A11 – Piratage électrique

   Aléïc s’engage dans une galerie sombre et humide, pour tenter de supprimer les indices d’une consommation frauduleuse d’électricité. L’idée est de faire croire aux agents de maintenance, qu’un éboulis a sectionné le câble vieillissant sur lequel la communauté était branché. L’humidité ambiante, combinée à la mauvaise isolation du câble mis à nu, peut parfaitement aux yeux d’un technicien averti, expliquer une consommation permanente et irrégulière d’électricité.

Aléïc

   Les batteries des ordinateurs portables ne tiendront pas longtemps sans électricité. Les appareils de cuisine, eux, sont devenus inutilisables. Et faire du feu ici serait suicidaire. Le monoxyde de carbone nous tuerait avant même qu’on s’en aperçoive.

   On ne s’autorise que la flamme des bougies, pour s’éclairer… éclairer des visages qui ont pris un coup au moral, ça se voit, même si personne ne se plaint.

   Retrouver de l’électricité devient une priorité. Mais se rebrancher à un réseau, ne suffit pas. Il faut aussi donner aux agents de maintenance, certainement déjà en train de pister notre consommation, une explication crédible. Nous n’avons pas d’autre endroit où aller. Il faut leur faire croire à un simple incident, pas à une piraterie. Rien qui pourrait éveiller le moindre doute. 

   En suivant le câble qui arrive à notre tableau électrique, je m’engage dans une galerie sombre et humide. L’endroit est flippant. En plus de l’étroitesse de plusieurs passages, les parois suintent, des fissures courent ici et là. Tout me fait craindre que la structure ait mal vieilli, et qu’elle puisse s’écrouler sur moi à tout moment. Je poursuis à la lueur d’une flamme de bougie vacillante. Ça ne sent pas vraiment bon, mélange d’humidité et de pourriture ! Je ramasse au passage une pelle de chantier rouillée et abandonnée, on ne sait jamais !

   J’arrive à un goulet d’étranglement. Forcer le passage serait vraiment imprudent. D’autant, que je suis à bonne distance de la carrière. L’endroit est donc idéal pour la mise en scène. L’idée est simple. Faire croire qu’un éboulis a sectionné le câble vieillissant, rongé par les rats, et doté d’un isolant défectueux. Avec l’humidité ambiante, une fuite de courant permanente est tout à fait possible, et expliquerait une consommation électrique anormale.

   Je m’affaire en silence. Après avoir brûlé l’isolant à la flamme de ma bougie sur une bonne longueur, je sectionne le câble et la gaine censée le protéger d’un seul coup de pelle. Je laisse pendouiller le bout du câble coupé de l’autre côté du goulet. Rien d’anormal donc, pour un technicien pressé comme moi de quitter cet endroit maudit !

   Je tente, avec ma pelle, de condamner ce passage étroit. Mineur de fond, c’est un métier… J’ai fait de mon mieux, mais la boue ne suffit pas à tout colmater. Il faudra revenir avec une pioche, et faire un peu de maçonnerie pour condamner définitivement cet accès. Pour l’instant ça fait illusion.

   Je rebrousse chemin, le câble en main, arraché du mur au fil de ma marche. La flamme éclaire ma route comme un fil d’Ariane inversé.

***

   Ceci fait, la prochaine étape est de trouver en urgence une autre source d’alimentation. Une solution provisoire presque trop évidente s’offre à nous. Des images surgissent dans mon esprit : des plans, des repères, des visages. Les souvenirs d’un technicien qui a sans doute participé aux expérimentations de Serge. J’entrevois le schéma de l’hôpital, le coffret de jonction, les zones d’accès. Si ces souvenirs sont fiables, je sais à peu près où chercher. Et la longueur du câble que j’ai récupéré suffira peut-être pour relier notre refuge, en passant par le passage secret que les filles empruntent pour venir me voir.

   Ce bricolage devra se faire de nuit, quand tout le monde dort. Je ne peux pas risquer d’être vu en train de trafiquer le compteur. Il me faut aussi des outils adaptés. Je demanderai à Ramesh.

***

   Vivre sous terre n’est pas un but, juste un sursis. Rester cachés ne fera pas avancer nos affaires. Ce refuge nous offre néanmoins une certaine sécurité, et surtout le temps de réfléchir à l’avenir. Il n’y fait pas chaud en revanche. Les filles pourront certainement ramener des couvertures de l’hôpital, à leur prochaine visite.

***

   Ramesh revient de la surface. Il faut que j’aille lui dire, pour l’électricité…

Aléïc – Ramesh

– Ramesh, quel temps fait-il là-haut ?

– Il fait doux, mon ami. L’hiver n’est pas encore là… il nous reste encore un peu de répit !

– Demain matin nous aurons à nouveau de l’électricité… Il me faudrait juste quelques outils pour cette nuit.

– Très bien… Tu sais prendre des initiatives, c’est bon signe. Mais où que tu ailles te brancher cette nuit, ne part pas seul. Ici, tout se fait au minimum à deux, toujours. Si l’un d’entre nous se fait prendre, l’autre doit pouvoir courir prévenir la communauté, qu’elle ait le temps de se mettre en sécurité. Rappelle-toi, la communauté c’est notre survie à tous !

– Je m’en souviendrai.

– Tu partiras avec Youssef, il s’y connaît en électricité de chantier.

– Ramesh… tu m’as dit aussi que tu me montrerais, là-haut, comment y aller…

– Oui, bien sûr, mais pas dans cet accoutrement ! Tiens justement, je t’ai rapporté quelques petites choses.

– Mais, comment ? Comment te rembourser, te remercier ?

– L’argent n’est pas un problème depuis que nous vivons ici. Je t’expliquerai plus tard. En attendant si tu veux exister, là-haut, comme tu dis, commence par ressembler à quelque chose. À quelqu’un de normal, tu vois ? Puis très vite, il faudra savoir quoi aller y faire. Il n’y a rien de plus suspect qu’un individu qui marche sans savoir où il va.

– Je comprends, merci…

– Si ta bricole de la nuit fonctionne, demain tu iras te promener avec Aisha, et sa très jeune fille Neha. Elles te montreront… pour ta première tournée.

– Une tournée ?

– Oui, pour le courrier ! Ah oui… Nous louons auprès de particuliers complices, plusieurs boites aux lettres, autour d’ici. Il suffit de les ouvrir avec cette clé, et de ramasser le courrier qui n’est pas adressé aux noms qui figurent sur la boîte. Simple, non ?

– Euh… oui !

– Ce sera ta contribution, à la communauté. Cette chasuble de livraison fera de toi un travailleur ordinaire. Alors… prêt ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut