R31 – Fugue

     Roxanne est de plus en plus perturbée par sa dualité grandissante, entre Indra et Roxanne. Elle réalise que le rôle qu’on veut lui faire jouer à travers Roxanne, laisse de moins en moins d’espace à Indra. Elle ne supporte plus qu’on se prive de liberté pour elle, et décide de ne pas abandonner sa mère…

Roxanne

   La nuit ne m’a pas porté conseil. Le jour se lève. Dehors, les nuages pleurent des larmes de pluies. Amma me manque terriblement. J’aimerais courir jusqu’à la chambre voisine, pour aller la retrouver. Assise dans mon lit, à serrer fort mon oreiller dans les bras, chaque battement de cœur résonne dans ma poitrine. Je me réveille avec un poids sur mes épaules – celui de la tristesse et de tout le malheur des adultes qui ont placé mon intérêt avant le leur. C’est comme si pour eux c’était trop tard. Qu’ils voulaient vivre à travers moi leur propre rêve. Pourquoi on ne me laisse pas le choix ? Chaque fois je dois accepter, et entendre le truc qui m’énerve grave : « C’est mieux comme ça, tu as de la chance ! ».
   J’ai une boule dans la gorge encore ce matin. Elle m’empêche de parler, de réfléchir aussi. Un loup solitaire sans sa meute et loin de son territoire est vulnérable. Moi je veux retrouver ma meute, avant de chasser pour manger ! Amma, et si je revenais, pour être ensemble ?
   Florence m’apporte toute l’amitié et l’affection dont j’ai cruellement besoin. Mais ça ne suffit pas. À ses yeux je reste la petite chose à protéger, surprotéger, rassurer… câliner ! Je ne peux rien lui refuser, c’est une grande sœur… mais pas une maman. Une vraie maman, considère son enfant comme un être en devenir. Elle l’aide à construire sa personnalité. Elle le prépare pour plus tard. Et quand il le faut, elle le laisse affronter la brutalité de la vie. Amma l’a fait… Elle m’a propulsé dans ce tourbillon, par amour. Elle voyait pour moi une opportunité à saisir ! Mais le prix à payer était de vivre séparées ! Et… C’est trop cher pour moi ! C’était trop tôt.
   Aujourd’hui je suis perdue. Tout le monde m’imagine à sa façon, mais moi… Je ne vois que des nuages à l’horizon – sans rien ni personne avant pour me guider. Amma, celle qui m’a mise au monde, est mon seul vrai repère. Je suis le sien également. Je dois la retrouver… Quoi qu’il m’en coûte.

   Il est six heures trente, déjà. Si j’ai dormi, ce n’est pas plus de deux heures d’affilées ! La maison ne va pas tarder à se réveiller. Je viens juste de finir d’écrire ma lettre. Où dois-je la laisser : ma chambre, la cuisine ? La porte de la chambre de Florence est entre-ouverte. À pas de souris, je viens la déposer sur sa table de nuit… Au revoir grande sœur… Ne soit pas triste en me lisant, s’il te plait. Vous êtes ma famille, je ne peux que revenir.

   Florence, Daniel,

   Je n’ai pas le courage de vous dire ça en face. Si je vous regardais, je sais que vous sauriez comment sécher mes larmes, comme à chaque fois. Et je ne pourrais plus vous quitter, sinon. Je pars retrouver Amma. Je vous aime profondément. Florence tu es ma sœur, celle dont je rêvais depuis toute petite, et même plus. Daniel tu es un vrai Papa. Vous m’avez accueillie comme une princesse. Vous avez réussi à donner vie à Roxanne, à la faire respirer, à la faire rêver. Grâce à vous elle sourit, maintenant. Vous l’avez rendue belle. J’aimerais être née Roxanne. Tout serait si simple !
   Seulement… je m’appelle Indra. Ce n’est peut-être écrit nulle part, mais c’est le nom que je porte depuis ma naissance… celui qui me rattache à Amma… celui qu’elle m’a choisi, elle, et Papa. Jamais on ne devrait être obligé de se sacrifier pour aider les autres. Je ne l’accepte pas : ça ne rend pas plus heureux, de devoir sourire à la place des autres. Je veux croire que la vie, c’est construire ensemble, et que personne ne reste au bord du chemin. 
   Amma ne m’a pas abandonnée, elle m’a confiée. Si je reste sans rien faire, c’est moi qui l’abandonne. Et ça… je ne peux pas. Plus maintenant.

   Laissez-moi partir. Je vous aime. Aimez-moi encore un peu : vous êtes mon énergie. Continuez à parler à mon arbre. Ça ne marche pas, mais peut-être que si quand même ! J’emmène Roxanne avec moi. On reviendra à trois. Elle, Indra et Amma.

   Pardon… je vous embrasse fort fort fort.

Indra

   Mon plan est simple : rejoindre l’aéroport Roissy Charles De Gaulle, me faire arrêter par la police de l’air et des frontières, et dans la foulée, me faire reconduire en avion jusqu’en Inde. Là-bas, je me débrouillerai.
   Dehors il fait froid. Toutes les larmes du ciel tombent sur mon parapluie. Elles ne m’atteignent pas encore, mais à l’intérieur, un peu, si. Je préfère marcher, plutôt que de prendre le bus jusqu’à la station de métro. L’odeur de pluie parfume la ville. Les enfants sont emmenés à l’école. Certains, sous des parapluies grenouille, ou encore Reine des Neiges. J’ai oublié de déjeuner, ma tête tourne légèrement. Il faut tenir… Je passe devant la MJC.

– Indra, petit renard ?

   Un parapluie champignon vient de m’appeler Indra, et reste planté là derrière moi, la main tenue par sa maman.

– Vous êtes la jeune fille aux histoires ? Ma fille vous adore, elle aimerait vous invi…

   Je raccourcis ma hauteur pour découvrir le visage de cette douce voix de champignon… C’est Anabelle. Ma voix se dénoue, un peu.

Indra – Anabelle

– Bonjour, ma belle. Sale temps pour les renards, n’est-ce pas ?
– Où tu vas ?
– Au pays des histoires. Il m’en faut plein d’autres pour les partager avec vous.
– Tu reviens quand ? Tu seras là, mercredi ?
– Non, pas mercredi… Ce pays, je t’ai déjà dit, il est très loin. C’est donc un long voyage. Je dois même prendre l’avion. Alors tu vois ?
– Non !
– Non, quoi ?
– Des histoires y’en a plein les livres. Reste !
– Viens contre moi Annabelle. Tu entends ? Mon cœur, là ? Il veut retrouver sa maman, et la ramener ici. Alors, tu veux bien le laisser partir ?

Deux petits bras me serrent fort autour du cou.

– Reviens vite ! Y a pas qu’moi qui t’aime là !

   Je me redresse les larmes aux yeux. Sa mère me regarde d’un air inquiet. Je me force à lui sourire, puis je reprends mon chemin, sous la pluie, accompagnée par la délicieuse sensation des bras d’Anabelle autour du cou.

   Je suis enfin au sec, dans le métro, direction Gare du Nord, pour prendre le RER B jusqu’à Roissy. Le sac à dos de Florence sur les genoux, et mon sac d’école à côté, la main dessus, pour ne rien laisser voir dedans. J’ai mal au cœur. Envie de dormir, aussi…

   Arrivée Gare du Nord. Je cherche le RER B. Je ne trouve pas ! J’ai chaud. Je suis la foule. Ça ne va pas du tout. Encore un escalier, le sac est lourd. J’arrive en haut… ça tourne… Tout devient noir, je m’écroule.

8h15:
   Le téléphone de Daniel sonne. Florence, en larmes, vient de lire à son père la lettre laissée par Roxanne. Tremblant et craignant le pire, il décroche.

– Oui, allo ?
– Police ferroviaire au téléphone. Nous avons retrouvé une jeune fille, en état de malaise. Un nom et un numéro de téléphone était inscrit sur le sac.
– Oh mon dieu… comment va-t-elle ?
– Elle va mieux, mais elle est un peu désorientée et a du mal encore à s’exprimer. Vous êtes ?
– Daniel Volti, son père…
– Volti, vous dites ? Vous êtes donc bien le père de Florence, le nom qui figure sur le sac ?
– … Oui, oui bien sûr, c’est bien moi. Où est-elle ? Peut-on venir la chercher, la faire examiner par un médecin ?
– Elle s’est évanouie dans le hall de la Gare du Nord. Elle a été prise en charge par le poste de secours de la Croix-Rouge. Elle a repris connaissance, mais reste encore confuse. Dans combien de temps pensez-vous venir ?
– Je pars immédiatement. D’ici une demi-heure, si la circulation le permet.
– Très bien. Une dernière chose, monsieur Volti : plusieurs éléments nous laissent penser qu’il pourrait s’agir d’une fugue. Nous aurons donc quelques questions à vous poser sur place. Vous comprenez ?
– Oui, oui… parfaitement. Merci de m’avoir prévenu si vite.
– Sans votre numéro sur son sac, cela aurait été beaucoup plus compliqué. Elle n’a aucun papier sur elle.
– … Merci. J’arrive.

Daniel raccroche. Florence le fixe les yeux rougis.

Daniel; Florence

– Prends ton passeport avec toi, on ne sait jamais. On part gare du Nord. Roxanne est là-bas. Elle a fait un malaise. Mais c’est la police qui appelle, alors je ne sais pas trop ce qu’il nous attend.
– La Police ?
– Oui. Ils pensent que c’est toi. À cause de ton sac, elle est partie avec. Et le nom sur l’étiquette, c’est le tien. Ils suspectent une fugue, aussi !
– Mais n’importe quoi… Tu as vu ce qu’elle dit sa lettre ? Elle va comment ?
– Je ne sais pas trop. Un peu dans les vaps, ils disent. Une fois en voiture, tu appelleras Claire Fitoussi, de la Croix Rouge. Tu lui diras que c’est très urgent, et de nous rejoindre au poste de secours, elle doit connaitre.
– Ok… Mais elle a quoi à faire, elle, dans l’histoire ?
– Si la police découvre que Roxanne voulait partir de chez nous, on risque de perdre sa garde.
– Oh nooon, pas ça…
– Ça va aller ma chérie. On est une team ?
– Papaaaa ???
– Quoi ?
– Tu as un sms, numéro inconnu…
– Allez, dis-moi…
– « Roxanne s’apprête à prendre l’avion, empêchez-la à tout prix… »
– Réponds… Dis que… Elle s’est arrêtée Gare du Nord, et que nous sommes en route pour la ramener.
– C’est qui, tu penses ?
– Quelqu’un qui la connaît, et qui veille sur elle… de loin.

Daniel et Florence arrivent à la Gare du Nord. 

– Papa, je m’appelle Roxanne, là ?
– Oui, non, enfin si… On verra comment ça se présente.

   Dans le hall, malgré le bruit et les mouvements de voyageurs, ils aperçoivent Claire Fitoussi. Elle marche vers eux, mais aucun d’entre eux n’a le temps de dire un mot. Ils arrivent ensemble au poste de secours. Un policier en uniforme les attend devant la porte.

Police; Daniel; Claire Fitoussi

– Monsieur Volti ?
– Oui, c’est moi…
– Et ?…
– Claire Fitoussi, Croix Rouge française. Voici mon badge
– Bien. Et la jeune fille ?
– …Ah ! Mon autre fille… Roxanne. Nous venons chercher Florence ? Comment va-t-elle ?

Le policier observe ses interlocuteurs. Florence sent rougir ses joues. Claire Fitoussi soutient le regard du policier, et prend la main de Florence, percevant toute sa tourmente.

– Plus de peur que de mal, semble-t-il. Votre fille, Florence, a repris connaissance.  Elle est là, derrière, avec une infirmière. Mais je dois m’assurer de votre lien de parenté. Avez-vous une pièce d’identité, et une de Florence s’il vous plait ?
– Oui… Voici mon permis de conduire… Pour Florence, dans la panique, je suis parti sitôt après avoir été prévenu.
– Je comprends. Et… Pour quelle raison voyage-t-elle sans papier d’identité ?
– Sa carte d’identité est périmée, et son passeport, je préfère qu’il reste à la maison. Sa carte scolaire, elle ne l’avait pas ?
– Hum. Quelqu’un d’autre peut-il confirmer son identité ? Pour vous autoriser à repartir ensemble, il me faudrait plus de certitude…
– …À la Croix Rouge, j’appartiens au SASI de Nanterre, Service d’Accompagnement Social et d’Insertion. Vous pouvez vérifier. Florence m’a accompagnée quelques fois sur le terrain. Nous nous connaissons très bien. Laissé nous la voir, nous sommes vraiment très inquiets. Elle n’a rien fait de mal… Elle doit être terrifiée par ce qui lui arrive.
– Ma fille est sujette à des crises d’angoisses. Sa confusion, vous dites, ça pourrait expliquer…

Le policier jauge une dernière fois du regard Daniel, Claire et Florence. Après une brève hésitation, il cède à leur demande.

– Très bien. Je vous autorise à repartir ensemble. Cependant…
– Oui ?
– Vous serez priés de passer au commissariat du 10ᵉ arrondissement dans les quarante-huit heures, afin de confirmer l’identité de votre fille. C’est une formalité, pour clôturer le rapport.
– Naturellement. Nous irons dès demain. Merci beaucoup. 
– Attendez…
– Qu’y a-t-il encore ?
– Avant de partir il vous faut signer ce document, qui atteste que vous repartez bien avec votre fille.
– Je signe là ?
– Merci. Ah, et je dois aussi vous dire. D’après ce qu’il y a dans son sac, elle semblait prête pour un voyage de plusieurs jours. Mais nous n’avons trouvé ni billet de train, ni téléphone portable… Ni même d’argent.
– Sa Mamie n’habite pas très loin, sans doute voulait-elle lui rendre visite…
– Sans doute… Une Hypothèse ! Je ne vous embête pas plus longtemps. Bon courage Monsieur Volti. Madame. Mademoiselle.

Infirmière; Daniel; Roxanne

– Bonjour Monsieur, vous êtes le Papa ?
– Oui, comment va-t-elle ?
– Elle reprend des couleurs. Il faut lui dire de manger davantage le matin. Elle n’est pas bien épaisse. Elle a fait une hypoglycémie, mais elle va bien mieux, ça va aller. Vous êtes là maintenant.
– Papa… Je voulais…
– Chuuut ma puce. Nous rentrons à la maison. Amma, on va s’en occuper. La team va gérer…

Les bras de Roxanne autour de son cou, Daniel quitte le poste de secours en portant Roxanne dans ses bras. Florence et Claire Fitoussi les suivent, chargées des affaires de Roxanne. Après avoir installé Roxanne dans la voiture, Daniel se retourne vers Claire Fitoussi. Muet d’émotion, Daniel serre longuement Claire Fitoussi contre lui ; un geste plus fort que tous les mots.​

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