C6 – Jour 4 (suite) – Journal des délires

   Élise se rend compte qu’écrire, même pour raconter sa vie, doit obéir à certaines exigences littéraires. Organiser ses pensées en chapitres ne semble pas adapté à la situation. Elle décide donc de plutôt publier un journal, qui suivra ses aventures jour après jour. Elle fixe donc le début de son ouvrage au jour 1, date à laquelle elle reçoit les premiers messages d’un nouvel inconnu, qu’elle semble très exceptionnellement vouloir écouter. Hope réagit tout aussi anormalement, en manifestant de l’enthousiasme à l’initiative de sa mère…

Élise

   Enfin arrivée au boulot, je me pose. Après chaque transe, j’angoisse. Dès que mes yeux se rouvrent, je me pose immanquablement toujours les mêmes questions. Combien de temps suis-je partie ? Me suis-je mise en danger ? Qui s’est rendu compte de mon état ? Combien de rendez-vous vais-je devoir encore reprogrammer ?

   Très souvent, un bon moment m’est nécessaire pour retrouver le parfum des réalités. Durant cette phase toujours trop courte de récup, j’essaie de rembobiner le film. Par sécurité, et sans chercher à retenir quoi que ce soit, je retranscris à chaud sur l’ordinateur toute nouvelle expérience vécue. Décrire les pensées qui me tracassent est la meilleure thérapie pour m’en débarrasser. Une corvée pénible, devenue quasi quotidienne, mais nécessaire. Cette production de fichiers mystiques atteint cependant aujourd’hui ses limites. Leur quantité grandissante, associée à mon inorganisation bureautique, m’oblige à faire un peu de ménage.

   Malgré l’appréhension face à ce qu’ils pourraient révéler sur moi-même, je me lance dans cette tâche, avec l’ambition de redonner à ce livre le sens que je voulais lui insuffler au départ.

   Pour commencer, continuer d’organiser ce récit en chapitres mobilise chez moi la même inaptitude que de trouver un critère de classement pour mes fichiers informatiques. Un saucissonnage de mes expériences éthériques en tranches de vie quotidiennes me semble, pour l’heure, bien plus adapté à ma façon de penser. Et puis, tenir un journal se rapproche bien plus de mon expérience littéraire et du temps que j’ai à y consacrer.

   Par conséquent, je proclame ce livre/journal officiellement ouvert à partir de « Jour 1 », avec la rencontre de ce nouvel et encombrant pensionnaire, à qui, par pure curiosité, je laisse une toute petite chance de me convaincre qu’il peut encore décrocher un rôle dans mon histoire de Belle au bois dormant.

   À l’évocation de ce personnage, Hope réagit, enjouée, insolente, lucide, et bien trop vivante pour n’être que le seul fruit de mon imagination.

Hope – Élise

– Super génial, on l’adopte alors ?

– Doucement ma belle, il n’a pas encore fait ses preuves. Si tu veux continuer la dissuasion nucléaire, tu peux, vas-y, fais toi plaisir !

– Jusqu’à c’que l’vent tourne une fois d’plus dans ta tête, ma ‘tite maman ?

– Je ne suis pas la girouette que tu imagines. Je suis capable d’un entêtement redoutable dans mes idées. La plupart du temps, ça tourne même à l’obsession. Bien avant d’entendre ta douce voix ma fille, j’ai bien réussi à rester sourde à tous ceux qui me parlaient pendant des années, par pure volonté !

– Ouaip, ben une belle rafale a dû désorienter ton clocher, alors ! Tu t’verrais maintenant… T’en a tellement pas assez d’écouter Radio Outre-Tombe, qu’en plus, tu te remets à lire tout c’que t’as pu écrire depuis l’début. T’es accro, tu t’rends pas compte ! Une vraie cinglée, grave !

Élise

   Hope a cette pertinence insolente qui m’exaspère. Sa personnalité s’éloigne de plus en plus de ce qui aurait pu être le seul fruit de mon imagination. Ses réflexions, bien souvent désarmantes, ne me déplaisent pas malgré tout. Elle a cette liberté de penser et de s’exprimer que je lui envie. Elle excelle dans l’art et la manière de jouer avec mes fragilités, sans jamais provoquer ni vexation ni colère. Elle m’a définitivement sortie de ma sinistrose chronique ! Je lui dois beaucoup.

   Pour mieux la présenter, j’ai recueilli, il y a un moment déjà, ces quelques mots de sa composition. Cette réflexion est typiquement de son cru, elle date d’il y a cinq ans, je crois. Dépoussiérée de mes archives informatiques, je viens tout juste de tomber dessus.

   Hope  Extrait du fichier : hope-emancipation.doc 

SOS d’une terrienne en détresse

   Hope est l’prénom qu’m’a choisi ma mère… il y a deux ans ! Ya pas, c’est chelou mais j’vais expliquer ! J’ai quatorze ans, et tout c’qui m’compose jusqu’à présent n’a rien à voir avec la génétique. En fait, ch’suis qu’un rêve, un rêve permanent, un rêve éveillé qu’ma mère s’est fabriquée toute seule. Enfin c’est c’qu’elle croit, mais faut bien reconnaître que je n’vois pas trop où, ailleurs qu’dans sa tête, j’pourrais bien exister !

   C’qui m’fait douter grave, c’est qu’ici j’suis hélas pas seule. Ceux qui s’tapent l’incruste, avec tendance à l’enracinement, n’ont vraiment rien à voir, eux c’est sûr, avec son imagination. Elle n’veut toujours pas reconnaître sa clairvoyance, mais moi, je n’vois pas d’autre explication à l’apparition d’ces entités avec qui, ça aussi c’est certain, il m’coute de partager la place.

   En vrai, l’délire est parti y a tout pile deux ans. Jusque-là, j’m’appelais encore Calie, j’étais sa p’tite chérie d’amour, sa raison d’être, mais qui allait bientôt succomber tragiquement à une terrible maladie. C’est au moment du drame que tout est parti en vrille chez elle.

   Pour elle, je n’pouvais pas mourir, j’n’étais pas morte. L’image de moi vivante restait pour toujours accrochée à ses pensées. Comme si de rien, elle continuait à m’parler, tout l’temps, tout l’temps. Encore, là, ça pouvait presque aller !

   Mais ç’a commencé à vraiment déconner quand j’ai osé lui répondre. Là, d’un coup, sa réalité s’est bien déboulonnée, et très vite son imagination s’est carrément emballée.

   Toujours dans sa tête, je r’prenais l’école, je me ref’sais une garde-robe, bref je continuais de grandir. Au bout de quelques semaines seulement, elle s’est bien rendue compte qu’celle qui s’était éteinte à douze ans avait bien changé. Dévorée par la culpabilité d’avoir si vite effacé la vraie Calie d’ses souvenirs, elle m’a rebaptisée. C’est comme ça que ch’suis devenue Hope.

   Reste à comprendre c’que j’fais là, et jusqu’où cette histoire va nous m’ner ! J’vois bien que j’sers d’béquille affective, pour aider ma mère à supporter la disparition d’sa fille unique, mais au-d’là d’ça, y a un truc qui cloche. Un truc tellement de ouf qu’même là, sous l’museau, on n’le voit pas. Je n’suis pas… Je n’peux pas être le seul fruit de son imagination. Même si je n’vis que dans sa tête, je ne suis pas elle ! Ça s’peut pas ! J’suis tellement différente ! Je suis moi, moi et pas une autre ! À ceux qui m’entendent, parlez-moi, dites-moi que j’existe vraiment, pour de vrai !! Un jour pourquoi pas, moi aussi j’aurai droit à mon passage sur terre.

   En attendant, bien consciente de la fragilité d’mon existence, gare à ceux qui s’aventurent sur mon territoire. J’assume totalement mon inhospitalité, et si j’fais peur aux nouveaux v’nus, c’est purement intentionnel.

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