Aléïc s’humanise en construisant une tendre et délicate relation avec Néha. Partagé entre le devoir du secret et l’envie de tout révéler, il est soudainement confronté à la rencontre de deux mondes très différents…

Aléïc
Le jour a bien dû finir par se lever. Dans notre sous terrain, comment savoir ! L’espace est grand, mais inéquitablement réparti au niveau du confort. Quelques familles bénéficient d’un spot rien qu’à elles. Généralement, par souci de chaleur, les gens préfèrent dormir à plusieurs au même endroit. Ce n’est pas mon cas. Je préfère avoir mon espace… mais « je me les caille » !
La lumière de mon écran ne me donne manifestement pas la vitamine D dont on a tous besoin ici. J’ai besoin de sortir, je n’en peux plus, j’étouffe ici. Alors que je me lève pour prendre ma couverture et la mettre sur les épaules, j’aperçois Neha, debout, en pyjama et pieds nus, son doudou à la main. Elle était quasi invisible dans ce coin sombre de la pièce. Depuis quand est-elle là, à m’observer ? Je l’invite à s’asseoir sur mes genoux, et à partager ma couverture. Elle court vers moi, avec empressement et un grand sourire qui illumine sa jolie frimousse.
Aléïc ; Néha
- Depuis quand es-tu là, jolie petite princesse ?
- Depuis… Tu te grattes le nez, et tu parles tout seul.
- Ta maman n’est pas levée ? Tu ne dois pas te préparer, pour l’école ? Tu veux que je t’aide ?
- Je vais pas à l’école. J’ai pas besoin. C’est Ramesh qui dit ça à Maman.
- Ah ! Alors, on petit déjeune ensemble ? On va voir, si d’autres sont réveillés ?
- C’est Maman qui prépare… Tu trouves comment ?
- Je trouve comment quoi ?
- Ma Maman ?
- Tu veux dire… Si je la trouve, jolie et gentille ?
- Nan ! ça oui, je sais. T’arrives pas à la regarder dans les yeux !… Mais, est-ce que tu l’aimes ?
- Oh mon cœur, c’est compliqué l’amour, tu sais… Et puis t’es drôlement curieuse, tu ne trouves pas ? Et toi, tu as un amoureux ?
- Nan j’suis trop petite.
- Ton cœur en tout cas, lui, il n’est pas trop petit. Je crois même qu’il est capable d’aimer… sans qu’on lui demande !
- Tu veux pas être maitresse ? Ici, et on fait école là ?
- Pourquoi tu chuchotes ?
- Parce que ça met en colère Maman l’école !
- Ah ! et… pourquoi ?
- Parce que … chsais pas…
- Et toi tu veux y aller, à l’école ?
- P’tête… J’veux juste pouvoir lire des livres… Comme Indra !
- Viens ma puce, on va voir si maman est levée. Et on demandera si on peut aller se promener…
- Au parc ?
- Au… là où l’air est plus respirable qu’ici. Là où la lumière éclaire partout !
Aléïc
Néha m’humanise. Avec elle, je ne suis plus un sujet d’étude de laboratoire. Je découvre la vie, la vraie, celle dans laquelle on peut écouter ses sentiments. Là, tout de suite si je les écoutais, j’irais tout droit voir Ramesh pour lui dire en face : comment se fait-il qu’une petite fille aussi malicieuse soit privée d’école ?
Il semble qu’un certain patriarcat règne ici. Mais je ne suis qu’un invité ici. Je dois donc apprendre les règles avant d’ouvrir ma bouche. Une colère trop occidentale ne serait probablement pas bien comprise.
Je remets à Aisha un gros paquet enveloppé dans ma couverture. Je lui dis que je pars faire ma tournée de courrier, et que j’ai presque promis une balade avec Néha dehors. Aisha, semble encore méfiante à mon égard. Sa fille est sa raison d’être. Elle ne semble pas encore prête à la voir s’enticher d’un parfait inconnu. Là aussi, je dois certainement assurer une certaine retenue. Néha est complètement craquante, mais une trop grande familiarité pourrait être mal interprétée par la communauté, sa mère la première.
Aisha, comme la dernière fois, me donne rendez-vous dans une heure à notre boîte aux lettres.
Prendre l’air me revigore. J’en oublierai presque que j’ai faim, et que je me damnerai pour un café chaud. Je n’ai pas d’argent… Ça limite tout de suite les envies ! Trouver un travail devient une nécessité absolue. Ramasser le courrier dans les boîtes aux lettres me prend du temps, mais ne me rémunère pas. Ramesh m’a laissé entendre la dernière fois que l’argent n’était pas un problème depuis qu’ils sont ici. Il ne s’est pour autant pas étendu sur la question. Ont-ils des activités illicites ? Attend-t-il d’avoir davantage confiance pour m’en parler ? Cherche-t-il à me corrompre avant, pour mieux me manipuler après ? Après avoir été cobaye physique, je passerai ainsi au statut de cobaye psychique !…
Marcher dans la rue est un bonheur insoupçonnable, lorsqu’on a connu jusque-là que le piétinement dans des couloirs d’hôpital ! Allez, je m’essaie à courir… Le souffle court, j’entends mon cœur battre plus fort que le bip du cardio auquel je suis habitué. J’ai besoin d’entrainement ! C’est vraiment grisant, tout ça ! J’ai déjà fini ma tournée. Elle est trop courte, il me faut une autre tâche journalière à accomplir. De préférence dehors…
J’aperçois Aisha et Néha. Je reprends mon souffle en marchant vers elles.
Aléïc; Aisha
- Bonjour mesdemoiselles. Comment se salue-t-on chez vous ? Une bise, une accolade, on se serre la main ?
- On se regarde dans les yeux, et on baisse la tête. On ne se touche pas !
Les yeux de Néha me crient, vas y regarde la dans les yeux, c’est ta chance ! Je me fais un film… Je suis gêné. Je me surprends à rougir. Je lève les yeux timidement et sourit.
- Tu l’as vu sortir de la maison ?
- Qui ?
- Eh bien Roxanne. Le nom sur la boîte aux lettres, là, en bas. T’as la mémoire courte !
- Ah, oui. Euh, non… Non je n’ai rien vu encore.
- Ouf on arrive à temps. Ou alors, elle ne s’est pas encore remise de son aventure d’hier… Viens on bouge. Elle commence à neuf heures le mercredi. Si d’ici dix minutes elle n’est pas sortie on saura si elle rate l’école, et ce qu’il faut en déduire.
Je m’accroupis et m’adresse à Néha.
Aléïc; Néha
- Indra sur l’étiquette, là. C’est la Indra qui lit des livres ?
- Ouiii. Elle me lisait des histoires avant. Maintenant… Je regarde les images, et je lis, mais pour de faux. Pour mes doudous.
- Je peux t’apprendre, mais faudra demander la permission. Et que tu ne sois pas toute seule non plus à vouloir lire des histoires…
Aisha; Aléïc
- La voilà. Cachez-vous, là, derrière ce mur !
- Si tu veux la suivre ne la…
- Chuuuut, bourrique !
- !…
- C’est bon. Elle est assez loin. Pas la peine de la suivre. On sait où elle va. Mais il faut quand même s’assurer que rien ne lui arrive en chemin. Alors on va jusqu’au collège.
Une voix derrière
- Aléïc ? Tu nous accompagne au collège aujourd’hui ? Tu nous présente ?
- Léonie, Alice ?… Je… Aisha, Neha, voici mes… petites sœurs. Une longue histoire… qui n’est pas écrite, elle ! Et… avec Aisha et Néha, nous partageons le même endroit de vie. Voilà !
Néha ; Aisha ; Alice
- Vous connaissez Indra ?
- Elle veut dire Roxanne. Roxanne Volti ?
- Oui… Enfin non, pas vraiment. Elle est nouvelle. Elle en quatrième, nous en cinq.
- Aisha ?
- Oui Alice ?
- Vous êtes vraiment très belle !
Aisha me regarde, comme si elle venait de se découvrir une toute nouvelle vulnérabilité. Sa voix perd de son assurance. Alice baisse la tête, résignée. Sa dernière incarnation en Hope, lui avait fait naître des sentiments envers moi, que je commençais à partager. Son cœur continue à me parler, mais son aspect physique actuel me rappelle à une tout autre réalité !
- Merci, on me le dit… très peu, jamais en fait. C’est gentil. Mais… pouvez-vous oublier de nous avoir rencontré ? Faire, comme si nous n’existions pas ? C’est très important.
- Avec Aléïc, on partage aussi des secrets. On ne vous a pas vu, encore moins lui, là !
- Elle est où votre maman, et votre papa ?
- Je laisse Aléïc te l’expliquer, Néha. C’est compliqué. On va être en retard à l’école sinon. Néha, tu es très jolie aussi… J’ai droit à un câlin ?
- Tu sens bon !
- Toi… Hummm, tu portes un délicieux parfum d’anis.
Alice approche sa bouche de l’oreille de Néha.
- Nous sommes presque voisines. J’espère qu’on va se revoir… très bientôt. Je sais où tu habites. Un jour, c’est toi qui viendras chez nous…
Néha reste sans voix, et enlace une nouvelle fois Alice en fermant les yeux. Alice se redresse, sourit à Aisha, me regarde, puis lâche sa bombe…
Alice – Aléïc
- Papa… Serge va fermer Saint Camille ! Tu en es parti, il ne peut plus travailler. Tout ça pour rien !
- Quoi ? Et nous trois alors ? C’est pas rien, quand même !
- Trois morts vivants en liberté, en quête d’une nouvelle identité, de vrais souvenirs. Et moi… Combien de réincarnations encore, va-t-il nous falloir pour nous retrouver, Aléïc ?
Néha, sentant la situation lui échapper, part trouver refuge dans les bras de sa mère. Aisha, à qui je n’ai encore rien révélé de mon histoire, grimace. À ses yeux je suis à deux doigts de passer pour un imposteur.
- Alice, Léonie, je ne reviendrai pas à Saint Camille, si c’est pour subir à nouveau les extravagances scientifiques de Josh et de votre père. Je découvre enfin la vraie vie, au présent… Elle n’est pas si moche !
- Pas si moche ? Tu as peut-être raison, mais pour en faire quoi ?
- Pour Néha… Regardez-la, c’est elle notre avenir. Nous devons lui en construire un. Qu’elle puisse y trouver sa place. Et ce faisant, y trouver la nôtre !
- Ça n’empêchera pas Saint Camille de fermer ses portes définitivement.
- Saint Camille ne fermera pas. Son électricité nous est vitale. Nous lui devons plus de reconnaissance ! Saint Camille… Ce lieu doit renaître, comme nous, avec un nouveau visage.
Léonie – Néha – Aisha – Aléïc
- Saint-Camille a toujours eu vocation à travers les siècles, d’aider pauvres et malades. Éléonore y a vécu… et appris. De ce corps, il émane des souvenirs d’odeurs d’encrier, de papier et de buvard… Réparer les corps n’empêche pas d’y soigner l’esprit et la connaissance ? L’endroit n’est-t-il pas suffisamment grand pour y créer aussi une école ?
- Ouiii une écooole !
- Pas pour toi, ma fille. Pas pour nous, tu sais bien… La lumière du ciel nous met en danger dans ce pays, hélas !
- Je ne pense pas, Aisha. Le soleil a vocation à briller pour tout le monde.
- Vraiment tout le monde ?!
- Léonie et Néha ont raison. Permettons à Saint Camille de poursuivre sa mission d’aide aux plus démunis. C’est ce que nous sommes… N’est-ce pas ? Il faut en parler à Ramesh.