa mère dans un rituel chamanique. Sa mère, Awira, lui répond…

Plus tard dans les couloirs. 

Une élève, Roxanne et Florence

– Roxanne, attends…

– Oui ?

– Lors de l’exposé, vous avez prononcé le nom de quatre élèves, on en connaît trois… c’est qui Indra ? C’est toi ?

– Je m’appelle en réalité…

– …Roxanne, Roxanne elle s’appelle. Avec tous les téléphones qui ont filmé l’exposé, je pense qu’elle préfère le buzz sur Tik Tok avec The Police, le groupe, genre, la fille cachée de Sting, plutôt qu’un Buzz avec La Police, celle de l’immigration, en se faisant cueillir à la sortie du bahut. Tu comprends ?

– Roxanne est le prénom que m’a donné ma mère… Mais je m’appelle aussi Indra ! Aujourd’hui je m’appelle Roxanne Indra Volti. Mais si tu veux un papier pour le prouver, j’en n’ai pas !

– Et tu es musulmane, comme les autres ? 

– Non, pas musulmane, mais j’ai un peu oublié ce que je suis vraiment… Et toi ?

– Moi ? je suis normale… Je crois ! Baptisée, mais je ne crois pas en Dieu. Comme la plupart des élèves que je connais. La norme ici, c’est le nombre !

– Et quand la connerie submerge le plus grand nombre…

– …Laisse Flo… Et, pour toi… C’est grave de pas être normale ?

– Je sais pas ! Ça rassure ceux qui se considèrent normaux. Ils pensent qu’ils ne vont pas avoir à se battre pour ressembler à tout le monde.

– Tu t’appelles comment ?

– Mélissa ! Tchao Rox.

– Roxanne, ça t’écorcherait les lèvres ? Et moi c’est Florence… Merci de demander !

– Arrête Flo, elle n’est pas méchante. Je connais la méchanceté, il n’y en avait pas dans ses yeux… ni dans ses mots. Elle nous teste, c’est tout !

Florence

Arrivée à la maison, Roxdranne, (Roxanne et Indra mélangées, son nouveau p’tit nom), se précipite vers le marronnier du jardin, comme une enfant heureuse de retrouver sa maman venue la chercher à l’école. Elle l’enlace, et semble lui parler tout bas. Je m’éclipse, tout en continuant à l’observer discrètement.

Roxanne

– Amma je suis quoi, comme religion ? Nous croyons en quoi ? Suis-je baptisée ? Je suis normale, ou non ?

– Je sais… je t’ai déjà posé la question mille fois, mais… c’est quoi, qu’on n’aime pas chez nous ? 

– C’est quoi qu’il ne faut pas dire aux autres ? 

– Pourquoi on doit fuir, toujours ?

– De qui on doit avoir peur ? Qu’ont-ils de plus que nous les autres ?

– Pourquoi la vie nous sépare ?

– Amma tu me manques !…

Florence

   Roxanne se met à fondre en larmes et s’assoit au pied de l’arbre. Je ne peux pas la laisser comme ça. Qu’est-ce qu’il lui a dit de méchant son arbre ? Je descends…

– Les arbres sont là pour décarboner l’atmosphère, tu savais ? Pas pour rendre les gens triste… Qu’est-ce qu’il t’a fait celui-là ?

– Elle… elle ne me répond pas… Elle est trop loin… et plus le temps passe, plus elle s’éloigne. Pourtant, les racines de cet arbre… et celles de l’arbre de Maman, se rejoignent… Elles se touchent, elles s’enlacent… La terre est ronde, tout est connecté. Mais ce marronnier, lui, il ne comprend pas ma langue !

– Tu rigoles ou quoi, tous les arbres parlent « la nature ». Ferme les yeux. Je me mets derrière. Vas-y, pose-lui une question…

– Marronnier, il est où ton bouton pour appeler Maman ?

– Ma si douce Indra… Il n’y a jamais besoin de bouton, ni de téléphone pour appeler une personne qu’on aime. Tous les cœurs vivants sont connectés, puisqu’on respire tous le même air. Toutes mes feuilles sur mes branches sont autant d’antennes qui captent les émotions, les sentiments dans l’air, et que je te redistribue lorsque que tu me serres fort dans tes bras. J’ai bien senti tes larmes salées arroser mes racines. J’ai envoyé ta tristesse à ta maman, pour la prévenir… mais aussi, pour lui dire tout le bien que tu fais ici, ton énergie, ton sourire, pour la rassurer, lui dire aussi que tu vas bien.

– Marronnier… pourquoi tu parles avec la voix de Florence ?

– Je te l’ai déjà dit jolie Indra, tous les cœurs qui s’aiment sont connectés. Celui de Florence est solidement attaché au tien… Alors, c’est normal que tu entendes sa voix !

Roxdranne se débranche de l’arbre, me sourit, puis part à toute vitesse dans la maison. Elle cherche mon père. Sitôt trouvé, elle saute sur ses genoux puis le prends pour un marronnier. Elle pose sa tête contre l’épaule de Papa, en plus ! Je suis jalouse… ce câlin me revenait de plein droit ! Sans parler, mon père m’a volé ma dernière réplique ! Il l’embrasse dans les cheveux… Et moi, je souris, sans comprendre ce que je ressens vraiment ! De la joie, de la jalousie… ou du bonheur à la voir fusionner dans notre famille ? Je souris à ce que je vois, c’est beau, c’est tout !

Awira

   Ma petite fille chérie, où que tu sois, tes pensées me parviennent. C’est une réalité brute et précieuse. Elle nous relie, toi et moi. Puisse le ciel et la nature te le faire sentir. Tes sentiments sont purs et si forts, qu’ils me bouleversent. Il faut que je t’explique comment ça marche. Tu comprendras alors peut-être mieux pourquoi je me force à rester ici, malgré l’insécurité, malgré la peur.

   Pour te parler, je fais comme le chamane m’a appris : j’enlace un arbre que j’ai choisi, et je laisse aller mon cœur. Le langage de la vérité circule dans la sève. Il descend jusqu’aux racines, nourrit la terre, et s’envole dans l’air grâce à ses feuilles. Et dans l’air, ma chérie, il voyage jusqu’à toi. C’est aussi comme ça que je ressens tes émotions. Je sais que même éloignée, seule, tu pratiques ce même rituel. Tu l’avais appris toute petite. Cela te faisait rire au début, puis seulement sourire, jusqu’au jour où sur ton visage, on pouvait clairement lire des messages de paix et d’amour.

   Aujourd’hui, tu sens Indra s’éloigner de toi, alors que Roxanne, elle, s’impose chaque jour un peu plus. Pourtant, le sang qui coule dans tes veines, lui, n’oublie pas tes origines. Il cherche à se souvenir. Je comprends… Je te perçois ma fille.

   Nos origines viennent en grande partie du peuple Adivasi. Ce mot signifie : « ceux qui étaient là avant ». Nous vivons au rythme des saisons, proches de la forêt, des collines et des rivières. Les anciens disent que les arbres sont nos frères, que les pierres ont des mémoires, et que les chants qu’on adresse aux esprits ouvrent des chemins invisibles pour nos âmes.

   Toi, ma fille, tu es née de cette sagesse-là. Tu as grandi entre les bras de femmes qui dansaient pieds nus dans la poussière, et de grands-pères qui parlaient aux lucioles. Notre foi n’est pas un livre, ni un temple : elle est une respiration, une écoute, un respect du vivant.

   Mais ce que tu appelles aujourd’hui « la peur », c’est ce qui s’est imposé quand d’autres ont voulu décider pour nous. Ils ont vu nos terres comme des profits, nos arbres comme du bois, notre silence comme une faiblesse. Ils ont envoyé des machines, des armes, et parfois même la loi contre nous. Des lois écrites par d’autres, aveuglés par les richesses qu’offraient notre forêt.

   C’est pour cela que certains d’entre nous ont dû fuir. Moi, j’ai choisi de rester. Pas par inconscience, ma chérie. Mais pour que les racines ne soient pas toutes arrachées. Pour que, quand tu seras prête, tu puisses revenir ici, et te souvenir de qui tu es.

   Tu n’as pas à choisir entre Roxanne et Indra. Tu peux être l’une et l’autre. Tu es le pont, ma fille. Tu es le chant qu’aucune frontière ne pourra jamais enfermer.

   Va en paix ma fille, je t’aime fort.

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