C8 – Jour 6 – La planète agonise

   Élise, rongée par la culpabilité et le deuil, découvre à travers ses écrits que l’esprit de sa fille, Calie, la hante. Calie, de l’autre côté, réalise que sa mère n’est pas vraiment morte comme elle le pensait, et qu’elle a recréé une version idéalisée d’elle, ce qui ravive son sentiment d’abandon. Entre incompréhensions mutuelles et non-dits, mère et fille s’observent, sans pour autant pouvoir communiquer…

Élise

   Je trouve mon rythme d’écriture. Les pages de ce journal se remplissent au fur et à mesure que je déterre des fichiers de mon jardin numérique. Je m’aventure, anxieuse mais sans détour, à lire le récit de mes propres témoignages. Hope avait vu juste, des voix me parlent bel et bien depuis l’au-delà. Comment pourrait-il en être autrement. Parmi elles, celle de Calie… Comment ai-je pu avoir été aussi conne, pour vouloir ignorer sciemment tous ces messages… y compris ceux de ma propre fille ?!!!

   Son esprit me hante bel et bien depuis le début. Je l’ai immédiatement ressenti, déjà quand je prétendais qu’elle n’était pas morte. À cause de cette terrible confusion avec Hope, je me suis conduite en mère super indigne et, manifestement, éloignée de la vraie Calie. Quel monstre d’égoïsme je suis !

   Aujourd’hui, son corps, comme le prétend Josh, est bien à l’abri des regards et du temps qui passe, mais son esprit, lui, est devenu vagabond.

   Dans cet autre texte, rédigé par une main sans cervelle, je me rends atrocement compte à quel point ma dépression était profonde, pour rester insensible à ces mots… que j’ai pourtant écrit ! Je peux enfin donner un titre à ce témoignage, et renommer ce fichier : calie-me-retrouve.doc

Calie me retrouve

   J’ai toujours cru, depuis toute petite, que c’était une cruelle maladie qui avait emporté Maman au ciel… Et que c’est pourquoi, avec Papa, on trouvait la maison toujours désespérément vide, malgré le bazar qu’on y mettait !

   Elle me manque… J’ai seize ans maintenant, mon apparence, seulement douze, et pour l’éternité… Le plus douloureux dans tout ça, c’est que je n’ai même pas de souvenir de câlin, ni d’odeur rassurante d’une maman, d’histoire dans le lit ou de bisou avant de m’endormir. Tous les soirs je devais me contenter d’un affectueux : « bonne nuit ma chérie, fais de beaux rêves », de Papa.

   Il ne faut donc pas chercher bien loin pour comprendre mon débordement d’affection pour Éléonore, dès notre première rencontre. Malgré le rôle qu’elle s’efforçait de jouer, j’ai tout de suite reconnu en elle une amie, une confidente, une sœur. Je l’ai lu dans ses grands yeux clairs. Chez elle aussi, une grande souffrance peine encore aujourd’hui à y être dissimulée.

   Elle a révélé en moi une force que je n’imaginais pas. Pas celle à laquelle on s’attendait, c’est évident, mais une énergie qui donnait enfin un sens à tout ce qu’il m’arrivait. Avec elle, ma vie est subitement devenue aussi intense qu’insupportable. Épuisée, j’ai fini par abandonner, la vie d’abord, puis elle… Très égoïstement, j’étais rassurée à l’idée de rejoindre Maman au ciel.

   Le passage de l’autre côté ne s’est pas déroulé comme prévu ! Maman n’était pas là, ni elle, ni Éléonore, ni personne. J’étais seule, seule et désespérément seule !

   Ce que j’ai découvert après m’a envahi de colère et de tristesse… Maman possède une particularité que je ne lui soupçonnais pas. Elle fait partie de ces trop rares personnes qui ont en permanence, au-dessus de leur tête, une fenêtre ouverte sur l’univers dans lequel je me trouve actuellement. À travers cette fenêtre, je peux l’observer. Elle n’était pas morte ! Elle était ailleurs, et bien vivante, loin, très… trop loin de moi, de nous, durant toutes ces années. Il aura fallu malheureusement attendre que deux mondes nous séparent, pour que je tombe sur cette terrible vérité. J’étais déjà orpheline de mère, là, je me sens définitivement abandonnée, c’est loin d’être pareil… Pourquoi Papa ne m’a rien dit ?

   Pourquoi il refusait de me croire à propos de Éléonore, alors que lui, de son côté, il m’a menti tout ce temps-là ? Pourquoi, pourquoi, et encore pourquoi ? Je n’ai plus confiance en personne. L’image que je m’étais faite de Maman est toute chiffonnée. Je ne comprends pas, ou plutôt, j’ai trop peur de comprendre…

   Comme une maso, je continue malgré tout de l’observer. Je visite ses pensées. Ce que j’y ai découvert… n’a fait que renforcer mon sentiment de solitude et d’abandon. Dans son esprit, une autre fille a pris ma place. Maman refuse de faire son deuil. Pour elle, la vie l’avait déjà séparée de sa fille, la mort ne pouvait définitivement pas la lui enlever. Alors, elle m’a réinventée, à sa façon, dans son imagination.

   Cette fille me ressemble. En fait, je pense que c’est mon clone mais en mieux. Son corps à elle, au moins, a grandi. À âge égal, moi, j’ai toujours l’aspect de cette petite fille frêle et malade, dont je ne pourrai jamais plus me défaire. L’image qu’elle se fait de moi aujourd’hui met bien en évidence tous mes défauts, avec tout ce qui la dérangeait profondément chez moi. La fille de ses pensées est parfaite, en bonne santé, jolie, et avec toutes les qualités de la terre. Comparée à cette icône, ce n’est même pas la peine de lutter, je suis moche, malade, et j’alimente un torrent de tristesse !

   Ça me déprime ! Comment ne pas être méga angoissée à l’idée de décevoir ma propre mère, si je devais réapparaitre dans sa vie, là, maintenant. De toute façon je n’aurais jamais pu ressembler à ça. Mes imperfections font de moi quelqu’un de réel et d’unique ! Il est parti où, le souvenir dans sa tête, de cette petite fille à la santé qui se dégradait, qui pensait que si elle ne guérissait pas, elle allait rejoindre sa maman au ciel ? A-t-il au moins existé un jour ?

   J’ai le cœur rempli d’amertume et de larmes. Tenter d’établir le contact maintenant avec elle me paraît aussi absurde qu’impossible ! La personne que je suis sensée être devenue dans sa tête… Ce n’est clairement pas moi. Cette fille là… Je l’admire, autant que je la déteste.

Élise

   Elle n’y va pas par quatre chemins, pour faire état de ce qui la tracasse. Ce texte est poignant. Elle souffre, incontestablement. Sa jalousie pour Hope est légitime. Avoir l’impression de s’être fait voler sa propre mère est insupportable. Je me sens si coupable ! Toute sa tristesse et sa résignation coulent dans mes veines.

   Avec Serge, il avait été convenu de lui laisser entendre que la maladie m’avait emportée, loin, très loin. Alors dans l’imagination d’une enfant, l’incommensurable distance qui la sépare de là où je vis, aux États Unis, représente une barrière toute aussi infranchissable que si j’étais déjà partie au ciel ! Elle a très vite compris que je ne reviendrais pas, même si son père lui assurait que de là où j’étais, je continuais à la regarder grandir, je m’inquiétais quand ça n’allait pas, et que par-dessus tout je l’aimais très fort. Ça ne lui suffisait pas, j’en suis bien consciente. Son cœur d’enfant était amputé de tout l’amour que je lui devais. Avec une si lourde responsabilité affective, son père a-t-il été à la hauteur après mon départ ? Lui a-t-il consacré le temps nécessaire, malgré des horaires de travail à ne plus finir ?

   L’origine de notre folle entreprise avec Josh tient sans doute dans la volonté de tout vouloir réparer ! Redonner à Calie la possibilité de vivre ce qui lui a tant manqué.

– Calie mon cœur, tu n’es pas morte. Ton corps et ton esprit ne sont que temporairement séparés, tu sais… Un jour très bientôt, nous nous rerencontrerons, je te le promets. Je t’expliquerai alors tout, et surtout pourquoi je suis toujours vivante. Tu me pardonneras… J’en suis certaine. Une mère et sa fille ne peuvent pas rester fâchées à jamais.

   Je rêve très souvent à d’émouvantes retrouvailles, à son réveil, au moment précis où ses yeux se rouvriront. Un rêve auquel je veux croire, un rêve qui m’accompagne au quotidien, et qui m’aide à surmonter toutes ces épreuves.

   La matinée se termine. Très bizarrement, aucun de mes hôtes n’est encore venu dérober à ma journée de précieux moments de lucidité. Par soucis d’anticipation, je décide de mettre ma pause méridienne au profit de ces clients très spéciaux. Je bascule le dossier de mon fauteuil en arrière, j’allonge les jambes, jusqu’à poser les pieds sur mon bureau. Je cède les commandes à mon subconscient. Les premières visites ne se font pas attendre.

Aléïc

   Serge. Le névrosé à la télécommande s’appelle Serge. Je viens d’attraper cette information au vol, grâce au badge qu’il porte à la poche droite de son jean. Il ne ressemble définitivement pas à un médecin. Je l’imagine davantage dans la peau d’un informaticien un peu déjanté. Un de ces spécimens qui tenterait de corriger un bug aléatoire, dans le programme qu’il vient d’écrire. Un réel décalage apparaît entre sa présence physique et l’air absent qu’il affiche sur son visage. Cette dualité apparente doit certainement avoir pour origine un esprit partagé entre impératifs professionnels, et pensées douloureuses d’une vie intime tourmentée.

   Grâce à un phénomène métaphysique aussi soudain qu’inexpliqué, je réussis enfin à me décrocher du plafond. Je redécouvre une vision horizontale de mon environnement, bien plus confortable que celle qui m’était permise à partir de ma position aérienne. L’angle de mon champ de vision s’est considérablement élargi, par rapport à celui du commun des mortels. Sans comprendre une fois de plus d’où me vient l’énergie qui m’anime, j’ai le fort présentiment qu’elle a quelque chose à voir avec les évènements qui se sont passés ici. Une sorte d’émotion fantôme, mais bien présente, n’a pas quitté cet endroit. Elle est accrochée à ses murs anciens, comme une odeur persistante que seul je pourrais sentir. Cette énergie olfactive est partout autour de moi. Elle m’enivre et, à travers elle, surgissent des souvenirs qui ne m’appartiennent pas.

     Ce phénomène se manifeste d’autant plus au contact de cette armée de blouses blanches, aussi inexpressives que des « stormtroopers » de la saga Star Wars, et qui entrent et sortent de ma chambre sans frapper. Même s’ils persistent à vouloir m’ignorer, je me surprends à pouvoir dérober chez certains des images assez nettes de ce à quoi ressemble leur vie intime, en dehors de ce cadre médical. Si j’étais un peu plus aguerri en clairvoyance, je pourrais certainement démasquer un à un tous ces « soldats impériaux », et découvrir leurs intentions à mon sujet.

   Serge n’échappe pas à la règle. Il transpire lui aussi des évènements passés, mais les siens sont bien plus sombres, un véritable Dark Vador de la tristesse. Je ressens toute sa mélancolie. Les quelques flashs embrumés de son passé qui me parviennent en expliquent en partie l’origine. Dark Serge a perdu un proche, ce n’est pas encore bien clair, mais un événement tragique et brutal a fait basculer sa vie du côté obscur, ça c’est certain.

   En ne vivant que pour son travail, il a fait un « reset » de tout ce que la vie avait d’agréable à lui offrir. En dehors, il se comporte comme s’il faisait une véritable intolérance à la joie de vivre. Secrètement, dans son malheur, il mène une quête, peut-être celle qui pourra lui ramener l’être chéri disparu ? Un impossible espoir qui doit le morfondre dans une profonde déprime. S’il existe réellement un état de conscience après la mort, un tel comportement doit sérieusement plomber la sensibilité de celle, ou celui, qui obsède ses pensées. Je le soupçonne même de vouloir faire peser intentionnellement toute la responsabilité de sa tristesse sur ce très cher disparu, juste histoire de partager sa souffrance, et sa solitude.

   Je ne connais pas ses intentions à mon sujet, mais j’imagine mal servir de cobaye pour un délire de savant à la ramasse. Ma seule idée géniale du moment, pour éviter le pire, est de tenter par tous les moyens d’attirer l’attention. Si son ciel s’éclaircissait un peu, probablement qu’il reconsidérerait la gravité de mon état, et par conséquent, il focaliserait un peu plus sur mon réveil. Communiquer est la seule option pour me sortir de là. Communiquer, oui c’est ça… Devenir visible, je compte bien manifester ma présence, d’une manière ou d’une autre.

Hope – Aléïc

– Yo,

Mais bro, n’vois-tu pas que j’peste
Rien qu’à l’idée que tu restes
Prends-tu vraiment tant d’plaisir
À me voir ici souffrir
Si j’te parle de compassion
Ressens-tu une émotion
Toujours à ne penser qu’à toi
T’oublies en quoi tu as foi

– Hope, je ne pige pas ! Avec tous tes efforts pour me dégager, pourquoi ne m’aides-tu pas à renfiler ce corps, là, planqué sous le drap ?

– T’es sûr que c’est c’ui-là qu’tu veux ? Il est presque mort !

– Raison de plus, il y a urgence ! S’il plonge dans le néant, pourquoi j’irai voir ailleurs si je suis déjà confort chez ta mère ? Et puis… pourquoi j’aurai envie de rejoindre mes ancêtres là-haut, si je n’ai aucun souvenir d’eux ?

– Ya pas, t’as la punchline qui assomme toi. Et une p’tite prière bien formulée, pour d’mander une place au chaud là-haut, au tout puissant, tu l’as calculé, ça ? T’es croyant, au fait ?

– Ton bon dieu devrait carburer aux boissons énergisantes. Sa toute-puissance sent le moisi. Regarde, elle m’a laissé en rade, là, à mi-chemin !

Élise

   Une trop grande confiance investie dans la stabilité de mon fauteuil à roulettes, m’a inconsciemment invitée à vouloir en tester les limites. Alors que je progressais tant en confort qu’en horizontalité, je me réveille brutalement après moins d’un quart d’heure, à quelques centimètres de ma chaise. Je suis tombée lamentablement de mon piédestal, entrainant dans ma chute les quelques dossiers qui étaient posés devant moi sous mes pieds. Blessée bien plus dans mon orgueil que physiquement, je reprends doucement mes esprits.

Hope – Élise

– Ha ha, T’es tombée par terre, c’est la faute à Voltaire, Tombée sous l’bureau, à la sieste t’es accro !

– C’est moche, de se moquer de sa propre mère !

– Nie pas qu’t’étais bien en train de roupiller ? Alors qu’moi, j’étais à bosser comme pas possible, pour décourager notre ami ! T’as pas idée comme il est redoutable… J’arrive à rien avec lui. Lui faire peur : « marche pas ». L’prendre par les sentiments : « marche pas ». Si t’as un truc, je prends !

– Aléïc nous a connectées à Serge… Ton père, mon mari. Comment croire encore au hasard, après une histoire pareille ! C’est dingue de pouvoir l’observer, comme ça, à travers les yeux d’un autre. Ça m’évoque plein de souvenirs, quand on vivait encore ensemble… tous les trois.

– Tu n’serais pas en train d’dire qu’ton placard à sentiments pour lui n’s’est jamais bien r’fermé ?

– Mon placard, comme tu dis, déborde de partout. C’est bien pour ça que j’écris dans ce journal, pour en faire l’inventaire. Tu as peut-être raison, ce que je ressens pour lui prend pas mal de place en ce moment, de plus en plus même. Je me demande toujours s’il a bien compris les véritables raisons de mon départ, ou s’il m’en veut encore.

– Le temps efface les rancœurs. P’i’ la porte de son cœur s’est r’fermée en même temps qu’tu lui as claqué la tienne sur l’museau. R’garde un peu l’beau gosse, souvent convoité mais jamais tenté. Un maitre ninja d’la fidélité.

– C’est une belle personne, c’est vrai. Il sait garder la tête haute, dans les moments difficiles. Après le départ de Calie, il retenait ses larmes devant les autres, mais déversait toute sa rage, son chagrin et son énergie dans le travail. C’est une belle personne, ouais, que la vie n’a malheureusement pas épargnée.

Élise

   Je ramasse mon fauteuil, mes dossiers. Le téléphone sonne deux fois, puis se tait. C’est le code convenu avec Heather pour me prévenir de l’arrivée en salle d’attente de mon prochain patient. C’est une jeune fille, d’origine Québécoise, dont les parents sont venus s’installer ici il y a environ deux ans pour raison professionnelle. Elle s’appelle Rébecca, elle a dix-sept ans, mais dont le gabarit lui donne plutôt l’air d’en avoir treize. La pauvre souffre d’une hyper sensibilité pathogène, allant jusqu’à lui provoquer des crises de psoriasis sévères. Elle est hospitalisée ici quelques jours pour des soins en « derma », mais aussi pour surveiller des arythmies cardiaques suspectes. Ensemble, nous parlons français, elle avec ce délicieux accent québécois, sans se priver du vocabulaire anglais lorsque les mots ne lui viennent pas. C’est une personne attachante, dotée d’un esprit d’analyse surprenant de bon sens et de pertinence. Elle se passionne pour tout ce qui a trait à l’écologie, et l’informatique. Se battant un peu sur tous les fronts à la fois, elle vit très mal l’indifférence destructrice dont font preuve les politiciens du monde entier concernant la protection de la planète. Ne se séparant jamais de sa tablette numérique, elle me dresse chaque fois, en début séance, un bilan très sombre de l’avenir de l’humanité, images à l’appui. Je la sens de plus en plus inquiète, limite en panique rien qu’à l’idée, affirme-telle, que dans moins d’un siècle la terre ne sera plus capable de nourrir tout le monde. Même si les guerres ne cesseront jamais, argumente-t-elle, les humains sont bien plus intéressés à la technologie et l’énergie pour l’alimenter, qu’à ce qui pousse naturellement à leurs pieds, et qui les nourrit !

   Rebecca ressemble beaucoup à ma fille, sur bien des aspects. Calie, depuis son premier jour d’hospitalisation et malgré ses traitements, menait également une campagne bien particulière. Plutôt de nature enjouée et insouciante, notre petite fille était devenue soudainement très sensible à la déviance de certains comportements humains.

   Au début, Serge trouvait ça plutôt rigolo. Il s’en servait même comme prétexte pour m’appeler plus souvent. Malgré mon désir de vivre recluse au fond de ma grotte, parler de Calie ensemble me faisait du bien… à nous deux, je crois. Nous en avions besoin, quelque part aussi pour nous rassurer. On fouillait même nos généalogies respectives, à la recherche d’ancêtre qui aurait pu transmettre à Calie des gènes d’activiste révolutionnaire.

   Puis très vite la situation s’est dégradée. D’abord l’état de santé général de notre petite puce, puis presque simultanément les rapports entre père et fille. Serge ne supportait plus de voir sa fille engager toute son énergie à défendre des idéaux, plutôt que de se préoccuper de sa propre santé.

   Calie, elle, souffrait de ne pas savoir comment convaincre son père que l’avenir de l’humanité était bien plus important que sa propre vie, qu’il y avait urgence absolue à réveiller les consciences, et que sa maladie donnait un vrai sens à son combat.

   Alors qu’ils s’éloignaient l’un de l’autre, Calie se sentait une fois de plus abandonnée. Est-ce ça qui l’a poussée à se créer bien avant moi, elle aussi, une amie imaginaire ? Peut-être ! La sienne s’appelait Éléonore.

   Cette situation conflictuelle avec son père, alimentée par son mal être et un esprit rebelle, fut très certainement le point de départ de son obsession à vouloir réconcilier l’humanité avec la planète.

   À partir de ce moment, ses cahiers ont pris une tournure beaucoup plus revendicative.

   Ces quelques formules, écrites avec passion, recevaient, prétendait-elle, tout le soutien de Éléonore. Peut-être aussi pour la rendre encore plus présente aux yeux de son père. Elle lui disait que son amie participait activement à l’écriture de ses textes.

« Les virus informatiques sont transmissibles à l’homme ! Les yeux vampirisés sans relâche par des écrans de toutes tailles, plus personne ne sait ce qu’il se passe dans la vraie vie. Pire, tout le monde s’en fout… Exister sur les réseaux sociaux et cultiver une fausse image de soi semble bien plus important ! »

« C’en est devenu complètement absurde. Plutôt que de se préoccuper du péril climatique planétaire, c’est la course à la connerie sur Internet. Plus c’est trash, plus ça génère du traffic, plus les gens « like », et plus ça rapporte de l’argent aux crétins qui postent ces déchets d’intelligence ! Tout ce vacarme médiatique plonge l’humanité dans une belle grande fosse à purin. »

« Les présidents de demain seront influenceurs, ou youtubeurs. En abrutissant ainsi les gens au maximum, l’argent facile va très vite devenir un modèle de société, au détriment de tous les métiers utiles mais difficiles.»

« La course à la technologie et à la performance n’arrange rien, non plus. La demande en énergie est de plus en plus forte. Le charbon et le pétrole polluent toujours autant, et sont directement responsables du réchauffement climatique. « Le monde marche désormais complètement sur la tête: plus l’humanité cherche à aller mieux, plus la terre se dégrade, et de nouvelles guerres éclatent ».

« Le monde n’a jamais été aussi violent, intolérant, et irrespectueux ».

« L’humanité est devenue un vrai troupeau de moutons, élevé à l’hormone de croissance, à défaut de celle de l’intelligence, irradié de toute part, et qui gambade fièrement et sereinement vers l’abattoir ».

« Faut-il attendre d’être malade, handicapé ou vieillard pour se sentir vraiment vivant ? »

   Calie savait bien, du haut de ses dix ans, qu’elle n’allait pas révolutionner l’humanité entière. Mais avec beaucoup de courage, et une détermination à toute épreuve, elle voulait donner une chance à tous ceux qui la lisaient, ou qui l’écoutaient, de changer. En mettant volontairement en scène sa maladie, elle espérait donner à son discours la force qui marquerait à jamais les esprits.

   Calie laisse en héritage des messages forts qui n’ont jamais été autant d’actualité, dans ce monde où les médias font état de toujours plus de catastrophes et de violence. Difficile alors de rester insensible à son cri de détresse, et à son invitation à réagir face à une lobotomisation galopante de la population mondiale.

– Calie, je te fais la promesse que tous tes efforts ne resteront pas vains. Tout ce que tu as écrit mérite d’être lu et partagé. Je trouverai bien un moyen, je m’y engage.

   Je reçois enfin Rebecca. Son front et ses mains portent les stigmates de tout ce qui la tracasse profondément, et qui malheureusement la complexe très souvent. Ses taches disgracieuses, sur son visage et ses mains, lui compliquent considérablement la communication avec les gens. Son hyperémotivité n’arrange rien. Chaque émotion ressentie, chez elle, revêt une intensité hors norme. Son cœur est mis à rude épreuve, et les crises de larmes rythment son quotidien. Ensemble, nous travaillons sur des stratégies pour qu’elle puisse garder le contrôle lorsqu’elle est en difficulté. J’aimerais également arriver à la sevrer de tous les médicaments que des collègues lui ont prescrits depuis toute petite, et auxquels elle est désormais addicte.

   Je la surprends en claquant la porte un peu trop brutalement derrière elle. Elle se fige sur place, désorientée, ne sachant plus vers quelle direction avancer. Je l’invite à s’asseoir avec moi sur le canapé. Elle est toute stressée, et pressée de me faire son speech sur la planète, qu’elle a dû ressasser une bonne partie de la nuit. Ses phrases arrivent trop vite dans sa bouche, elle bafouille, elle est nerveuse. Je lui souris, et lui offre la paume de mes deux mains pour qu’elle puisse y poser les siennes. Surprise, elle déconnecte spontanément de ses pensées embrouillées. Elle n’imaginait pas que quelqu’un puisse l’inviter, aussi spontanément, à accueillir ses mains fines et abimées. Elle est davantage habituée à percevoir dans le regard des autres la méfiance, voire parfois le dégout. Timidement, elle vient poser ses mains hésitantes et toutes sèches dans les miennes. Une délicieuse chaleur me parcourt. Je referme doucement mes doigts sur sa peau rougie par ses angoisses. Un courant entre nous s’établit, nous sommes branchées l’une à l’autre. Son stress s’évacue comme par magie, son visage se décrispe, elle m’offre un joli sourire, et ses yeux clairs s’illuminent d’une belle lumière. Je respire plusieurs fois profondément avec elle, puis je l’invite à me raconter son histoire, tout en lui libérant les mains.

   Rebecca m’émeut à chaque fois. Sa soif de dénoncer les crimes écologiques commis sur sa planète mérite incontestablement un plus large public. Avec son adorable accent et ses expressions pur jus du Québec, elle se confie à moi comme à un policier qui, sitôt sa plainte déposée, allait traquer et arrêter les criminels. Sans trop savoir d’où m’arrive cette inspiration soudaine, je lui suggère alors de se servir de l’outil internet, pour tenter de communiquer sa sensibilité écologique à des esprits plus responsables. Pour apporter un peu d’eau à mon moulin, je lui parle de Calie… Je sais, l’inviter à franchir la ligne rouge de ma vie privée est contraire aux concepts en vigueur, mais en visant l’affectif, comme je ne cesse de le répéter, on accède à la colonne vertébrale émotionnelle d’un individu. Les résultats obtenus par cette méthode sont rapides et durables.

   En lui parlant du combat de ma fille, son regard change. Il y a encore un instant il était fuyant, perdu sur l’écran éteint de sa tablette numérique. À présent, elle me regarde, fascinée. Trop contente d’avoir entrouvert une petite porte dans son univers, je nourris ma suggestion en lui proposant de mutualiser ses observations, avec celles de Calie. La bouche entre-ouverte elle boit mes paroles, hypnotisée, le cerveau tournant certainement à plein régime. Ensemble, nous tentons de rassembler sur mon ordi quelques extraits des cahiers de Calie, qui pourraient l’intéresser. Je m’arrête sur celui-ci (calie-colere.doc).

   La même colère les habite toutes les deux. Une colère envahissante et fédératrice, qui ne laisse aucune chance aux esprits les plus sceptiques lorsqu’elles plaident leurs causes.

   Je ne résiste pas à l’envie de le lui lire à voix haute.

Colère de Calie

« Mais c’est tout, qui ne tourne pas rond !»

– Le monde dans lequel je vis se déglingue de partout. Les gens sont devenus complètement fous. Ils font tout pour s’autodétruire, ils le savent, et ils ne veulent rien changer !

– La nature sauvage est massacrée. Les forêts, grâce auxquelles la planète respire, sont détruites. La biodiversité est piétinée, et le développement durable ne s’apprend toujours pas à l’école.

– La planète étouffe, et se réchauffe. Les incendies sont beaucoup plus nombreux et dévastateurs qu’avant. Les maisons des animaux sont détruites, personne ne sait plus ce qu’est un écosystème.

– Les déserts avancent.

– Les sols n’en peuvent plus de toujours produire plus, alors que la famine dans le monde, elle, ne recule toujours pas.

– Ce que nous mangeons nous ramollit la cervelle, et de nouvelles maladies apparaissent. Je ne parle même pas de l’air que nous respirons en ville, qui tapisse nos pauvres poumons de particules fines. – Nous produisons toujours trop de déchets, dont une grande partie pourrit les océans.

– Les journaux n’informent plus, ils cherchent dans nos habitudes l’information qui va nous faire peur, réagir, et surtout vendre leurs articles.

– Et puis y a beaucoup trop d’informations, on a plus le temps de trier, ni de réfléchir. On préfère se coller les yeux sur des écrans, plutôt que de voir la misère.

– Les réseaux sociaux ne nous proposent que de faux amis. On ne se rencontre même plus en vrai. On ne se parle plus, on se texte ! On ne sait même plus de quel côté se tient un crayon.

– J’aimerais parfois ne pas comprendre ce que disent les gens de la politique. En s’adressant à nous comme à des enfants, ils oublient que nous sommes tous différents, que rien n’est blanc ou noir, et que chacun a le droit de porter sa propre couleur d’arc en ciel. L’humanité est riche par ses différences, ça personne veut le comprendre. Comment se fait-il qu’une seule personne a le pouvoir d’en abrutir des millions. Forcer tout le monde à penser la même chose, ça empêchera forcément de trouver des remèdes aux problèmes qui menacent l’humanité.

– Je n’en peux plus de vivre dans ce monde de lobotomisés, possédés et aliénés ! Le monde s’écroule, car il n’est peuplé que de « déshumanoïdes » !

– Faut-il attendre d’être malade, handicapé ou vieillard pour se sentir vraiment vivant ?

   Sans dire un mot, Rebecca me regarde comme si elle venait d’entendre l’annonce soudaine et définitive de sa guérison ! Elle sourit, et semble très étonnamment déstressée. J’ai gagné, mais elle repart d’un pas si pressé en direction du comptoir de Heather, qu’elle ne me laisse pas même le temps de la raccompagner.

Hope – Élise

– M’man, pourquoi dans ton imagination, j’suis bien moins concernée par tout ça ? Pourquoi en m’faisant grandir dans ta tête, ch’suis pas dev’nue la Mandella d’la lutte contre l’abrutissement humain ?

– Mon imagination est bien moins revendicative que l’esprit de ma petite Calie. Nous sommes, de ce côté-là, bien plus proches toutes les deux, que je ne le suis avec la vraie Calie.

Élise

   Deux ans après avoir gravé son amertume dans les mémoires, Calie prenait le chemin des étoiles. De là-haut, je l’imagine très bien chuchoter à l’oreille de Rebecca et l’inspirer en secret. Le fait-elle déjà ?

   En poursuivant ma spéléologie numérique, je déterre encore un récit. Celui-ci est très spécial… Elle parle de son départ… J’en ai la chair de poule. Calie n’a pas renoncé à l’écriture, même après… Je m’invite dans son intimité, je dévoile ses secrets, mais… n’est-ce pas son véritable souhait en définitif, être entendue ? Vient-elle me lire, elle aussi ? Me juge-t-elle ?

Voyage de Calie

   Mon chemin continue

   J’ai douze ans. J’ai grandi. Éléonore est partie ce matin. C’est mon père qui devrait être content… Ben non ! C’est tout l’inverse. Mes yeux viennent de se fermer, et un dernier voyage vers les étoiles pour moi commence.

   Éléonore était mon amie, la seule à pouvoir me comprendre, à partager mes émotions, mes sentiments, mes peurs, mes larmes… mon amour. Même si tout le monde était d’accord pour dire qu’elle était toxique, que derrière ce prénom se cachait une terrible maladie, c’est elle que mon cœur a choisi.

   Ce n’était pas elle la méchante, elle était profondément gentille, moi seule le sait. Elle était seulement tout le temps triste, comme si une trop grande blessure dans son cœur ne pouvait être soigné.

   C’est elle qui m’a ouvert grand les yeux sur la vraie nature humaine. C’est elle aussi qui a donné un sens à tout ce que je traversais. Ensemble nous pouvions changer le monde…

   Avant elle, les yeux qui me regardaient n’exprimaient que de la tristesse, comme une fatalité négative de la vie qui me frappait, et pour laquelle on ne pouvait rien. Ces regards étaient souvent fuyants, comme si discrètement on priait pour que le mal qui m’habitait ne soit pas contagieux.

   Avec Éléonore, mes visiteurs ont changé d’attitude. Ils se rendaient bien compte, qu’à leur bras, aucune perf n’était accrochée à un portique à roulettes qui les suivait partout, même jusque dans les cabinets. Les gens découvraient le vrai plaisir d’être libre, libre de faire tout ce qu’ils voulaient. Ça se voyait dans leurs yeux. Ils me partageaient leur ressenti, et sans le savoir, ils me faisaient du bien. C’était magique, quelques paroles, et hop, nous transformions la tristesse et la pitié en un sentiment de bonheur, de liberté et d’espoir.

   Même si je savais que nous n’avions pas l’éternité devant nous, je n’imaginais pas qu’aujourd’hui allait arriver si vite. Je ne regrette pourtant rien. La vie s’est débobinée un peu trop vite pour nous, c’est tout !

   Quitter la vie est bien plus rapide que de la préparer ! Mon temps à moi, sur terre, a définitivement été trop court. Qu’est-ce que je laisse derrière moi ? Je n’ai même pas eu le temps d’être maman. Il ne reste que les petites graines d’espoir que nous avons semé Éléonore et moi. Voir l’humanité refleurir dans une parfaite harmonie des couleurs de peau, des croyances et des territoires me ferait définitivement partir en paix.

   Quoiqu’il arrive maintenant, je continuerai à semer d’autres petites graines. Je continuerai tant qu’il le faudra, quitte à souffler mes plus belles recommandations à toutes les oreilles attentives.

   Le même jour, Éléonore, la fameuse amie imaginaire, ou pas, rendait un très émouvant hommage à Calie. (HommageEleo.docx)

Calie ma sœur

   Parmi toutes les épreuves que j’ai traversées, celle-ci surpasse en tristesse toutes les autres. Aujourd’hui, j’ai perdu mon amie, ma sœur, mon cœur, celle que j’attendais, celle qui m’attendait. Nous étions inséparables, indissociables, même si la cruauté des apparences me désignait comme mauvaise, méchante, une liaison destructrice qu’il fallait rompre à tout prix. Accusée, levez-vous, reconnaissez-vous les faits ? Avouez-vous le meurtre de Calie ?

   Je me nomme Éléonore Lisieux, je suis orpheline. J’ai presque atteint l’âge de douze ans, mais depuis près d’une éternité, car le temps, pour moi, semble s’être figé dans sa course. Je suis morte, mais pourtant je suis bien là, depuis trop longtemps.

   Voilà un procès d’avance perdu, car je n’ai aucun argument digne de défense. Je suis d’ores et déjà condamnée, les faits sont là, et tous m’accablent…

   Mesdames, Messieurs les jurés, pour ma pénitence je m’étais engagée à accompagner des malades… pour lesquels le ciel exprimait une volonté morbide de les rappeler plus tôt que prévu… C’est tout !

   La première fois que je t’ai rencontrée, Calie, tu n’avais que trois ans. Ta maladie s’éveilla si subtilement que nul ne la remarqua, et encore moins sa gravité. J’avais bien envoyé un message, prévenant qu’un événement funeste allait survenir, mais personne ne le comprit.

   Vous dites de moi que je suis déchue, rongée d’un mal intérieur… Mais je ne suis pas démoniaque. Je suis simplement là pour autrui, offrant mon visage comme le miroir de tout ce qui va mal, tant dans l’esprit que dans le corps des êtres humains. C’est une vérité difficile à admettre, je le sais, mais croyez-moi, il est parfois salutaire de confronter son ennemi. C’est un rôle de première importance, où je me donne sans compter. Oui, j’incarne la douleur, la fatalité destructrice, tout ce qui amène les larmes, qui exclut, qui abat le moral. Cette souffrance consume mon âme, je vous assure, mais je suis prête à mourir autant de fois qu’il le faudra, si c’est pour sauver des vies.

   Mais tout cela était avant toi, Calie. Tu avais dix ans lorsque je te rencontrai de nouveau. Avec toi, dès les premiers instants, tout prit une tournure étrange. La partition s’est très vite envolée, laissant place à l’improvisation. Alors que nous devions nous affronter, nous nous sommes aimées. Dès ton premier regard, tu as décelé en moi un moyen radical pour être entendue, avec une attention bien plus rare que celle qu’on porte à un enfant en bonne santé. Tu consacrais alors plus d’énergie à défendre tes idées qu’à te soucier de ta propre santé. Ton sourire désarmant, ta clairvoyance et ton amitié inébranlable m’aidèrent à trouver la paix avec moi-même. J’en vins même à croire que les rôles s’inversaient. Tu m’accueillais dans ta vie, te confondant presque en excuses pour ton système immunitaire hostile. Jamais, à aucun instant, une domination ne s’installa entre nous, bien au contraire. Ensemble, contre toute attente, nous fusionnâmes dans une croisade pleine d’ambition. Debout toutes deux sur scène, d’une seule voix nous défendions tes idées, un appel à une attitude meilleure, qu’il appartient à chaque être humain de respecter envers ses semblables et son environnement.

   Hélas, à force de vouloir convaincre sans cesse, nous avons perdu de vue la véritable raison de notre rencontre. J’ai failli à ma mission, je te demande pardon, mais cela était pour une cause plus noble encore. Modifier l’humanité en mieux valait bien tous les sacrifices. Puis, je n’eus guère le choix : tu as vite compris que le mal qui résidait en toi… que, malgré tout, je ne te quitterais plus.

   C’est à ce moment-là que tu eus cette idée louftingue de jeter au visage tes souffrances, tes privations, ta résignation, à tous ceux qui ne mesuraient même pas la chance d’avoir une vie normale, sans restriction et en bonne santé. Et cela fonctionnait ! Peu à peu, nous éveillions les consciences, en touchant de plus en plus de personnes. Notre but ultime était de crier à l’univers entier, que manquer de sensibilité était un handicap sévère, devenu en très peu de temps un fléau mondial. Les flots incessants d’images, toujours plus violentes dans les médias, anéantissent la capacité de s’émouvoir, et avec elle, la capacité à réagir face aux menaces que l’humanité toute entière doit affronter. Comment espérer gagner cette guerre de la réhumanisation avec pareille inertie ? Il nous fallait agir, et agir vite.

   Ta chambre d’hôpital était notre scène, le théâtre de nos discours. Et malgré l’absence d’applaudissements, nous recueillions maints encouragements, ce qui nous réconfortait quelque peu sur la nature véritable des hommes.

   Confiantes dans l’efficacité de notre scénario et de notre mise en scène, nous pensions pouvoir transmettre nos messages au-delà des murs de l’hôpital. Nous étions devenues des « étoiles » de la conscience publique, prêtes à briller d’une belle lumière dans un ciel aux sentiments oubliés.

   Cependant, notre insouciance se révéla notre talon d’Achille. Nous oubliâmes trop vite que notre entreprise avait une fin programmée. Je n’aurais jamais cru que cela arriverait si vite. Nous n’avions pas encore tout accompli, il restait tant à faire. Est-ce ma faute ? Est-ce toi qui voulais dire au monde qu’en partant si tôt, ce que nous défendions n’était pas vain ?

   De mon côté, dépourvue de mon masque de méchante, je me laissais guider sans résistance, sans avoir eu le courage de te demander de me haïr et de m’éloigner de toi. La gentillesse, parfois, fait plus de mal qu’un conflit de longue haleine.

   Je m’imaginais mourir sur scène, découpée au bistouri par une main habile, bombardée de rayons tueurs, ou dévorée par un système immunitaire affamé. À croire que ta volonté de guérir s’effritait à mesure que notre audience grandissait.

   Peut-être m’en voulais-tu, à ta manière. Me reprochais-tu de ne pas t’avoir encouragée à te battre pour toi-même, avant tout ? Pensais-tu que gagner du temps nous aurait permis de convaincre encore davantage ? Je suis coupable de ne pas avoir voulu s’installer la moindre brouille entre nous. Je découvrais le bonheur d’une amitié comme jamais je n’avais connu. Je refusais que cela s’arrête.

   Pour te sermonner sur tes traitements, il y avait ton père ! Lui aussi ne te lâchait point. Je l’entends encore te répéter : « As-tu pris tes médicaments ? Repose-toi ma fille, n’y pense même pas, tu es trop fatiguée, fais-moi plaisir, retourne te coucher ». Je ne me sentais pas capable de te convaincre davantage.

   L’obsession de ton père pour te voir respecter à la lettre les consignes médicales le rendait sourd à tout autre sujet que la guérison. Autant dire que les derniers temps, vous habitiez littéralement deux mondes différents. Si seulement nous avions pu l’attirer à notre cause !

   Il n’était hélas pas seul à ne pas comprendre. D’autres furent fort clairs quant à leur désir de ne pas venir nous voir. Les hôpitaux inspirent une peur irrationnelle, une superstition. Le malheur de certains semble être contagieux, tel un fléau.

   Dans ce contexte, ton courage force l’admiration. Tu es une guerrière, ma sœur de cœur, bien que le front sur lequel on t’attendait fût fort différent. Tu es une héroïne, et il n’est pas de plus belle manière de servir la vie que celle que tu as choisie. Ta mémoire vivra à jamais, illuminant l’esprit de ceux qui entendront nos mots.

   Calie, aujourd’hui, je suis si triste. Je me sens responsable, et si tu pouvais me voir, même si cela te paraît impossible, de véritables larmes perlent sur mes joues. Je te les dédie toutes. Envole-toi, mon étoile, que ton corps repose en paix, mais que ton âme poursuive son voyage. Éclaire-nous de ta lumière radieuse, et que ton sacrifice guide l’humanité vers la sagesse et le bien.

   Éléonore

   Cette Éléonore me renverse le cœur lorsque je la lis. Avec sa sensibilité et ses mots, elle affiche une personnalité différente de celle de Calie… Elle existe vraiment, cela paraît de plus en plus évident. Et puis, si c’était vraiment sa voix que j’ai entendue lors de cette terrible prédiction, Calie était toute petite… Elle ne pouvait pas prétendre déjà connaître Éléonore ? Cette fille n’est pas une invention… Où se trouve-t-elle aujourd’hui ? Qu’est-t-elle devenue ? Continue-t-elle de hanter les couloirs de Saint Camille ?

   Perdue dans mes pensées, je laisse filer la journée, en ne faisant aucun effort pour me rappeler de toutes les choses urgentes que j’avais ambitieusement planifiées.

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