A2 – Saint Camille

   À Saint Camille, les murs semblent vivants, capables de retenir aussi bien les âmes que ceux qui y travaillent. Aléïc s’y sent prisonnier, mais il n’est pas seul : autour de lui, d’autres partagent son quotidien, chacun dissimulant ses propres secrets…

Aléïc

   Serge ne s’est pas installé là par hasard. C’est de là qu’est partie l’aventure. Calie, sa fille, a été emportée par une leucémie. Je suis dans sa chambre… Peu de temps après sa disparition, l’activité hospitalière a déménagé dans des locaux plus modernes, à quelques kilomètres, vers la grande banlieue. Serge, qui avait demandé à exercer là, principalement pour être plus près de sa fille, a profité des lieux pour continuer ses recherches, en secret. Malgré les appels du pied de sa femme pour la rejoindre aux États Unis, il a préféré rester dans ces locaux aux murs défraîchis. Ce bâtiment a une âme, disait-il. Je dirais plutôt : il en héberge plusieurs ! Moi-même, suis-je l’un de ces fantômes parmi les milliers de malades qui sont décédés ici au fil des années, des siècles peut-être même ?

   La douleur transpire sur les murs. Ce lieu est une prison, d’abord pour les âmes. On ne quitte pas la vie sereinement lorsqu’on souffre. Cette énergie, Serge doit s’en abreuver. Lui aussi est prisonnier. Il veut sauver le monde, ressusciter les morts, et leur donner une deuxième chance. Oui, vous avez bien lu ! Serge et Josh, son associé, ont réussi cet exploit. Trois fois. Je suis le numéro trois. Ma chambre aussi est une prison. J’ai le droit d’en sortir depuis que je remarche, mais je n’ai pas encore mis le nez dehors. Je ne suis pas prêt, ne cesse-t-on de me répéter. Puis, pour aller où ?

   Serge et Élise ont deux filles. Alice et Léonie. Je n’ai pas le droit de les voir… Je pourrais les perturber, me dit-on. Je ne vois pas comment : l’aspect que je présente n’est pas repoussant, et mon élocution est normale ! Sans doute mon côté mort-vivant, alors ! Elles viennent régulièrement faire des examens à l’hôpital… Il y a un truc qui cloche ! Elles ne sont pas jumelles, et pourtant, elles semblent avoir le même âge, puisqu’elles sont toutes les deux au collège, en classe de quatrième. Et pourquoi autant d’examens, alors que leurs parents vantent leur excellente santé, comme pour se rassurer eux-mêmes ?

   Mais surtout, il y a autre chose. Sans les voir arriver, je sens leur présence, chaque fois. Elles sont dans ma tête, avec cette envie empêchée de me parler…

   Élise vient souvent me rendre visite. C’est la seule qui semble véritablement s’inquiéter de mon état mental. Elle non plus n’est pas très claire, malgré une gentillesse naturelle et sincère, elle semble souvent absente. Aucune de ses paroles n’est prononcée sans un petit temps de réflexion avant. Comme si elle était en permanence dans la maitrise verbale. Puis, elle a ce regard… Rien qu’avec ses yeux, elle transperce mon âme. Ses yeux, eux, bouillonnent de choses à me raconter, mais elles demeurent toujours secrètes. Exilée aux États Unis de nombreuses années, elle y travaillait comme Pédopsychiatre dans un hôpital pour enfant au Michigan. Elle parle de ses petits patients comme de ses propres enfants, et garde contact encore avec certains.

   Et puis il y a Josh. Joshua Cumming, le plus français des Américains, qui passe curieusement bien plus de temps ici, en France, qu’aux États Unis. Officiellement, il y travaille toujours : récemment nommé « Chair », il siège au comité de direction d’un hôpital de renom à Chicago. Lui et Élise se seraient connus à Washington, pendant leurs études universitaires. Au-delà des liens d’amitié qui les unissent, je me demande pourquoi il consacre autant de temps à ce petit labo dérisoire, à côté de son prestigieux poste américain. Et puis… Il y a sa manière de parler de Alice et Léonie. Pour lui, elles semblent être bien plus que deux adolescentes, ou les filles de ses meilleurs amis.

   Côté mystère ce n’est pas tout… Saint Camille a une histoire. C’est Josh, également féru d’architecture ancienne, qui me l’a raconté. Ces vieux murs ont abrité successivement un monastère, un hospice, puis un hôpital pédiatrique. Josh évalue la construction du bâtiment au XVIIème. Il est monté sur des fondations profondes, voire peut-être même sur d’anciennes ruines romaines. Paris, célèbre pour ses catacombes, regorge de galeries sous-terraines. Josh espérait, un jour, découvrir une connexion avec les sous-sols de l’hôpital. Son exploration s’est arrêtée à une sorte de crypte, prolongée par une cavité d’où sort un courant d’air surprenant. L’endroit est angoissant, je n’y suis allé que deux fois, je m’y sens particulièrement mal à l’aise. Il est habité, par je ne sais quoi… un souvenir sans doute.

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