Aléïc demande à Ramesh de bien vouloir l’accueillir dans sa communauté. Il cherche à remettre de l’ordre dans ses idées et dans sa vie. Parti avec rien, il doit tout reconstruire, et surtout trouver un sens à tout ce qui lui arrive.

Aléïc – Ramesh
– Je ne vois pas comment vous remercier, Monsieur Ramesh.
– Mon jeune ami, appelez-moi Ramesh tout court et tutoyons-nous. Nous partageons déjà cet espace, efforçons-nous de partager également l’amitié.
– Votre allure, Ramesh, appelle à une certaine considération. Aidez-moi à comprendre… Pourquoi une personne telle que vous, est-elle contrainte de vivre ici ?
– Une personne comme moi ? J’essaie seulement pour les gens d’ici, de ressembler au lointain souvenir de qui j’étais. C’est important de garder une image de soi positive. Mais ici, Aléïc, vivre dignement commence par obtenir un simple statut légal. Les sans-papiers, comme on nous appelle, sont tous rabaissés au même niveau de considération. Peu importe ce que nous fuyons, on nous traite comme des envahisseurs, à renvoyer sans jugement hors du pays. La police des frontières est hélas, à notre encontre, dépourvue de toute compassion ? À mon tour de te poser une question, Aléïc, si tu me le permets. Que fuis tu, toi, en ayant apporté si peu de bagages ?
– Je ne fuis pas vraiment. Je cherche… À défaut de savoir qui j’étais, je cherche qui j’aimerai devenir, et à qui, ou à quoi cela pourrait servir !
– Je vois, je vois… Lorsque certains évènements viennent cruellement secouer toute une vie, il est parfois préférable de vouloir se réinventer !
– Peut-être ! Et en quoi vous… T’es-tu réinventé, Ramesh ?
– (Sourire) Tu vois ces gens-là, derrière, leur couleur de peau, la mienne, cette incertitude dans leurs yeux, ma lâcheté de vivre caché ?… Tout ça ne m’a jamais fait oublier d’où je viens : mes racines, ma famille, mes amis, et ce que nous avons traversé. Je leur dois ma solidarité dans l’épreuve, celle que nous partageons depuis le départ pour survivre dans ce monde fou. Je ne me suis pas réinventé, Aléïc… Mes souvenirs, mon honneur, me poussent chaque jour que la nature me donne, à rester celui en moi qui est bon, et qui se doit d’embellir l’âme qui l’habite avant qu’elle ne le quitte définitivement.
– Vous êtes leur guide ? Leur chef ? M’accepteriez-vous dans votre… communauté ?
– Tu me vouvoies à nouveau mon jeune ami ! Je ne suis le chef de personne, chacun doit mener sa propre barque. Le fleuve de la vie sur lequel tout le monde navigue rencontre parfois de forts courants. Il m’arrive seulement parfois de servir de repère sur la rive pour éviter les chavirages. Aléïc, avant de vouloir ressembler aux autres, forge-toi avant tout un solide for intérieur. Cherche ce que tu peux apporter aux autres, avant d’attendre de recevoir d’eux. Chaque différence, même la plus insignifiante, lorsqu’elle est partagée devient richesse. Ce que tu as prononcé avec tes propres mots il y a un instant, est digne d’un mantra : servir à quelqu’un ou à quelque chose… C’est un très beau et ambitieux programme. As-tu déjà une idée par là où tu voudrais commencer ?
– Il m’a été implanté artificiellement des souvenirs, des savoirs, des compétences. Je me sens capable de soigner, d’écrire des programmes, de bâtir des maisons, même de rédiger des livres. Mais… je me perds dans toutes ces personnalités. Avant tout, je voudrais me trouver moi, et donner forme à des projets qui me rendraient vraiment vivant.
– Ta compétence en écritures est très précieuse. Elle te permet de poser sur du papier ce qui est confus dans ton esprit. Si tu m’autorise un conseil, un seul, commence par écrire, Aléïc. Les mots t’aideront à démêler ce qui t’habite. Le reste viendra, très rapidement. Lorsque tu te reliras, tout s’éclaircira. Nous t’aiderons alors à embellir l’âme qui sommeille en toi !
– S’écrire à soi-même aide-t-il vraiment ? Ce n’est pas contribuer à la déforestation, que de griffonner sur un bout de papier qui finira tôt ou tard à la poubelle ?
– (sourire) Parce-que tu crois qu’on écrit encore sur du papier, Aléïc ? Aujourd’hui on stocke ses états d’âme sur un cloud, au chaud entre deux pubs pour des baskets et des vidéos de chats. En passant, l’énergie nécessaire pour alimenter tous ces serveurs, nuit gravement à l’environnement. Mais peu importe le support : écrire, c’est laisser une trace. Et crois-moi… les algorithmes s’occupent très bien de nous relire. Plus personne ne peut revendiquer désormais le luxe d’avoir une intimité bien à lui, avec tout ce qu’il stocke en ligne. Et puis, s’il te prend un jour l’envie de partager tes idées, sache qu’elles peuvent circuler à la vitesse lumière sur les réseaux sociaux.
– Tu as l’air de t’y connaître… Pour ton âge !
– Ce n’est pas parce que je te vois ici, en survêtement, que je t’imagine arriver de la première cité en banlieue ! Ton sac en bandoulière avec tes papiers et ton téléphone portable, il est caché quelque part ?
– Je ressemble vraiment à ça ?
– M’aurais tu considéré de la même façon si je m’étais présenté à toi en sari, sale, et parlant avec un fort accent ? Ma présence en ce lieu aux allures insalubres t’aurait-elle apparue plus cohérente, dans ton esprit ?
– Excusez-moi… pour l’age…
– J’étais directeur d’une grosse société informatique en Inde… avant de me résoudre à tout quitter. Ne juge jamais une personne à ce qu’elle paraît, Aléïc, mais à ce qu’elle est. Le monde marcherait bien mieux si chacun s’en souvenait.