Élise est encore perturbée par ses voix. De plus en plus présentes dans son esprit, elle finit par les confondre. Aléïc s’apprête à subir une nouvelle expérience inquiétante. Alors que Serge sombre dans une confession désespérée, Élise décide enfin de révéler à Serge son très lourd secret.

Élise
Ma tête est un théâtre, dans lequel une pièce improvisée se joue par des acteurs que je n’ai pas choisis. Si seulement je pouvais intervenir dans la mise en scène, je suggèrerais à Aléïc de se préoccuper un peu plus de ce qu’il se passe autour de lui, plutôt que de s’apitoyer sur son sort. Que cherche précisément Serge avec son équipe ? Après quoi court il obstinément ? Tous ces secrets, pourraient-ils un jour servir à Calie ? Hope arriverait-elle à convaincre notre nouvel ami de jouer l’espion, pour moi ?
Hope; Élise
– Tu complotes ? Rassure-moi, t’aurais tout d’même pas l’intention d’louer mes charmes pour arriver à tes fins ? Tu n’s’rais pas là, en train de me demander genre, l’air de rien , d’être gentille avec Aléïc du coup ?
– Il n’a pas l’air si terrible ce garçon ? Une fois que tu verras à quoi il ressemble physiquement, peut-être qu’il te plaira ?
– Hey, halte au fantasme tout d’suite, Barbamama. J’te vois v’nir aussi gros qu’un camion. Je n’te suivrai pas sur c’terrain-là. Si je n’suis plus obligée de l’décourager ça m’va, c’est toi qui vois, mais c’est tout. J’n’irai pas plus loin, débrouille toi toute seule !
– Ne monte pas sur tes grands chevaux, je cherchais juste un peu de soutien dans la reconquête de mon mari. Je te rappelle que quelque part, c’est aussi ton père. La même personne qui a tout tenté pour te sauver, qui t’a veillée jours et nuits jusqu’à…
– …Mamounette, tu t’trompes de cliente là ! Moi, c’est Hope ! Tu m’captes ?
– Ma chérie, je pense que depuis ton départ, il n’a pas vraiment remonté la pente. Le voir toujours aussi triste, aujourd’hui, me préoccupe beaucoup. Même loin, chacune, nous avons le devoir de l’aider comme nous le pouvons.
– …Maman… Faut arrêter l’café, tu viens d’te claquer un neurone. T’es encore avec moi ? Où t’es carrément barrée, là ?
– Je suis bien d’accord, ensemble nous sommes plus fortes. Ses recherches semblent s’articuler autour d’Aléïc, avec qui tu as la chance de pouvoir communiquer. Le moment de présenter Aléïc à Serge ne serait-il pas venu, finalement ?
– T’as confondu l’sucre et les médocs, ce matin ? Tu veux m’dire que’qu’chose, là ? Tu crois encore que Calie et moi… nous n’sommes qu’une seule personne ?
– Calie ma chérie non, tu le sais bien, je ne peux toujours pas retourner en France pour le moment. Mais je te rassure, lorsque le moment sera venu, je viendrai en personne te chercher.
– C’est bien c’que j’craignais ! P’tite crise passagère ? Tu te réveilles quand ?
Élise
Je n’avais plus eu ce genre de décalage depuis un moment Je suis perturbée et ça se voit… Comment ne pas l’être, aussi!… Calie parle à Aléïc, à Aron, mais reste silencieuse avec moi.
Planquée dans mon abri antiatomique sous la couette, rien ne peut m’arriver, mais la journée part d’entrée de travers. Mon rendez-vous raté avec le grand bol de café du matin doit en partie en expliquer la cause. Attention aux dégâts !
Comme à chaque fois, ma vulnérabilité attire l’esprit malin. Celui qui se pointe, cependant, me fait presque plaisir. Ma clairvoyance s’éclaircit. En acceptant ce qu’il m’arrive, je ne tombe plus dans les pommes, et je distingue de mieux en mieux l’identité de mes visiteurs. Aléïc frappe à la porte, je l’accueille sans résistance.
Aléïc
Quelque chose se prépare, et tout porte à croire que je suis de la fête. Deux chariots à roulettes stationnés près de mon lit débordent d’accessoires et de câbles électriques. L’aspect rassurant d’une simple chambre que je voulais donner à cet endroit est complètement ruiné par cette nouvelle installation.
S’ils me calculent à l’agonie, je mesure mal l’intérêt de toute cette mise en scène ! Ce drap sur le visage me déshumanise. Je suis un meuble recouvert dans une maison vide aux volets fermés. Vivement qu’on me pose ces électrodes sur la tête, et que je découvre enfin à quoi je ressemble.
Optimus se dresse au milieu de la pièce, tel un arbre aux racines qui courent au sol jusqu’à mon lit. Autour de moi, cela ressemble à une bande d’ados surexcités pressés de brancher leur console de jeu !
Cette absence d’empathie à mon égard est pitoyable, j’en souhaiterais presque la présence de Hope à mes côtés. Je stresse pour ma station d’accueil. Va-t-elle continuer à si bien respirer toute seule, après ?
Hope; Aléïc
– J’rêve, ou t’as émis l’souhait que j’te tienne la main pour l’grand saut ?
– Si vraiment je devais faire appel à quelqu’un, je choisirais une autre personne ! Ton absence d’apparence, tu vois, ne te classe pas parmi les personnes que je visualise le mieux !
– Je m’demande bien c’qui est mieux : être privée d’reflet dans l’miroir, ou bien d’en avoir un qui fout les ch’tons ? T’angoisses pas de t’découvrir une tête d’écrabouillé par un camion ? L’couvre lit sous l’quel tu t’caches, c’est p’tête pour n’pas t’auto-effrayer en t’découvrant ? Conseil, évite l’arrêt cardiaque en t’regardant, moi j’te dirai, si tu fais peur ou non !
– Moi au moins, j’ai une enveloppe charnelle tu vois ? Et grâce à elle, je garde un pied sur terre, moi. Alors quel que soit son aspect, je l’aime déjà !
– Prépare toi au choc alors, l’infirmière s’pointe pour t’baisser l’masque, on va vite savoir…
– Talaaa… Je suis un garçon… Et pour te rassurer, tu vois, j’ai l’air normal. Ok, pas bonne mine, mal rasé, sous perf, mais regarde, ce type respire tout seul, je suis bien vivant !
– Mouais, ça va, pas trop laid. J’dirai, quoi… vingt, trente ans, p’t-êt’e moins. Difficile à estimer. Là, t’as plutôt la tête d’un marathonien qu’a oublié d’s’arrêter. Les valoches sous les yeux, la pâleur de ta peau et ta maigreur te font vraiment r’ssembler à un mort vivant… mais un qui fait pas peur, et plutôt sympathique avec ta bouille. T’as l’physique d’un gentil monstre ! Tu d’vrais penser à d’venir comédien après, pas b’soin de maquillage !
– Mourir ça épuise, et puis oui, je pense que la perf est trop petite pour y passer des burgers frites. Ok, j’ai une tête de déterré, mais depuis combien de temps je traine là aussi, à bouffer du goutte à goutte ?
– Ça y est, ils t’équipent. Avec c’que t’as sur la tête tu r’ssembles à une gorgone trans ! Tu n’veux pas essayer d’faire bouger tes fils, pour voir ?
– Je ne t’ai pas encore présenté Optimus ? Le cyber cerveau, au milieu de la pièce, tu le situes ? Je devine que s’ils me branchent à lui, je vais recevoir de nouvelles infos. C’est ballot, avec mon casque sur la tête tu ne vas rien entendre de la conversation !
– Si ma mère s’permet d’voir avec tes yeux, crois-tu vraiment qu’elle s’prive d’tes oreilles pour entendre, gros malin ?
– Il n’y a pas que la tête qui est branchée, le torse, et peut-être encore d’autres endroits que je n’ai pas en visu. Sur lequel de mes organes tu fantasmes le plus ?
– Mon dieu, comme si l’encéphalo n’suffisait pas, y t’lobotomisent mon pauv’ !! Tu racontes déjà n’importe quoi ! J’crains qu’ton histoire n’aille pas en s’arrangeant ! Heureusement qu’les spectateurs assis près d’la porte, eux, n’t’entendent pas, ça décrédibiliserait carrément l’show dont t’es la vedette.
– Ah ouais, je ne les avais pas calculés ceux-là. Ils en tirent des tronches ! C’est l’absence de machine à popcorn pour le spectacle qui les mine comme ça ?
– Tu n’vas pas mieux ! R’garde plutôt, Serge s’rapproche d’ton Optimus. Derrière ses claviers, il a enfilé l’costume de DJ, mais pas celui d’scientos ! Sa playlist, en r’vanche, semble calibrée qu’pour lui et ses oreilles.
– Il attend quoi tu crois, que je bouge au rythme de la musique ?
– J’doute, vu l’état d’ton processeur central, qu’tu puisses commander grand-chose tout seul. J’pense davantage qu’ils t’ont branché à la télécommande pour pouvoir jouer avec toi !
– Tu plaisantes là, j’espère ?
– T’es genre à tout gober, toi ! Qu’est-ce j’en sais moi, c’qu’ils vont t’faire. J’découvre, comme toi ! R’garde là, il lève les mains en l’air, l’concert commence.
– Je n’entends rien, mais le spectacle est bien là, tout est allumé partout. C’est une symphonie en mode mute, ton concert. Ça envoie de l’onde silencieuse. Mon cardio donne le beat, mais encore personne sur le danse-floor ! Tu as quelque chose à ton répertoire pour égayer ce silence mortel ?
– Heu… Une impro ?
– Tout ce que tu veux, du moment qu’il y ait le son avec les images !
– Alors on… t’branche
On t’branche
Qui dit cobaye humain, dit attention on t’branche.
Ça y est t’es connecté, on va te faire rêver.
Qui dit expérience, dit sorry pour toi ch’suis navré.
Ça y est l’programme est lancé, c’est drôle ta tête penche.
Une vie normale, tu ne l’avais pas, alors on t’branche.
T’es gavé de problèmes, tu sais ? Alors on t’branche.
Sois fier c’est pour la science, alors on t’branche.
Fais nous confiance dans une heure peut-être, on te débranche.
On t’a pas d’mandé, mais ton sacrifice est courageux.
Des héros comme toi, il n’y en a tellement si peu.
Accroche toi gars, tu vas nous rendre la vie plus belle.
Faut pas hésiter à donner de soi, pour décrocher un prix Nobel.
Normal, toi ? Ça va pas ! Alors on t’branche.
Tes problèmes on peut tous les régler. Alors on t’branche.
Pour la science t’as du respect ? Alors on t’branche.
Fais nous confiance, dès qu’on a fini on te débranche.
Serge est complètement barré, on l’a perdu, il est dans un aut’ monde, là ! S’il revient sur terre, on l’invite à nous r’joindre sur le lit… Ça t’dit ?
Alors on t’branche, Alors on danse …
– Marche pas trop bien leur télécommande. Le gars allongé n’est pas très réceptif à l’ambiance pop électro ». Ils auraient dû commencer par lui filer deux trois cachetons, je le trouve encore un peu trop dans la retenue. Allez, remue, lance-toi garçon…
Alors on m’branche,
Alors j’y vais, j’danse…
– J’sais pas c’qu’ils t’envoient dans les tuyaux, mais t’es p’us trop comme avant, là… Y’a du monde qui t’regarde, assure un minimum quand même.
– Le survêt bleu cérémonie est de rigueur on dirait… Tes cœurs dans la tribune sont tous sapés pareil. C’est le logo de quoi, qu’ils portent devant ? On tourne un épisode de Star Trek, et c’est moi l’alien ?…
Alors on m’branche, Alors on danse, Allez je m’lance…
– La star, en ce moment, c’est toi. Irradié à l’onde euphorisante et sans bouger d’un poil, tu captives. Tu f’sais statue humaine de rue dans ta vie d’avant ? T’espère récupérer des sous dans ton chapeau ? Pas évident d’savoir c’qu’il pense ton public, l’enthousiasme affiché est un peu figé à c’que j’vois !
– Rien, il ne pense rien, il est encore plus immobile que moi, aussi inexpressif qu’un jury d’examen ! J’espère au moins décrocher mon renouvellement de bail ! On me débranche, déjà ? Trop courte sa programmation musicale à Daft Serge. Il n’animera jamais plus grand qu’une chambre d’hôpital avec ça ! Non mais, avec ce qu’il vient de mixer, tu penses sincèrement qu’il a de l’avenir dans le métier ? Regarde toutes ces têtes, ce n’est pas la grosse éclate dans l’équipage de l’USS Enterprise ?
– C’est comme le reste, ici l’exaltation s’exprime silencieusement… Ça prouve au moins qu’ce qui devait être fait est fait, sans surprise ni catastrophe. Personne n’a rien compris mais tout l’monde est resté poli, pour n’pas risquer d’se trahir et passer pour un débile. Tu piges l’économie d’émotion à l’arrivée, maint’nant ? La sauce à laquelle t’as été cuisiné était trop complexe en bouche, impossible d’en déterminer les saveurs ! Et toi, tu t’sens comment ?
– J’ai mal aux seins, t’y crois ça ? Avec une douleur dans le bas ventre, et la drôle d’impression de ne pas appartenir à un genre unique ! Ta sauce devait être trop épicée… Non mais c’est super frustrant à la base, de ne pas savoir quel était le plan ! Qu’ai-je donc bien pu avoir échangé avec Optimus ?
– Échanger ? Avec toi ? T’as quoi, qu’il t’reste ? J’crois plutôt qu’ils sont à t’coller des rustines pour tenter de t’regonfler l’cervelet !
– Ha ha, très drôle. Et toi, ça ne t’a jamais chatouillé l’esprit de t’envelopper de chair et d’os ?
– … ! J’y travaille… En attendant, t’es d’nouveau peinard, tout l’monde a mis les voiles. Tous, sauf Serge, tiens ! Il doit l’aimer son tabouret, pour n’jamais décoller ses fesses de d’ssus ! Il trône au milieu d’sa solitude, comme s’il n’voulait jamais quitter son royaume de tristesse ! Ça l’fait kiffer grave, il s’met à parler tout seul maint’nant !
– Fatigue, ou lassitude plutôt… Non ? Son absence de réaction interroge un peu, quand même. Et s’il garde la tête dans les bras, c’est certain qu’on va encore moins bien comprendre ce qu’il marmonne.
– Si si, r’garde, il lève les yeux au ciel. Il invoque l’saint esprit. Bonne nouvelle pour toi… il croit au miracle !
– Oui, ben écoute mieux, ton saint esprit s’appelle Lilie !…
Serge
– Nous y sommes presque ma Lilie. Mais le « presque » nous pose un sérieux problème. Nous devons améliorer la précision de nos tests, dans un délai impossible à tenir. Tu connais l’adage, « le temps, c’est de l’argent ? Eh bien dans notre situation, le manque d’argent raccourcit cruellement le temps minimum et indispensable pour finir le travail.
Notre démo de ce matin n’a pas suffisamment séduit les experts, c’est évident… Inutile d’espérer avec ça un réinvestissement massif dans nos programmes de recherche. Nous sommes définitivement dans le rouge, et bientôt à la rue. Non mais, regarde-les-moi aussi, ces pantins… incapables de transpirer la moindre émotion scientifique. Les fils de ces marionnettes ne réagissent qu’à l’argent et le pouvoir.
Nous n’avons pas d’autre choix que d’organiser dans la précipitation une nouvelle présentation, beaucoup plus convaincante, celle-là, puis d’espérer un miracle !
La paperasse peut attendre, mais il nous faut du spectaculaire, du concret, et de l’indiscutable. Nous devons assurer un show au bout duquel même les plus sceptiques doivent applaudir ! Seulement avec ce délai ridicule et dans ces conditions, je n’y crois plus du tout. Notre seule chance d’y parvenir, tu veux savoir, repose entièrement sur le bon vouloir de notre cobaye !
Si seulement il pouvait parler… nous raconter de vive voix ce qu’il retient, lui, de tout ce qu’on lui balance dans le cerveau ! Après l’émission d’un signal d’encodage, nous ne mesurons chez lui qu’une persistance des informations reçues de l’ordre de soixante-dix pourcents, avec une grosse incertitude sur la qualité de celles-ci. Arrivé à ce stade, nous ne pouvons plus nous satisfaire de cette approximation, ceux que nous devions convaincre ce matin nous le rappellent bien !
De là-haut, toi, ma Lilie, tu ne pourrais pas lui en toucher deux mots ? Il nous doit bien ça ? Dis-lui que lorsqu’on l’a récupéré, il était bien plus mort que maintenant. Grace à nous, insiste là-dessus, il est presque vivant, et mine de rien, c’est énorme ! On a réussi l’exploit de reprogrammer certaines de ses cellules. Il peut désormais respirer tout seul. Rien que ça, déjà, mérite le prix Nobel ! Tu ne serais pas partie si vite, aujourd’hui, avec encore un peu de travail, notre technologie aurait probablement pu te sauver.
Là, le sujet du jour était tout autre, mais on utilise quasi le même processus, et le résultat est tout aussi époustouflant…! On a cassé un mythe de science-fiction, ma Lilie. On pense être en mesure de répliquer une partie, voire tout le contenu, de la mémoire d’un individu sur un autre. Très concrètement, nous prétendons être capable de pratiquer la transplantation ciblée de souvenirs. Il faut seulement trouver maintenant la formule magique qui va réveiller ce cadavre, et le laisser nous faire son débrief de vive voix sur tout ce qu’il a pu voir passer dans sa tête.
D’ailleurs, je ne sais même pas si je souhaite vraiment sa résurrection. Avec tout ce qu’on lui a fait subir le pauvre, il est fort probable que sa nouvelle mémoire le fasse complètement disjoncter. La plupart des souvenirs dont il est gavé proviennent de jeunes filles, volontaires, qui ont bien voulu se prêter à cette expérience scientifique.
Pourquoi des jeunes filles ?… Parce que toutes te ressemblaient ! Une partie de moi ne va pas bien, je sais !… Toutes ces données neuro-bio-informatiques, je regrette tellement de ne pas avoir pu les prélever chez toi, tant qu’il en était encore temps ! Auprès de ces très jeunes personnes, j’espérai sans doute te retrouver… Créer quelqu’un à ton image, pour te parler en face, me faire pardonner de ne pas avoir su te sauver…
Je suis fatigué ma Lilie ! Je veux servir la science, mais les obstacles s’enchainent et sont de plus en plus hauts. Le plus redoutable d’entre eux, je crois, c’est la connerie humaine ! Elle est capable de détruire tout ce qu’on a construit, rien qu’en détournant nos découvertes à des fins perfides d’intérêts personnels ou mercantiles. Pire encore, toutes nos publications risquent d’être censurées pour des raisons d’ordre éthique ou moral !
Tu vois, nous sommes jugés par une poignée d’incompétents, qui s’octroient le privilège de mettre des années de recherches et de sacrifices à la poubelle.
Je perds la foi ma Lilie. Plus j’œuvre pour sauver l’humanité, plus elle m’envoie clairement le message qu’elle n’en a pas envie. À croire que je la dérange !
La connerie humaine doit être une invention de la nature… C’est une réaction d’autodéfense pour se débarrasser de l’espèce humaine qui lui est néfaste. En laissant la connerie s’installer dans le paysage, la nature attend patiemment de voir l’humanité s’autodétruire, au profit de toutes les autres espèces animales ou végétales présentes sur Terre.
Comment l’humanité peut-elle être à ce point indécrottable ? Qu’est-ce qui pousse encore des nations à se faire la guerre, alors que le climat se réchauffe dangereusement, ce qui provoque des catastrophes naturelles de plus en plus nombreuses et dévastatrices ?
Tu sais quoi ma Lilie, je crois que même si la société évolue, elle ne s’élèvera jamais, elle en est tout simplement incapable ! Ce n’est pas dans son ADN ! Il faudrait certainement que je bosse là-dessus plutôt !
Voix en colère
– Alors c’est comme ça tu considères tes congénères ? « Tous vraiment trop cons pour comprendre ? La situation les dépasse, alors il n’y a rien d’autre à faire que de la laisser pourrir, genre c’est le destin, faut bien mourir un jour ??
Dans tout ce merdier tu te situes où toi, sur le haut du tas ? Pas un peu facile de dire c’est la faute des autres. Tu n’es tout de même pas de ceux qui pensent que, « de toute façon c’est la faute des politiques » ? Pas toi ?
Tu te permets de critiquer la société en la jugeant incapable de rectifier ses travers, mais toi non plus, tu ne fais rien pour que ça change. Tu te sens peut-être différent mais tu ne vaux pas mieux.
Tu en veux à ceux qui prétendent avoir la compétence pour juger tes travaux, mais tu t’es bien regardé ? Tu fais pareil ! Avec quel crédit crois-tu pouvoir juger les autres ? Ton attitude est présomptueuse, arrogante, lâche et pitoyable !
Tout le monde est acteur dans notre société. Par nos actions ou nos inactions, chacun a sa part de responsabilité dans tout ce qui arrive sur la planète. Le simple fait, déjà, de penser négativement à haute voix comme tu le fais, influence le futur. Les gens ont sans doute besoin d’être guidé, mais pas d’être rabaissé, encapsulé dans des pensées débiles genre, « c’est la fatalité », « toute façon ça ne changera rien », ou encore « les politiciens pensent avant tout plus à leur réélection qu’à leurs propres électeurs » ! En imposant ta façon brutale de voir les choses à tout le monde, tu finis par ne plus entendre personne… Comme tu le faisais déjà à l’époque avec ta propre fille. Tu ne m’as jamais… Tu ne lui as jamais dit… « vas-y ma chérie, je t’écoute ». Tes arguments vociférés coupaient net son discours avant même qu’il commence. À les répéter en boucle aussi souvent, on pouvait même se demander si ce n’était pas pour mieux te convaincre toi-même !
Regarde le résultat, tu en es fier ? Mais regarde… Tu parles tu parles, mais plus personne ne t’écoute, pas même moi. Devant toi on est face à un mur. Tu as perdu la confiance de ta fille !!! Tu entends ? Tu l’as même perdue tout court, Papa. Si tu m’avais mieux regardée, tu aurais compris que j’ai consacré ma vie à ça, aider les esprits à évoluer dans le bon sens. Comment faut-il te le dire : tout seul, tu n’existes pas, tes idées n’existent pas !
Aussi longtemps tu t’obstineras à ne pas vouloir comprendre les autres, tes inventions, aussi géniales soient-elles, resteront au placard et ne serviront à rien, ni à personne. Te voir en lice pour la médaille du plus grand incompris de tous les temps me désole ! Quel gâchis !
Mais si seulement tu pouvais m’entendre puttt… pfft !…
Élise
La migraine me déconnecte de cet échange irréel. Je tente de reprendre l’initiative sur mes pensées, mais le cerveau est en « shut down », je n’y arrive pas. Je n’ai donc plus la force de m’opposer à la seule présence masculine autorisée à partager mon lit, profiter de ma nudité et venir se frotter contre moi. Sa chaleur douce et féline m’offre un instant d’évasion et de sensualité, qui manque trop souvent à mon quotidien. Des automatismes biologiques endormis se réveillent en moi, et me font répondre en caresses à cette invitation à la tendresse. L’homme plus habile que mon chat pour faire preuve d’autant d’élégance, de sensualité et de sincérité en amour, tout en sachant rester aussi discret, n’existe pas ! On dit souvent qu’il ne manque que la parole à nos animaux de compagnie, moi, je soutiens que bien des humains gagneraient à se taire, pour renouer avec leur sensibilité !
Hope; Élise
– T’as entendu c’que j’ai entendu, ou t’hibernes avec ton chat, là ?
– Hope ma chérie ? Un instant s’il te plait… Faut attendre que les kangourous énervés dans ma tête se calment. L’aspirine seul n’en vient pas à bout. Tu me parles de quoi, là ?
– La dernière voix, t’en connais beaucoup toi, qui appellent Serge Papa ?
– Calie ? Oui oui… Oui, j’avais deviné… Elle se rapproche, sans pour autant bien me calculer. Je ne sais vraiment pas comment l’amener à me parler directement, comme elle le fait avec Aléïc. Je lui fais peur à ce point ?!
– Mets la en rogne ! Chaque fois, c’est c’qui la fait sortir de l’ombre !
– Elle a bien assez de colère comme ça à mon encontre ! Je ne vais pas la provoquer davantage !
Élise
Cette fois le jour est bien levé. Mon deuxième réveil me précipite dans cette nouvelle journée avec un retard irrattrapable. J’ai loupé le bus, je marche jusqu’à la station suivante, avec le naïf espoir que le prochain arrivera ainsi plus vite. En pressant le pas, la culpabilité de laisser Heather seule subir les conséquences de ma paresse matinale se dissipe un peu. Je repense à cette dernière rencontre entre Aléïc, Hope, Serge et cette nouvelle voix, derrière laquelle se cache très probablement Calie. Cette discussion m’a enfin éclairée sur la nature des travaux de Serge. La reprogrammation de cellules à laquelle il fait référence m’intéresse forcément. Comment ne pas penser tout de suite à une application directe sur le corps ensommeillé de Calie. Dans quel état a-t-il récupéré celui sur lequel il travaille ? L’a-t-il vraiment ramené à la vie ? Le désir d’obtenir une réponse à cette question me presse de révéler toute la vérité à Serge à propos de notre fille. J’ai bien trop attendu, il est grand temps de prendre mes responsabilités.
Mon bus arrive enfin. Encore quelques minutes pour angoisser sur la question avant l’hôpital. Est-ce que je ne m’emballe pas un peu trop vite, là ? Ne faut-il pas quand même attendre d’en savoir un peu plus, sur sa prétendue formidable technologie ?
Je franchis le sas d’entrée de l’hôpital, plus que quelques secondes pour me décider ou non, décrocher ce fichu téléphone et appeler Serge. Comment lui annoncer ça, que notre petit ange nous attend quelque part, mais sans savoir où exactement ? Va-t-il croire à mon histoire ? Avec mon passé psycho, à sa place j’aurais toutes les raisons de penser que je replonge sérieux dans la schizophrénie.
Je sors de l’ascenseur, et marche vers mon secrétariat. J’échange un sourire tout juste aimable avec Heather, la soulageant ainsi d’avoir à m’énoncer un à un tous mes rendez-vous en retard. Tout comme à ma tête des mauvais jours, je m’enferme dans mon cabinet pour réfléchir. Assise derrière le bureau, je fixe désormais ce combiné qui me défit. L’image de Josh traverse mon esprit, et m’offre un court répit avant de révéler mon secret à Serge.
Toute cette aventure repose sur les épaules de mon ami, et sa compétence scientifique. Il est essentiel et légitime qu’il soit mis au courant le premier de cette toute nouvelle décision. Et puis, il est aussi le seul à connaître le lieu exact où Calie repose. Allez ma vieille, courage… Coupant net l’envie à ce sursaut de bonne volonté de s’envoler, j’appelle Josh…
Élise; Josh
– Josh ? Lisa, how are you ? Comment vas-tu ?
– Lisa ? Good, how are you ? Quel bon vent ?
– Josh, c’est à propos de Calie.
– Gosh ! Un problème ?
– Non non, tout va bien… enfin j’espère… j’ai pris ma décision… une décision importante… celle de tout révéler à Serge. La situation n’a que trop duré !
– Alléluia, sans lui, honnêtement, il aurait été compliqué de poursuivre l’expérience avec Calie. « By the way », tiens-moi au courant de sa réaction. Le risque n’est pas nul de me faire sanctionner en France pour atteinte à l’intégrité et recel de cadavre. « I did a huge… ». Avec cette histoire, je ne respecte ni la loi, ni mes obligations déontologiques.
– Bien sûr, je serai prudente. Le principal, dans un premier temps, est de lui faire passer l’idée que le corps de notre petite fille fait l’objet d’une étude scientifique, tout aussi secrète que la nature même des travaux qu’il mène, lui. La discrétion essentielle à laquelle il est confronté l’aidera, je l’espère, à comprendre pourquoi il nous aura fallu attendre autant, pour lui en parler.
Par ailleurs, il y a de bonnes raisons de penser que ce sur quoi il travaille, converge vers ce que nous espérons toi et moi pour notre petite belle au bois dormant. Si ses dires se confirment, il aurait mis au point une technologie capable de reprogrammer certaines cellules du corps humain. Les tests qu’il pratique sur son cobaye semblent avoir fait leurs preuves. Il y aurait donc une autre voie que la culture de cellules souches pour réparer le corps de Calie. Un nouvel espoir qui nous oblige, de ce fait, à unir vos compétences pour aborder sérieusement la phase du réveil de Calie.
Je voulais avoir ton avis là-dessus. Es-tu prêt, après tout ce temps, à replonger dans ce projet fou ?
– Are you kidding? On y est ? C’est donc pour maintenant ? Lisa, je démissionne demain s’il le faut, pour finir le job. C’est l’ennui à plus finir, ici. Nous sommes tous de bons chiens-chiens tenus en laisse, aux ordres du tout puissant business que représente l’industrie pharmaceutique. Le leitmotiv ici, c’est vivons riches… à défaut de vivre longtemps. Soyez malades, ça nous rapporte ! Et plus ça va, plus j’ai l’impression de cautionner ce système dangereux. Et toi, ça va aller, tu crois ? Tu te sens vraiment prête pour voir les yeux de ta petite sweety se rouvrir de nouveau ?
– Nous n’y sommes pas encore tout à fait. J’ai encore un peu de temps pour m’y préparer. Je suis heureuse de te voir toujours aussi enthousiaste… Tu… tu es plus qu’un ami Josh. Tu ne peux pas savoir… sans toi… !
– Calie and you, are my sun. Vous êtes la lumière et la chaleur qui manquent à ma vie. Vous êtes ma famille, celle qui a toujours été là. Alors aujourd’hui tu n’as rien à me demander, l’idée de bientôt vous revoir toutes les deux me rend déjà tellement heureux ! I’m so excited de repartir à l’aventure. Je n’ai aucune objection à travailler avec Serge. Ensemble, nous allons écrire l’histoire !
– You bet Josh, Merci, merci encore pour tout, et plus encore.
Élise
Je raccroche, soulagée d’avoir un allié indéfectible à mes côtés. Je déverrouille mes portes, et vais rassurer Heather sur mon humeur. Elle doit me maudire, pour lui ruiner son planning à longueur de temps. Il me faut absolument faire un effort avec elle, et trouver le temps de travailler sur tout ce retard accumulé.