R21 – Téléphone portable

   Roxanne, sans téléphone, se sent en décalage face à ses camarades hyperconnectés. Elle s’interroge sur l’amitié, l’identité et l’image de soi à l’ère des réseaux sociaux. Daniel l’invite tout en tendresse à cultiver sa singularité avant de céder au monde numérique…

Melissa – Roxanne

– Salut Rox

– Bonjour Mélissa

– Tu n’as pas rattrapage aujourd’hui ?

– Nan, j’ai un an d’avance, aujourd’hui je laisse les autres me rattraper ! Et toi, t’es là… parce que t’es obligée ?

– Oui… Mais aussi pour montrer que je ne suis pas qu’un avatar sur mon compte Insta ! J’ai plus de quatre mille followers !

– Tu n’as donc pas d’amis ?

– Pffff, t’y crois vraiment à l’amitié biologique ? C’est pas ça qui te met en valeur. Moi, sur le net je suis quelqu’un… On m’écoute, on me regarde, et j’ai plein de nouvelles demandes d’amis. Et dans mon tel, là, ils sont avec moi H 24, même jusqu’à l’autre bout du monde.

– J’aime ton idée d’amitié bio. Moi j’ai pas de tel, alors je m’en contente, des amis bio. Tu vois, quand tu me parles comme là, j’ai l’impression d’être quelqu’un, d’être réelle, d’exister, quoi. Et crois-moi, c’est nouveau pour moi. Je crois comprendre ce que tu ressens !

– Tu es une drôle de fille… Je t’aime bien. Préviens-moi quand t’auras ton tel !

– Oui, on pourra se faire une visio, dans ce même couloir, en même temps qu’on se parle en réel !

– Pffff, t’es nulle… T’as pas idée comme ça change la vie un tel.

– Je vois ça… Mélissa ?

– Quoi ?

– Moi aussi je t’aime bien !

– Ok !

Roxanne – Florence

– Florence, tu as un compte Insta, toi ?

– Oui, non ! J’ai testé mais je n’avais rien à dire, alors je l’ai fermé !

– T’y crois à l’amitié bio ?

– La quoi ?

– Les amis, les vrais, ceux en chair et en os ?

– Oui bien sûr, si tu n’étais pas ma petite sœur, tu serais ma meilleure amie !

– Tu crois qu’un compte Insta, ça peut servir à quelque chose ? À un truc intelligent, je veux dire.

– Si tu cherches de l’intelligence là-dedans, tu risques d’être déçue !

– C’est mal fait la vie. Moi j’ai fui pour me cacher, pendant que d’autres ne pensent qu’à se montrer. Je me sens bien moins exister que Melissa ! C’est comme encore et toujours me sentir inférieure !

– Melissa ? La pétasse de l’autre fois ?

– Elle est gentille, je t’ai dit. Juste qu’elle ne le sait pas.

– Son Insta, ce n’est que des photos d’elle, avec des commentaires à la con !

– Tu as bien été voir sur son compte ?

– Juste pour ne pas mourrir idiote !

– T’es jalouse ?

– T’es folle ?

– C’est le genre de nana à t’filer plein de complexes, t’as vu ses seins ? Oui, c’est vrai : ça m’énerve ! C’est pas de la jalousie ! C’est de la crétinerie agressive, son Insta !

– Tu n’aimes pas la nature ?

– Si, pourquoi ? Quel rapport ?

– La nature est belle, elle ne parle pas, et on n’en fait pas des caisses !

Roxanne – Daniel

– Papa Daniel ?

– Oui ? Roxanne, ma fille.

– Je peux t’appeler Papa-Dan ? Tu peux m’appeler Rox, comme quand tu appelles Florence, Flo. Rox, j’ai regardé sur internet, c’est un petit renard tout mignon, dans un film Disney.

– Ok ! Papa Dan… pas de problème. Si tu m’avais proposé Rouky, ça aurait été non !

– Papa-Dan ?

– Oui Rox chérie ?

– C’est vraiment cher, un téléphone portable ?

– C’est surtout cher en nombre d’heures qu’on y passe !

– Ah ! À quel âge Florence a eu le sien ?

– Trop tôt, je pense…

– Papa-Dan chéri, tu ne réponds pas à mes questions !…

– Ma Roxanne d’amour, nous sommes encore un peu dans l’incertitude sur ta situation administrative. Je conçois que c’est un objet indispensable de nos jours, mais je vais te demander encore un tout petit peu de patience. Si la loi française doit nous séparer, je te promets de t’en offrir un, pour garder le contact… En attendant, avant de te voir complètement disparaître derrière ton petit écran, j’aimerais encore un moment profiter de tes jolis yeux, et ne pas les voir s’abimer trop tôt.

– C’est combien de temps, un tout petit peu de patience ?

– C’est… Le temps de retrouver un autre boulot. C’est aussi… ne pas donner l’impression aux services sociaux qu’on t’achète avec des cadeaux. Et puis c’est le temps de consolider cette belle et vraie relation qui est en train de se bâtir entre nous trois. 

– Je ne sais pas comment expliquer… Des fois j’oublie ma différence, mais là, il ne se passe pas trente secondes au collège, sans qu’un élève ne sorte son téléphone portable. Ils sont là physiquement, mais virtuellement, leur attention est ailleurs. J’ai l’impression d’être le symbole, dans leur monde, d’une arriérée. Je me retrouve comme dans le pays que j’ai fui, une fille de la forêt au milieu des réseaux sociaux !

– Indra Soren, mon cœur… Tu ne mesures pas la chance que tu as de ressentir une émotion en enlaçant le tronc d’un arbre. Ta maman t’a appris la vie, la vraie, tu peux en être fière. Et puis j’aime te voir sourire lorsque tu lis, parler vrai avec les gens, ne pas tricher avec ton apparence. Rox chérie, tu crois vraiment que chercher à ressembler à tout le monde c’est ça la liberté ? Les réseaux sociaux, c’est un collier que tu accroches autour de ton cou, avec autant de laisses que tu as d’amis ! Ta différence te rend belle, le regard des autres fortifie ton caractère. Ton téléphone n’est qu’un accessoire, pas un art de vivre. Ton sang circule dans tes veines, pas dans des circuits électroniques !

– Je m’appelle… Roxanne Indra, Volti Soren. La nature me donne la force d’exister dans ce monde plein de technologie. Je dois faire de ma différence une force… Une force qui s’oppose aux autres qui me jugent, qui me catégorisent. J’y arrive un peu, pour le moment. Mais pour combien de temps ? J’ai presque treize ans, la pression est quand même forte !

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