C5 – Jour 2, 3 et 4 – Problèmes existentiels

   Élise découvre les problèmes existentiels d’une nouvelle voix qui hante son esprit. Malgré la tentative de Hope pour amadouer sa mère, Élise cherche à s’en débarrasser le plus rapidement. Cette voix inconnue appartient à une personne en situation de mort imminente, capable de décrire ce qu’elle voit…

Jour 2 – Une dimension à portée de rêve

Élise

   Mon répit fut, comme je m’y attendais, de très courte durée. Toto est revenu sans tarder, souffler ses angoisses existentielles à mon oreille. Il ne m’a pas laissé le temps de l’envoyer balader. Il me dérange sur mon lieu de travail. Aucune chance de l’éviter, je m’empresse de sécuriser mon espace. Je verrouille la porte côté salle d’attente. Le moelleux des coussins du divan de mes patients épouse mes formes. Je perds connaissance…

Inconnu

   Ai-je rendu mon dernier souffle ? J’imagine que oui. Je n’ai plus de sensation, plus de repère, juste le sentiment d’être prisonnier d’un corps sans vie. Est-ce cela la mort ?

   Plus rien ne fonctionne, la situation m’échappe, je n’ai plus aucune maitrise sur quoique ce soit… Seule la colère me gagne. J’éprouve une réelle émotion. Est-ce normal de continuer de penser dans ma situation ? Quelle absurdité de ne pas savoir si on est vraiment mort. Je panique, combien de temps vais-je rester comme ça ?

   Personne pour me répondre ! La mort est une expérience d’une solitude absolue. J’agonise, prisonnier d’un silence oppressant. Le générique de fin déroule. Cette fois c’est sûr, c’est bien fini. Toujours pas de tunnel, ni de lumière blanche. Le vide qui m’entoure cache un chemin invisible. Est-ce vraiment la fin, ou un parcours initiatique vers autre chose ?

   Je ne suis plus vivant. Ça, c’est une certitude. Pourtant, les cieux refusent de s’ouvrir. Me voilà coincé, suspendu dans cet étrange entre-deux. Pourquoi ce purgatoire ? Quelle erreur ai-je commis pour me valoir cet exil ?

Élise – Hope

– Et moi, qu’ai-je donc fait pour me retrouver sans consentement parachutée dans la pensée des autres ?! Quelqu’un peut-il m’expliquer ? Je ne demande rien à personne, moi ! Qu’on me foute la paix bon sang ! C’est tout !

– Je passais par hasard,
   Je passais pour vous voir,
   Pour retrouver un peu
   De ces amitiés rares
   Qui fondent les espoirs
   D’un « c’est possible à deux ».

  M’man, t’as jamais vraiment cru au hasard. J’t’ai assez entendu te l’répéter ! Alors tu crois pas, là, qu’c’est l’début des qualifs pour trouver ton fameux prince pour Calie ? Tu n’veux pas lui laisser une ‘tite chance à c’ui là ?

– Si je peux d’abord lui baliser son chemin, d’une façon aussi lumineuse qu’une piste de décollage d’airbus A380, je serais heureuse de le voir s’envoler vers d’autres cieux !

– J’croyais qu’tu voulais changer… T’es en hypo-charité, là ? B’soin d’un aut’ café pour faire battre ton cœur plus fort ? I’ t’plait vraiment pas ? On l’jette alors ? Pour de vrai ?

– De toute façon, aucune de mes voix ne m’écoute jamais… Pas même toi, ma fille ! Établir le dialogue avec Toto serait peut-être, après tout, la seule chose qui me ferait revenir sur l’envie de m’en débarrasser.

Jour 3 – Entre vie et ténèbres

Élise

   Hope occupe ma tête à sa façon. Tout ce qu’il s’y passe la préoccupe. En premier lieu, mes voix qui, pour elles, incarnent des entités avec lesquelles elle doit partager son espace. D’habitude, elle défend son territoire avec la hargne d’un cerbère enragé. Là, la bête affiche une férocité de peluche en manque de câlin ! Comment expliquer un tel revirement chez ma fille ? Est-ce lié à l’arrivée de ce nouvel inconnu ? Son attitude envers lui est troublante. Ne serait-elle pas en proie avec un début de sentiment amoureux ? Cette histoire de prince ne l’aurait-elle pas un peu chamboulée ?

   Le brave inconnu, lui, en tout cas, ne mesure pas la chance qu’il a de se sentir seul dans sa tête ! En toute innocence, il revient à la charge. Je me sens tellement désemparée, je lui cède une fois de plus mon inconscience.

Inconnu

   Les ténèbres sont ennuyeuses, rien ne s’y passe d’autre que le temps. L’attente m’accompagne, comme un espoir de voir arriver quelque chose, une explication, un début de chemin à suivre. Mais rien, je suis au fond de la mine, sans lumière, perdu dans le néant le plus absolu. Ma patience atteint ses limites, et l’exaspération gangrène mon humeur. Mon sang peut-être déjà refroidi est en train de bouillir, je n’en peux plus j’étouffe, je crie, je hurle, une soupape s’ouvre, j’expire un mélange de frustration et de colère. Sans chercher à me calmer, cette étonnante réaction révèle en moi une forme de conscience persistante. La situation n’est en fait peut-être pas si désespérée. Réfléchir sans pouvoir bouger un orteil est une expérience intéressante. L’immobilité totale libère l’esprit. Continuer de penser, c’est échapper à une seconde mort. Une amélioration est-elle encore possible ? L’espoir fait vivre, je continue sur cette voie. Allez, je me dis que je suis encore vivant ! Je suis vivant… Vivant !

Élise

– Yesss !! Oui, entièrement d’accord. Je te soutiens pleinement dans cette approche. Mais alors, que fais-tu dans ma tête, Beetlejuice ??!! 

Jour 4 – Amnésie

Élise

   Je suis dans le bus, en route vers le cabinet. Les symptômes d’une crise m’avertissent d’une perte imminente de contact avec le monde extérieur. Je me précipite vers la banquette du fond, dans le coin, pour tenter de me faire oublier des autres passagers. Comme dans un mauvais film d’espionnage, je me dissimule derrière une paire de lunettes de soleil, et me cale la tête contre le carreau. L’obscurité totale tombe derrière mes paupières. Une poignée de secondes plus tard, une grande luminosité m’éblouit. Puis, au fur et à mesure que les petites étoiles dans les yeux disparaissent, un tout autre paysage apparaît. L’inconnu revient me harceler, et m’engluer la tête de sa philosophie « zombiesque ».

Inconnu

   Une lumière froide s’allume. Elle ne rassure en rien sur ce qu’elle révèle : un univers familier, mais inquiétant. Je suis… dans un hôpital ? Suspendu dans un vide irréel, je flotte, désorienté, sans comprendre comment je suis arrivé là. En dessous, une silhouette gît sous un drap blanc, immobile. Mon regard s’accroche à chaque pli, chaque contour. Serait-ce… moi ?

   Je tente de nier l’évidence, mais les sons émis par le moniteur cardiaque, de plus en plus rapprochés, semblent suivre ma propre panique. Une étincelle de vie refuse de s’éteindre. Suis-je victime d’une EMI (Expérience de Mort Imminente), ou un truc du genre ? Est-ce le corps dont je suis sorti, que j’observe ?

   Mon identité m’échappe : plus de nom, plus de visage. J’atteins le summum de l’amnésie, à ne même plus savoir à quel genre j’appartiens ! Garçon ? Fille ? Comment savoir ? Si seulement je pouvais soulever ce foutu drap et regarder à quoi je ressemble. Je ne suis qu’une conscience, un bip au milieu de ces machines.

   Je fixe les cadrans lumineux des appareils. Malgré cet étrange ballet de blouses blanches autour de moi, on ne me prête aucune attention. J’entends des murmures aux termes incompréhensibles. Je suis là pourtant, à la fois spectateur et acteur invisible de ce drame ! La fréquence cardiaque augmente encore. Ce cœur réagit à mes émotions. Il n’y a plus de doute possible… C’est bien le mien !

   Je regarde autour de moi en cherchant de nouveaux repères. Le lit est le seul élément du décor qui assimile cet endroit à une chambre. Le reste du mobilier, en revanche, n’offre pas le meilleur design à son occupant pour dormir. Autour de la tête de lit sont attachés des appareils de surveillance et d’assistance médicale. Des écrans sont accrochés aux murs. Il y en a cinq, dont deux seulement sont allumés. Au milieu de la pièce, sur une console aux allures futuristes, s’empilent plusieurs ordinateurs. Les voyants et les ventilateurs confèrent à cette colonne d’appareils électroniques un côté « Transformers » au souffle bestial. Tout cet ensemble forme quelque chose de vivant, et m’observe. Le seul réconfort visuel est la présence d’une fenêtre sur le côté gauche du lit, à travers laquelle une lumière douce et naturelle contrebalance la froideur de cet endroit. Un rayon de soleil perce ce décor de science-fiction, pour venir dessiner sur les draps deux zébrures lumineuses. Nous sommes probablement le matin.

Élise

   Sam  Cinq arrêts de bus après la station à laquelle je devais descendre, en face de l’hôpital, je me réveille. Arrivée au terminus, je remercie le ciel que personne n’ait composé le 911 pour venir me chercher. Je descends du bus, remerciant à son tour le chauffeur de ne pas m’avoir réveillée. Je lui explique brièvement que je ne suis pas vraiment matinale, et que ces courtes siestes sont moins embarrassantes dans son bus qu’à mon travail. Il sourit et s’autorise à me révéler son prénom : « I’m Sam, have a good one ! » me dit-il. Instinctivement je lui réponds « Lisa, thanks, you too ! »

   Eh mince !… Voilà, je vais avoir droit chaque matin au « Hi Lisa », et moi je devrai sourire et me rappeler de son prénom ! Pourquoi lui avoir lâché mon prénom… Quelle conne !

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