Élise réalise qu’Aléïc pourrait l’aider à observer Serge, et ses travaux secrets. De son côté, Aléïc cherche des réponses, perdu entre son corps inerte et sa conscience éveillée. Hope lui révèle alors, sous forme de conte, la vérité bouleversante de leur histoire.

A chaque jour suffit sa peine. Feindre de l’ignorer la veille au soir, elle revient au galop le matin suivant. Une tonne de vaisselle mal lavée agonise dans l‘évier, à décourager de satisfaire mon addiction à la caféine. Dos à la corvée qui m’attend, et ne résistant pas à l’appel de ce fabuleux nectar aux vertus énergisantes, j’observe le jour se lever, une tasse bien chaude entre les mains. Une délicate odeur me transporte en pensées.
Je voyage à travers les yeux d’Aléïc, jusqu’à Paris, sur le lieu même où travaille Serge. C’est une véritable aubaine, je peux enfin voir sur quoi portent précisément ses recherches, si secrètes. Et puis ça me fait tout bizarre de me retrouver, si soudainement, près de mon mari, même à travers les yeux d’un autre. J’aimerais profondément que tout ce qui nous éloigne s’efface petit à petit. Il manque à ma vie, il me manque tout court. Sans lui, impossible non plus d’envisager le transfert de notre petit ange aux États Unis.
Je ne peux toujours pas imaginer ce qu’il se passerait, si sa clandestinité était découverte. Sachant qu’ici tout est prévu pour l’accueillir en toute légalité, c’est d’autant plus rageant. Ma patience est mise à rude épreuve.
Aléïc est donc un allié incontournable pour avancer dans cette affaire. Après avoir demandé à Hope de le décourager de s’installer, je dois me résoudre à faire machine arrière ! Elle va encore prendre sa mère pour une dingo instable, qui ne sait jamais ce qu’elle veut pour de bon.
Hope – Élise
– Hey Mum, je t’ai entendu…
Élise en musique,
Fille en délire,
Pour une enfant d’partie,
A perdu le sourire.
Élise lève-toi et danse avec l’au-d’la.
L’écho de ta voix est venu jusqu’à moi.
– Mais d’où la sors-tu ta culture musicale, elle a cent ans cette chanson, même pas certaine que j’étais née…
– Oh ma vieille Maman, tu veux qu’j’évolue ? Alors change un peu de radio ! Nostalgie en streaming à la maison ça laisse des traces. Sinon rien qu’pour toi, j’ai une aut’ compo, écoute écoute :
Quand tout d’vient apocalyptique
Ne pense plus aux anxiolytiques
Écoute donc plutôt d’la musique
Tu n’pens’ras plus à Aléïc…
– Pas besoin de penser à lui, pour qu’il vienne m’enquiquiner. Ce n’est pas le café qui affole le palpitant, cette fois. Une crise est en embuscade, et devine qui vais-je recevoir ? Hope, j’ai changé d’avis à propos d’Aléïc. Je me disais que si on lui laissait un peu plus d’espace, il nous permettrait, à défaut de nous rapprocher de Calie, au moins d’avoir un œil sur Serge et sur ce qu’il se trame dans son labo. Il est professeur en médecine, ce serait idiot de l’oublier. Tu ne crois pas ? Un jour ou l’autre, de toute façon, on devra bien lui raconter, notre histoire de belle au bois dormant. Pour la réveiller, sa compétence médicale ne peut qu’aider notre prince charmant.
Élise
Les frissons arrivent, pas le temps de regagner la chambre, juste celui de reposer mon bol sur le haut de la pile. Hope, peux-tu prier pour moi que tout ça tienne en équilibre encore un moment ? Ça commence… Je reste consciente !
Aléïc
L’étude de ma cardiographie est bien le centre de toutes les préoccupations. Serge, seul sur sa plateforme « Transformers », croise graphiques, courbes, et tableaux dans tous les sens. L’ambiance est électrique, et cette machine de guerre qui se dresse entre Serge et moi ne contribue pas à détendre l’atmosphère. Je décide donc de l’apprivoiser, en la baptisant « Optimus ».
Mon espace abandonne alors son aspect austère de laboratoire, pour ce qui pourrait se rapprocher d’une véritable chambre, encombrée d’un gros jouet au milieu. Serge, perplexe, se rapproche, un tabouret à la main, près de ce corps qu’un très discret mouvement de respiration trahit un tout aussi timide souffle de vie. Les paramètres qu’il espérait ne semblent pas au rendez-vous. Il s’assoit à mon chevet…
– Allez Serge ! Laisse-moi au moins voir à quoi je ressemble, débarrasse-moi de ce drap ridicule. Tu vois bien que ce gars-là est bien vivant ? Même s’il n’existe qu’une infime chance de me réassembler, mon corps et moi, elle mérite d’être tentée… Dis-moi que tu es d’accord.
Sa main vient se poser sur le drap, au niveau de ma poitrine. Ma vue se trouble légèrement. Optimus réagit immédiatement, en enregistrant une accélération du rythme cardiaque. Ce corps est bien le mien, c’est une certitude maintenant !
Quelque chose dans le regard semble vouloir perturber l’expression faciale jusque-là « botoxée » de Serge. Il exprime, limite à regret, autant l’excitation que la surprise. Aucune explication rationnelle, encore une fois, ne vient démystifier ce qu’il vient de se passer.
Par ailleurs, je réalise que ma situation s’éloigne de plus en plus d’un banal coma, en réa aux urgences dans un hôpital public. Rien qu’à voir le nombre de personnes satellisées autour de ce lit à longueur de journée, le coût de mon hospitalisation doit exploser le plafond de remboursement de la sécu.
Difficile, alors, de ne pas relancer la machine à questions. Mais encore une fois, qu’est-ce que je fous là ? Mon état est-il jugé aussi désespéré pour justifier une thérapie expérimentale ? Est-ce un traitement de la dernière chance ? Qui peut me dire si je peux m’en sortir ? Combien de temps me reste-t-il à vivre ? Je vais rester encore longtemps comme ça, séparé de mon corps ? Qui va m’aider à renfiler le costume ?
Et puis mon identité me travaille. Ai-je une famille, des amis, qui a bien pu organiser mon arrivée jusqu’ici ? La solitude me pèse, lestée par un petit coup de moins bien au moral.
Hope – Aléïc
– T’as moi ?
– Hope ? Alors tu vois, sans vouloir t’offenser ni risquer de briser une relation presque aimable, j’aimerais plutôt m’adresser à une vraie personne. Une qui peut réellement m’aider, tu vois ? Ton obsession à vouloir me sortir de ton espace n’invite pas vraiment à la confidence ! Maintenant, si tu es assez maline pour m’ouvrir un tchat avec Serge, « I’m open ».
– Pas certaine qu’ma mère m’laisse seule approcher d’son ordi. Et puis dis-lui, toi, qu’à mon âge c’est pas juste de n’toujours pas avoir d’portable !!!
– Lui en as-tu déjà demandé un, au moins ? Et ta mère, elle ne pourrait pas lui dire à Serge, ce qu’il se passe réellement ici, en underground ?
– Et tu crois vraiment qu’il va la gober ton histoire ? Comment passer pour une débile en moins d’vingt secondes chrono : « Allo Serge, t’as un mec pendu au plafond, qui s’demande si l’cadavre sur l’quel tu bosses est bien l’sien. Et moi, une partie d’ma tête s’prend pour quelqu’un d’autre, et peut voir à travers les yeux de s’pauv’ type, là-haut ! » Sérieux, t’as d’autres arguments, là ?
– J’en suis redescendu, du plafond ! Et la tienne, d’histoire, elle est plus crédible que la mienne ?
– La mienne ? Moi, c’est genre conte de fée, conte de Grimm plutôt, tu connais ? Elle t’intéresse ? Vraiment ?
– J’ai toujours gardé une âme d’enfant… enfin je crois ! Raconte voir…
– …Alors c’est l’histoire d’une ravissante ‘tite fille innocente, au doux prénom d’Calie. Un jour, elle rencontre une vilaine sorcière, qui avoue lui avoir jeté un sort mortel, comme ça, sans raison, juste parc’qu’elle est méchante. Pour conjurer le sortilège, la sorcière, qui au passage se fait appeler Éléonore, n’offre à Calie pas d’aut’ choix qu’un duel à mort avec elle. La pauv’ ‘tite fille préfère d’loin l’amour à la guerre, alors… ben elle refuse, et se meurt, lentement, bêtement, sans vraiment chercher à comprendre c’que foutait c’te sorcière là, sur son ch’min. Mais l’amour, plus fort que tout, pulvérise les plans d’la sorcière. Derrière ses airs d’méchante, Calie trouve à c’te sorcière queq’chose d’émouvant, de triste et d’attendrissant. À sa grande surprise, la sorcière n’reçoit pas comme espéré d’la peur, d’la haine, ou c’genre d’sentiment qui donne envie d’se faire renvoyer dans ses buts… Non… Calie lui offre son amitié, une amitié sincère, une amitié si forte qu’plus rien n’pourrait dorénavant les séparer. A c’niveau-là, j’dirais même qu’c’est d’l’amour. Un amour capable d’réunir deux êtres qui s’cherchaient depuis des années, voire des siècles !!
J’sais, c’est zarbi, mais c’n’est pas moi l’auteure. Donc, ces jeunes et insouciantes tourterelles, enivrées aux grandes questions existentielles sur l’humanité, en oublient rapidement chacune le sortilège, et surtout c’qu’il fallait faire pour l’rompre. L’amour ayant ses limites, Calie finit par perdre la vie, mais gagne un ticket pour l’au-d’là.
Sa mère, qui s’appelle Élise, est grave brisée par le chagrin, t’imagines ? Son père aussi, mais là, c’est une autre histoire. Bon, j’reviens à la mère ! Elle pense que si un sort a réussi à lui enlever sa fille, la magie doit tout aussi bien être capable d’la lui ramener, sa ‘tite chérie d’amour. Logique, non ? Alors comme ça, sorti d’nulle part, comme dans un conte fantastique, elle rencontre un magicien qui s’présente sous le nom de Josh. Josh est très puissant, mais pas encore assez pour défier la mort. Évidemment, qui connaissait Josh avant qu’j’en parle ? Il propose cependant à Élise d’offrir à sa fille, à défaut des ténèbres, un sommeil profond. Élise accepte le deal, en attendant mieux, forcément !
Ça va, tu suis ?
– Triste histoire, mais tu arrives quand, toi ?
– Bientôt, j’me ramène, t’vas voir. Dans la tête d’Élise c’est l’chaos, perdre ainsi sa fille lui ruine le moral, et faut bien l’dire aussi un peu la raison. Alors, comme asphyxiée par l’absence de Calie, elle décide de s’donner un peu d’air en imaginant sa fille toujours vivante, mais qu’dans sa tête, tu vois ? J’te raconte pas l’souk la d’dans ! Bon, dans un éclair d’lucidité, elle s’rend bien compte qu’elle a un pète au casque, et que c’clone, même s’il lui fait du bien, n’est pas la vraie Calie, qui elle, dort toujours d’un sommeil profond, que’qu’part ailleurs. Alors devine quoi ?
– Quoi ?!
– Élise décide d’rebaptiser l’clone de Calie. Et r’devine quoi ?
– !!! Quoi ???
– C’clone, elle décide d’l’appeler… Hope !!! Talaaaa…
– Ouaahh !! La Hope qui me parle, là, tout de suite ?
– En personne !!!
– En indice de crédibilité, ton histoire ne dépasse pas vraiment la mienne !
– Tu crois ça ? Attends, t’en fais partie… C’est pas fini…
– Quoi ?
– Quoi quoi quoi… T’as aut’ chose dans la bouche, qu’tu sais dire ?
– Quoi ?!
– … ! On en était où, déjà ?… Ah oui, Élise, ravagée par l’chagrin, mais cramponnée à l’espoir d’voir sa p’tite princesse s’réveiller un jour… Sérieux, là, tu n’tilte pas ? Une jeune fille… endormie d’puis sept longues années… Que crois-tu qu’elle attend avec trop d’impatience sa mère, pour la réveiller ? Tu n’devines pas quoi ?
– Qu… Je ne sais pas… un spécialiste des cas désespérés ?
– Vraiment pas ?
Ça fait cent ans que je dors
Que j’mets pas le nez dehors
J’attends, j’attends, le Prince Charmant
Je suis la belle au bois dormant
Du dix-neuvième arrondissement
Mais bon sang, t’es tombé d’quel étage ? L’prince charmant, n’de dieu !! L’foutu prince à qui on va faire croire que Calie est sa belle, et qui doit profiter d’son sommeil pour l’embrasser, sinon il s’prend une baffe, et tout ça dans un climat méga tendu sur les réseaux sociaux, genre « #balancetonporc » et « #metoo ». Alors, ça t’parle, là ?
– Vous avez fumé ? Ta mère pense vraiment que je suis l’prince qui va réveiller sa fille ? Vous n’êtes pas nettes les filles ! Vous ne voulez pas qu’on en rediscute demain, le temps que les médocs fassent moins d’effet ?
– Tu m’as d’mandé, j’ai raconté. Ton âme d’enfant est cramoisie, ou alors, elle est partie avec tous tes souvenirs, j’suis triste pour toi ! Sinon… Tu vois une aut’ explication à s’foutu hasard, qui fait s’percuter nos ch’mins ?
Élise
Affalée sur la table de la cuisine, la tête entre mes bras, je refais surface ! Le soleil a pris de l’avance sur le programme de la journée. Mon café est froid. Le tas de vaisselle ne s’est pas écroulé, mais il n’a pas diminué. Je suis déjà en retard.
– Hope mon cœur, tu…
– …J’sais… Mais tu n’penses pas qu’les prières devraient servir à aut’ chose qu’à un tas d’vaisselle sale empilée dans un évier ? C’n’est pas religio-responsable ça !
– Je voulais juste te remercier ?!…
– Y a pas d… De quoi exactement ?
– D’avoir réussi à attirer l’attention de Aléïc, sur le fait qu’il a peut-être un rôle à jouer dans cette histoire. Pour le reste… Je rangerai ce soir… Puisque tu refuses de croire au miracle !
– !!!
Très bien
très juste
Ceci est un test