C12 – Jour 10 – Rêves et réalités

   Aléïc vit une crise identitaire profonde, jusqu’à le faire douter sur son propres genre. Calie révèle que leurs destins sont liés, et qu’ils sont tous les deux prisonniers du monde des vivants. Le salut de leurs âmes dépend de Serge, avec qui ils doivent absolument trouver un moyen de communiquer…

Élise

   Mes voyages en dimension voisine viennent de plus en plus tôt grappiller de précieuses minutes dans mon capital sommeil. À ce rythme-là, mon humeur matinale, d’ordinaire plutôt rugueuse, va définitivement devenir massacrante. Dommage pour le chauffeur de bus, Sam. Il est en tête de liste des victimes potentielles.
   Mes crises ne se limitent plus à présent qu’à de simples voix qui me parlent. Je reste toutefois prudente. La perte de connaissance n’est jamais bien loin, sournoise et prête à m’emporter à chaque instant. C’est donc en gardant le contrôle, mais le cœur tambourinant, que j’autorise ma conscience auditive seule à débrancher, pour accueillir mon prochain visiteur.

Aléïc

   Aucune idée de l’heure qu’il est. L’ombre du montant de la fenêtre projetée sur le lit afficherait plutôt le matin.

Hope ; Aléïc

– T’es encore vivant ? J’sais bien qu’non… Mais est-ce que t’es là quand même ? Comment t’sens tu après c’que Serge t’a fait ? T’encaisses ? Pas un peu vénère ?
– Je ne sais plus qui je suis, Hope ! Cette nuit, j’ai fait un rêve… Un rêve tellement réel, qu’il démolit la certitude que je suis l’esprit désincarné de ce corps. C’est allé jusqu’au point… Tu vas halluciner : je n’étais même plus un garçon, mais une jeune fille. Une ado plutôt mal dans sa peau, que des détails très troublants et précis concernant ma féminité ne laissent aucun doute sur mon genre ! J’étais une fille, Hope. Une fille, dans l’apparence, la sexualité, les souvenirs, tout… Pas avec ce corps là, celui qui est ici ! Ce matin, fille ou garçon, je ne sais plus. Mon amnésie est déroutante. Quand j’essaie de me souvenir, il m’arrive de me voir dans la peau de médecin, technicien, ado, adulte, tout genre confondu. J’ai même l’impression de partager avec Serge quelques-uns de ses propres souvenirs ! Aide-moi Hope, je suis plusieurs personnes à la fois, je ne sais plus laquelle, ni même si je peux choisir ! Le viol de conscience ça existe, tu crois ?
– Tu es l’avenir de la science, mon ami. Le projet scientifique de toute une vie, que Serge est sur le point d’offrir à l’humanité entière. Par ton plein engagement dans cette aventure, tu sers la science d’une manière admirable mon ami. Tout comme moi, tu soignes ta sortie. Je suis persuadée que nous sommes, l’un et l’autre, aux portes de quelque chose de grand et fantastique. Allez Aléïc, courage, les choses sérieuses commencent.
– Sérieusement, voix fantôme, tu ne culpabilises pas à vouloir me convaincre d’être la victime dans cette affaire ? Même si j’en suis temporairement détaché, je n’ai pas renoncé à récupérer ce corps. Et si possible, avec sa personnalité d’origine ! Tout n’est pas totalement foutu pour moi, du moins, tant que je me vois respirer. Je ne suis pas un animal de laboratoire ! Je suis un patient qui fait juste valoir son droit à être soigné ! Est-ce que tu connais la signification du mot éthique ?
   Alors excuse de briser ton enthousiasme, je n’adhère pas du tout au projet. On n’obtient jamais rien de quelqu’un sans son consentement. Aurait-il fallu peut-être commencer par-là !
   Mais qui es-tu à la fin ? Es-tu une de leur foireuse invention pour me faire plier ?
– !!!
– Tu es encore là, voix fantôme ? Hope, tu as tout entendu ? …Allo, yo, y’a quelqu’un ?…
– …Affirmatif, j’confirme ! Quand ma mère t’écoute, forcément j’capte tout… Toi non plus, apparemment, t’es pas seul dans ta tête ! V’voulez pas créer une asso avec ma mère ?!

   All day long I think of things but nothing seems to satisfy
   Think I’ll lose my mind if I don’t find something to pacify
   Can you help me ?
   Occupy my brain ? Oh Yeah ! ! !


   Moi, j’n’y crois pas du tout à ton rêve ! Comme dit Serge, on t’bourre le mou de souv’nirs qui n’t’appartiennent pas. Alors partant d’là, normale ta p’tite crise identitaire. Dis-toi qu’t’es Aléïc, le seul, l’unique, le tout puissant, et personne d’aut’. Positive, avec cette nouvelle expé, ça va grave améliorer ton approche avec les filles, pas vrai ?
– On en reparle quand j’aurai reconnecté avec mes hormones, et surtout avec ma vraie personnalité ! En attendant, peux-tu me dire qui se cache derrière cette voix qui me gave avec sa morale ? Elle va continuer encore longtemps son lobbying ?
– Un instant, j’consulte l’registre d’inscrits dans la tête de ma mère !! Non… Rien sur elle ! J’penche pour une âme errante, qu’ton coté « multi-facette » a dû séduire… Une, qui attend ptete aussi un truc en r’tour… En tout cas, c’est clair qu’elle te calcule grave ! J’parie qu’elle n’va pas t’lâcher d’sitôt. Attends toi d’avoir d’ses nouvelles très bientôt, Toto !!!
– Oui, ben je ne suis pas pressé ! Game over ! Ils ont fini de jouer avec Toto. Ils le rangent, sous ce foutu drap une fois de plus ! J’arriverais presque à souhaiter que ce corps ne soit pas le mien ! Travailler comme cobaye de laboratoire ne met pas en valeur sur un CV ! Je n’imagine même pas le genre de job qu’on peut te proposer avec une telle expérience !
   L’idée d’être finalement l’esprit d’une jeune fille, et ne plus avoir à me soucier de mon enveloppe charnelle, m’est clairement plus supportable ! Je finis même par me demander si je n’ai pas plus de souvenirs filles que garçons. Troublant, non ?
   En plus, je suis détenu pour des raisons fallacieuses. Sous couvert de recherches scientifiques, Dark Serge poursuit une quête personnelle. En secret, il court après un véritable fantôme qui lui a complètement labouré le cerveau !… Et moi, on cherche à me travestir à l’image de ce fantôme !
– T’es pas un jouet… mais une arme secrète ! C’est pour ça qu’on t’cache.
– Une arme ?
– Ça n’t’est pas v’nu à l’esprit, qu’tu pouvais être un agent des forces spéciales, qu’on prépare pour une mission top secrète ? Moins tu peux en voir, moins tu r’présentes une menace pour l’organisation si t’es capturé. Cette précaution explique complètement ton amnésie, elle fait totale partie du plan. Qu’tu sois barré de ton corps, ou barré tout court, c’est ça, la véritable clé d’l’histoire. Tu vas devoir t’infiltrer dans l’esprit de grands dirigeants, pour qu’notre gouvernement puisse mener des actions très ciblées. Cette nouvelle arme est très secrète, et beaucoup plus efficace que n’importe quel missile intercontinental, et c’est toi ! Fou, non ?
– N’importe nawak ! Ton histoire ne colle pas avec les souvenirs de petites nanas pré-ado qu’on m’a imprimés dans la tête. Sinon j’avoue, l’idée est séduisante. Être le James Bond du futur, c’est bien plus valorisant que cobaye humain ! Demande à ta mère où elle cache ses médocs, j’en veux aussi. En substance psychotrope et hallucinatoire, c’est trop d’la balle !
– J’n’ai pas b’soin d’ma mère pour ça ! J’suis assez allumée pour imaginer c’genre de scénar toute seule. Et puis, en attendant qu’tu compiles tout c’qu’on t’fourre dans la caboche, faut bien qu’on t’regonfle un peu l’moral, non ?

   Mister Goldfinger
   Pretty girl beware of this heart of gold
   This heart is cold

– Merci, j’apprécie. Avoir une vraie mission me remonterait le moral, tu as raison. Rien de plus déprimant que de se voir manipuler comme une marionnette, sans pouvoir réagir.

Voix fantôme ; Aléïc

– Que te faut-il de plus alors, James Bond, pour te convaincre de te bouger ? Préfères-tu aider ton prochain, ou rester planqué sous ton drap, bien rangé après chacune de tes rares apparitions ? Essais tu seulement de comprendre tout l’enjeu de ce qu’il se passe ici, autour de toi ?
   Nous sommes à l’aube de grandes découvertes scientifiques, qui vont offrir à l’humanité le moyen de soigner toutes les maladies… Comment peux-tu vouloir te désolidariser de ce projet, alors que tu viens tout juste d’annoncer que tu voulais servir à quelque chose !
   Ne te trompe pas de mission, James. Tu n’iras pas loin en t’obstinant à nager à contre-courant. Ton destin dépend directement des résultats obtenus en expérimentation, ici avec Serge. En continuant à le faire tourner en bourrique avec tes sautes d’humeur, tu ne vas réussir qu’à le démotiver, et le convaincre de tout laisser tomber. Que crois-tu qu’il va t’arriver s’il décide de tout plaquer ?
   Aide-le, James. Accepte ta mission, tout le monde va y gagner. Serge n’est pas ton ennemi, loin de là.
– Encore toi ? Qu’as-tu à y gagner toi, dans l’histoire, à me voir spolier mon enveloppe charnelle ? Combien de temps vas- tu encore rester planquée derrière tes grandes idées, comme ça ?
– Je suis Calie. Calie, ça y est ? Tu me situes ? Je ne me cache pas ! J’essaie juste d’exister. Ce n’est pas ce que tu cherches à faire en ce moment, toi aussi ? Désolée de t’apprendre la nouvelle comme ça, mais nos destins sont étroitement liés. Serge est mon père. Tu comprends mieux notre intérêt commun, maintenant ? Moi aussi il me retient ici, entre ces quatre murs. Si tu ne l’avais pas encore remarqué, nous avons perdu toute communication avec les vivants. Alors crois moi, le seul moyen d’assurer le salut de nos âmes, c’est de briser cette vitre blindée qui nous empêche de lui parler !

Élise

   Réveil brutal, encore une fois. Les yeux grands ouverts, le regard fixé au plafond sur lequel j’imagine voir la scène projetée. Calie, ma Calie parle tout naturellement à Aléïc. Je ne veux pas que ça s’arrête, je veux en entendre davantage… Je referme les yeux, espérant assister à la suite de ce dialogue…

Aléïc ; Calie

– Calie ?… Serge, ton père ?
– Tu piges l’urgence de lui parler maintenant ? Réfléchis, James. D’abord tu ne peux pas choisir comme ça ! Cette fille, à qui tu as emprunté les souvenirs, ne remplit pas à elle seule tout ce qui constitue ton esprit. Tu es bien plus que cela. N’oublie pas trop vite ce corps qui te réclame. Si tu choisis de n’être qu’une partie de toi même, cette fille par exemple, tu seras définitivement muette, comme moi. Ne sous-estime pas ton pouvoir, James. Avec ton corps, tu exerces un levier puissant sur Serge, et tu as autant besoin que moi de lui parler. C’est le moment de bouger ta masse organique. Vas-y James, envoies lui un signe. Un signe pour lui dire que nous sommes là, à le regarder impuissants nous torturer l’esprit, et chez toi même un peu plus ! Si vraiment un tout petit rien te relie encore à ce corps, tire dessus, déclenche l’alarme, il faut qu’il entende ce qu’on a à lui dire…
– Calie ! Tu crois que je t’ai attendue ? Attirer l’attention ne suffit pas pour le sortir de ses idées fumantes. Il n’y a rien à faire. Si tu as une proposition, je prends.
– AIDE-LE, et laisse tomber tes principes. Renoue avec ce corps, et qu’importe au fond avec quelle personnalité pourvu que tu puisses interagir avec lui. C’est notre seule chance d’envoyer un message fort à Serge. Tu vois une autre option ? Le pousser au burnout le conduira à nous oublier tous les deux, définitivement. Ne lui tue pas l’espoir maintenant !
– Facile à dire, tu n’as rien à perdre toi, dans l’histoire. Depuis le début, il n’y a personne pour me dire : allez, il te reste une petite chance de te réveiller, saisis-la, vas-y bats-toi, la vie est belle, tu n’en as pas encore assez profité ! Pour vous, toi et ton père, je ne suis qu’un moyen de servir votre propre intérêt, sans calculer les conséquences. Et puis dis-moi, avec cette foutue amnésie, qui peut me dire si quelqu’un m’attend, s’inquiète, ou juste est au courant de ce que je subis ici ?
– Si tu es là, c’est que tous ceux qui ont compté pour toi t’ont organisé, depuis un bout déjà, une jolie cérémonie avec plein de fleurs, pour te dire un dernier aurevoir. Ils ont fait leur deuil, eux, et crois-moi, tu ne mesures pas ta chance. Plus personne ne te retient, tu es libre, toi !
– Drôle conception de la liberté ! Ici, en tout cas, je n’ai pas vraiment ce sentiment. Et puis, je ne suis pas mort, tu oublies un peu trop vite ces battements de cœur. Là, tu les vois, tu les entends quand même ?
– Sérieux Aléïc, ton véritable problème en ce moment, n’est plus celui que tu es ou étais, mais celui que tu vas devenir ! Ce corps, s’il revit, il ne représentera définitivement plus la même personne. L’occasion t’est donnée de repartir de zéro, sur la base d’un panel de personnalités que tu peux choisir. Qu’est-ce qui te retient de te lancer dans cette fantastique aventure scientifique ? L’enjeu dépasse tout ce que tu peux imaginer. Nous pourrions, à nous deux, sauver l’humanité ! Ne rigole pas, c’est très sérieux ! Tu es sur le point, toi, de permettre la mise au point d’un remède qui soignera toutes les maladies du corps humain. Et moi… De là où je serai, lorsque je serai libérée, je pourrai enfin ramener un peu de lumière et de chaleur dans l’esprit de chacun.
– Tu délires, tu vends du rêve ! Et même si un jour tu réussis à t’envoler d’ici, tu partiras avec toute ta personnalité, toi. C’est l’avantage que tu as sur moi. Ton esprit, lui, est entier et tu maitrises les idées qui le traversent. Tu pourras donc toujours en faire quelque chose. Moi, lorsque je reviendrai dans ce corps, mon esprit sera tellement pollué par tout ce qu’on y déverse, que je serai en total décalage avec les codes de la société. À commencer par mon genre, imagine ma personnalité dont on force le côté féminin, dans ce corps de garçon ?
– La société sait accueillir celui qui aime la vie. Tu y trouveras ta place, même si tu dois fréquenter la communauté queer. Ce qui fait la richesse de l’humanité c’est sa diversité. Même la plus petite des minorités y a sa place. Un ciel tout gris est top déprimant. Moi j’aime y voir des arcs en ciel. Quand tu sortiras de cette chambre, au moins le rose ne te fera plus peur à porter !
– Devenir trans après mon réveil ne me réjouit pas du tout ! Je ne suis pas persuadé d’aimer suffisamment la vie pour l’assumer !
– … ! Si vraiment ton souhait est de te réincarner dans un corps de fille… J’ai peut-être un plan pour toi !
– Ce corps est le mien, et je n’en ai pas d’autre. C’est ma porte de sortie d’ici, je le prends alors comme il est, qu’importe à quoi il ressemble ! Hope me l’a déjà balancée cette hypothèse foireuse, de réincarnation dans un autre corps. Elle et toi ne seriez pas une seule et même personne, mais bipolaire ?
– Hope ?! Cherche pas, elle n’existe pas ! Elle n’est qu’invention, au mieux un mirage que seule ma mère peut observer. Un tamagotchi virtuel avec lequel elle se ruine la raison, et justifie son transfert d’amour maternel en ma défaveur. Avec les années, je suis devenue à ses yeux une incohérence dans son espace temporel. Comment, d’après toi, une mère peut-elle accepter de ne pas voir grandir sa fille ? Quelque part je la comprends, s’inventer un personnage soulage, je le sais, trop bien même, mais je vis ça comme une injustice. Je n’accepte pas qu’elle m’abandonne, pas encore, et au pire moment. Alors tu vois, chaque fois tu crois parler à Hope, tu lui ôtes de la tête l’idée que sa véritable fille n’est pas celle dont elle rêve, mais cette jeune adulte au corps d’enfant qu’elle oublie sciemment dans le placard sans jamais lui ouvrir.

Élise

– Mais non ma chérie… Tu te trompes mon ange ! Tu ne peux pas dire ça, tu n’as pas tous les éléments… Hope est incontestablement un phénomène qui me dépasse, mais je n’arrête pas de penser à toi… Crois moi… Mais bon sang, pourquoi ne m’entends-tu pas !!

   Le réveil est amer. Je suis éjectée de ce rêve le cœur serré. La culpabilité qui ne m’a jamais vraiment quittée ravive ma tendance dépressive. Je n’arrive plus à reconnecter, ni même à me concentrer sur quoi que ce soit. Sans courage, je me traine jusqu’à la cuisine me purifier l’esprit au café noir.

Hope ; Élise

– Ça va ? J’peux t’parler ? T’es rev’nue sur terre ?
– Hope ? Pas maintenant, s’il te plait… J’ai les idées à l’envers, là. Tu ne vois pas ? Je fais une incantation au dieu Caféine, pour les remettre en place !
– Ben si, maintenant justement, il y a urgence ! Si tout s’recale dans ta tête, qu’tu r’trouves la vraie Calie, j’peux plus rester squatter, moi. Si j’reste, j’vais bien plus s’mer la pagaille qu’maint’nant ! Avec Calie dans l’paysage, j’perds tout sens à mon existence, tu l’calcules ça ? Maman… J’vais d’venir quoi, moi, demain ?

Élise

   Je suis folle, complètement folle cette fois. Rien n’y fait, pas même le café pour me sortir de ce cauchemar. Parler à Hope, c’est ne plus savoir qui est réellement ma fille. Qui vais-je rencontrer lorsque le corps de Calie se réveillera ? En même temps, qui va me reprocher de faire comme si j’avais bien eu depuis toujours deux enfants, puisqu’ils sont déjà là, et si différents ! J’aime passionnément mes deux filles. Mon amour pour l’une comme pour l’autre est égal. Elles sont toutes deux, chacune à leur façon, issues de mes entrailles. J’ai bien assez de place dans mon cœur pour les accueillir toutes les deux. Et puis après tout, le destin n’a-t-il pas une dette envers moi ?

– Hope ma chérie, à l’inverse de tous mes préceptes professionnels, je soutiens l’idée que certaines pathologies aident véritablement à surmonter les épreuves de la vie. Un mal pour un bien… Que serais-je devenue sans toi ? Sache que, qu’importe d’où tu viens, je t’ai définitivement adoptée. L’adoption est un engagement important, je tiendrai celui-là ! Continue à soutenir que tu n’es pas moi, convaincs-moi que tu peux voler de tes propres ailes et qu’un jour on se rencontrera, pour de vrai. Hope, aie foi en toi, sois forte ma fille, le monde a tellement besoin de gens comme toi. Je t’aime.

   La tristesse assombrit mes pensées, mes mains tremblent. Mes bras cherchent désespérément quelqu’un cher à mon cœur à enlacer. Ma détresse affective me tire des larmes, pour de bon cette fois. J’ai froid. J’ai grand besoin de fuir mon présent, je pars trouver refuge au fond de ma grotte, sous la couette. Tout part de travers ce matin ! Mieux vaut arrêter là les frais, et s’essayer à un nouveau début de journée. Je rembobine le film, et me libère l’esprit dans un sommeil léger.

Aléïc ; Calie

– Calie, tu n’y vas pas un peu fort avec ta mère. Critiquer ses parents, c’est aussi la chance d’en avoir, non ? Et puis c’est quoi ton problème avec Hope ? Pourquoi n’essaies-tu pas de lui parler, et passer un message à ta mère par la même occasion ?
– Hope m’a arraché le mot « maman » de ma bouche, et définitivement de mon vocabulaire. Elle se l’est approprié, tu comprends, ça ? Chaque fois qu’elle le prononce, mon cœur saigne. Je n’ai plus de souvenir, moi, de quand j’ai appelé ma mère la dernière fois de vive voix comme ça ! Tu n’imagines même pas à quel point ma mère est convaincante dans ses délires. Comme une conne je m’y laisse prendre à chaque fois. Au final, et bien malgré moi, j’y crois mordicus à sa Hope, mon moi du futur, jusqu’à me laisser ravager les idées par la jalousie. Il n’y a pas à me raisonner, c’est émotionnel. Comme dans un film, même si on sait que tout est faux, on y croit quand même… Hope, ce n’est pas moi, mais une usurpatrice qui se trémousse dans mes bottes. Comment veux-tu parler à ça !!!
   Mais le plus terrifiant, si tu veux savoir, il se trouve ailleurs, bien au-delà de toute cette sensiblerie, qui à elle seule suffit déjà à bien pourrir la relation avec mes parents. T‘es prêt ? Attention ça fait peur…
– Dis voir, je m’attends à tout !
– Alors écoute bien, dans la famille des désincarnés dont le corps peine à redevenir poussière, tu n’es hélas pas seul au monde. Figure-toi que ma mère s’est mise en tête de me ressusciter !! Ne me demande pas pourquoi ni dans quel placard mon corps a-t-il bien pu être rangé, c’est un grand mystère. Elle-même ne le sait pas, encore moins mon père, à qui on a refilé, comme ça, sans cérémonie, une urne censée contenir mes cendres.
   Tu penses, là, que je m’invente une théorie du complot ? Pas du tout, les faits sont là, écrits noir sur blanc dans le journal de ma mère. Un certain John… non, Josh, un copain de promo de ma mère aurait pu, seulement quelques minutes après mon décès, par je ne sais quel moyen ni avec quelle complicité, subtiliser mon corps pour aller le mettre au frais dans un endroit tenu on ne peut plus secret. Ma mère s’est laissée embobiner dans ce rapt, qui lui laisse espérer maintenant que la science est parfaitement capable de guérir de la mort ! Quand je te dis que ma mère ne fait pas semblant lorsqu’elle part en live ! C’est quand même du lourd là, non ? Quand je te proposais de te réincarner en fille, ce n’était pas des blagues. Mon corps est dispo… quelque part !
– J’avoue, il y a de la créativité dans le scénario. Et depuis le temps, t’es certaine qu’elle est toujours aussi fraiche, ta carcasse
– Je n’ai pas la chance, comme toi, de l’avoir en visu. De ce que j’ai compris, j’ai bénéficié d’un protocole expérimental de conservation, qui stopperait net toute dégradation de mes chairs ! Alors certes, je suis dans un bocal, mais entière, et pas aussi effrayante qu’on pourrait imaginer.
– Et tu n’as vraiment aucune idée à quel musée t’es destinée ?
– Très marrant !! Le caractère peu légal de l’affaire me ferait davantage penser que je suis bien planquée, au fond d’une cave, calée entre les cornichons et les bouteilles de vin, tu vois !

Élise

   La vision du corps de Calie, baignant nue dans un récipient en verre transparent rempli de formol, me glace le sang, et me réveille. À quoi ressemble son sarcophage ? Peut-on voir son visage au travers ? Josh a-t-il eu la délicatesse de la laisser habillée ? Des détails dérisoires, au regard de la situation, n’empêche que, malgré tout, j’ai vraiment envie de savoir.

Élise ; Hope

– Hope ma chérie, l’as-tu entendue comme moi, Calie ? Comment expliques-tu qu’elle se retrouve là, dans ma tête avec tous les autres. Pourquoi ne me parle-t-elle pas directement. Sait-elle au moins que je l’écoute ? Aide-moi, parle-lui toi… Dis-lui que je l’aime, qu’elle me manque, que je ne suis pas folle, qu’elle me fasse juste confiance…
– …Bien sûr que si, qu’t’es complètement maboule ma pauv’ maman. C’est bien pour ça qu’j’existe. Y’s’pass’ra quoi si tu r’trouves la raison, là maintenant ? J’vais disparaître, moi, sans laisser d’trace dans l’histoire. Qui s’souviendra d’moi alors ? Personne, pas même toi, tellement qu’t’auras honte de tout’ tes années « d’maboulisme !!! Alors excuse, mais trouv’ toi quelqu’un d’aut’ pour passer l’message. Si Calie revient, moi j’perds la place !!

Élise

   La réaction de Hope m’agace, ça devient du n’importe quoi cette histoire. Hope est là pour me réconforter, pas pour me prendre la tête. C’est un pilier de mon équilibre mental, sans elle tout s’écroule. Faut que je lui réponde, là tout de suite, même si la colère risque de me faire déraper.

– Parce ce que tu crois vraiment que tu n’existes pas pour de vrai ? Il n’y a pas de hasard ma fille, aucune rencontre n’est fortuite. Le destin est une expression mathématique aux facteurs connus. Si tu avais vécu ma grossesse, tu penserais tout autrement ma fille. Tout le monde a le droit de s’inventer des histoires. Ça fait du bien, crois-moi. Faut savoir qu’elles sont toujours nourries de faits réels, et c’est bien pour ça qu’elles ont un si fort impact dans nos vies. Calie l’avait bien compris, ça. Elle la première s’en était inventé une pour donner un sens à l’injustice qui la frappait… Hope, ma chérie, contrairement à ce que tu crois, je suis tout sauf folle !!!

   À la fois énervée et épuisée par ces contrariétés, l’enthousiasme d’aller bosser maintenant chute sévèrement. Pas douchée, tout juste « caféinée », je me lance, contre toute volonté de ma part, sur le chemin du boulot. Le premier qui a le malheur de vouloir tester mon humeur, je le ratatine sur place ! J’attrape mon bus de justesse. En montant, je réponds machinalement à l’inaltérable bonne humeur de Sam par un sourire peu convaincant, en guise de « bonjour, ça va ? ». Je me surprends même m’entendre lui dire qu’il n’a pas besoin de me réveiller à ma station, que le terminus me va tout aussi bien. Le manque de dopamine dans mon organisme se manifeste chez moi par un comportement inspiré par tout, sauf le bon sens ! Ma place du fond est libre, je m’y précipite. Ne rien avoir à faire le temps du trajet, dans mon état, ne contribue en rien à me calmer. Tout au contraire, la machine à cogiter s’emballe. Hope me lâche, je dois me débrouiller seule pour tenter de connecter avec Calie. Encore une petite dizaine d’arrêts avant l’hôpital, j’ai le temps de retenter le rituel qui avait marché la dernière fois : tête calée contre le carreau, les yeux cachés derrière mes verres sombres en plein hiver, je ne veux rencontrer personne d’autre que ma petite puce d’amour. Pour maximiser les chances de l’atteindre, je sors de mon sac une photo d’elle, une sur laquelle elle devait avoir onze ans. La chimio à l’époque avait eu raison de ses jolis cheveux blonds, châtain clair comme elle prétendait. D’après Serge, elle était aussi extrêmement fatiguée, mais là sur cette photo, rien ne transparait. Au contraire, un grand sourire illumine son visage, ses yeux clairs sont brillants, presque rieurs, un bandana de couleur bleu turquoise en guise de couvre-chef, elle… Je ne sais pas comment l’expliquer… Elle paraît presque heureuse et sereine, comme si rien ne pouvait altérer son moral. Le temps du trajet raccourcit bien trop vite. Perdue dans ma mélancolie, même en visant le terminus, à présent l’opportunité d’un voyage dans la dimension voisine s’envole.
   Lâchée par Hope, Calie inaccessible, il ne me reste de ma famille… que mon mari auprès de qui je peux espérer un peu de réconfort. Pourquoi des choses aussi simples en apparence deviennent-elles d’un coup si difficiles à réaliser !! Un coup de fil devrait pourtant suffire, juste pour prendre de ses nouvelles, entendre sa voix, me rassurer… mais aussi et surtout, pour soulager ma conscience de ce trop lourd secret, que je porte depuis plus de sept longues années, et que j’ai promis de lui révéler. Mais lui balancer là, comme ça, la conservation secrète du corps de sa fille, sa voix que j’entends ainsi que celle d’Aléïc, lui parler de Josh… le risque d’indigestion est bien réel, et tout ça risque une fois de plus de se retourner contre moi. À moins de dix minutes à pied du boulot, je ne trouve toujours pas le courage de l’appeler. Pleine de doutes, je ne résiste pas à l’appel du Starbucks à seulement quelques pas de ma destination finale.
   Je passe le sas d’entrée de l’hôpital, un café à la main, le noir intense dans sa version maxi cup en carton. Mon estomac fait des nœuds. C’est idiot, je me laisse gagner par une pression aussi inutile que contre-productive. Ça ne se calmera définitivement que seulement après avoir passé ce fichu coup de fil. Je monte dans l’ascenseur, j’étouffe, j’ai chaud, ça ne va pas fort. J’arrive à l’étage, la porte automatique s’ouvre, et… Un cri s’échappe de ma bouche… Je manque définitivement d’air… Ce que je vois est irréel, effrayant même. Le fond du couloir est devenu subitement très sombre, et recule lentement à mesure que j’avance. En même temps, le sol disparaît sous une sorte d’épaisse fumée grisâtre. La mise en scène est digne d’un film d’épouvante. La peur au ventre, je continue d’avancer, espérant atteindre le cabinet avant de faire un malaise. À seulement quelques mètres de ma porte salvatrice, là, juste devant moi, se dresse soudainement un mur de pierre, stoppant net ma progression. Tout se fige un instant, je pense tout à coup à Aaron qui vit ce genre de situation à répétition, avec en plus des spectres qui viennent lui parler. Quel courageux petit bonhomme ! Un message m’est envoyé à mon tour, sans doute. Je crois le deviner, il est là, à mi-hauteur, ce sont deux petites ailes d’ange gravées dans la pierre. Puis le film d’épouvante reprend, l’image de ce mur s’estompe, et me libère enfin le passage. La porte du cabinet passée, je cours jusqu’à ma salle de consultation me réfugier, sans même oser regarder Heather en passant, de peur qu’elle aussi se soit transformée en quelque chose de monstrueux. Il y avait quoi d’intense, dans ce café ?!! Assise à mon bureau et enfermée à clé, le cœur galopant à quatre cents pulsations minute, au moins, je tente de me rassurer. Mes premières voix entendues, il y a très longtemps, m’avaient fait le même effet. Comment oublier, mais j’étais enfant à l’époque. Mon courage n’a pas tellement grandi avec les années. Cette vision est très différente de toutes les précédentes. Ces ailes doivent bien avoir une signification ? Qui m’envoie ce message, et pourquoi ?
   Un peu étourdie, je laisse le téléphone sonner et sans doute grandir l’inquiétude d’Heather derrière son comptoir, après m’avoir vu passer en mode TGV. Je tente de maitriser ma respiration, mon rythme cardiaque consent à se stabiliser un peu après plusieurs grandes inspirations. Ma panique n’est pas un gage de crédibilité pour expliquer à Aaron comment surmonter ses peurs. Je sors prudemment de mon bunker, jette un coup d’œil au fond du couloir qui a repris son aspect normal, et pars m’excuser auprès d’Heather, sans lui avouer ma peur de l’avoir prise pour un cerbère à trois têtes !

Hope ; Élise

– Pétocharde !…
– Ça va ! Je ne me suis pas effondrée non plus, j’ai quasiment fait face, non ?
– Pétocharde, parce-que tu préfères t’inventer des cauchemars, plutôt qu’d’appeler ton mari… C’est tourner bien rond, ça?

Élise

   Ses flèches ne manquent jamais leur cible, anéantissant chaque fois toute volonté de me défendre. Qui me connaît mieux que Hope ? Blessée mais pas abattue, le médecin qui paresse en moi reprend péniblement le dessus, et accepte par dépit cette nouvelle journée de travail ! J’ouvre la porte de ma salle d’attente, c’est parti !… Je découvre Aaron assis à côté de sa maman, un slushy à la main, une boisson glacée infâme dont raffolent beaucoup d’enfants américains.
   Avant même d’avoir eu le temps de l’inviter à rentrer, la sonnerie du téléphone aussi discrète que sournoise me rappelle à mon bureau. En jetant instinctivement un œil dans sa direction, Heather d’un signe de la main me presse de répondre.

Élise ; Heather ; Rebecca

– Yes, allo ?
– Rebecca’s calling…
– …Ah! Okey, give me the call, thanks Heather.
– Bonjour Becky, heureuse d’avoir des nouvelles, comment vas-tu ?
– Bon matin, M’dame. C’est Calie… Faut qu’elle existe pour de vrai…
– Mais elle existe ma grande, elle existe pour de vrai ! Elle n’a seulement pas de portable ! Alors t’imagines de nos jours, le handicap ?
– C’est sérieux M’dame ! Sur sa page FB, faut qu’elle réponde aux demandes d’amis, qu’elle commente sur les groupes, qu’elle « like les posts », sinon le nombre de visites n’décollera jamais !
– Ah, oui, sans doute ! Et, qu’attends-tu de moi ? Tu ne serais pas venue par hasard me demander de répondre à sa place ?
– Oh non surtout pas… À votre âge… Enfin j’dis pas que vous êtes vieille… Mais, ça va très vite paraitre que c’est pas Calie !
– Adorable petite insolente, et que proposes tu alors ? Qu’avais-tu en tête, en me téléphonant ce matin ?
– Chépa ! Parce l’autre fois, vous m’avez dit qu’elle vous parlait… Est-ce qu’elle vous entend aussi ? Faut qu’elle vienne jeter un œil sur sa page, faut qu’elle soit là et qu’on la voit. Je partage ses idées mais ici c’est son espace, c’est elle que les gens ont envie de suivre, pas moi. Chépa comment faire ! Dans cette affaire, pour de vrai, j’ai plein d’amour à lui donner, mais chépa si elle en veut. C’est dur d’pas savoir. Dites-lui, si vous pouvez lui parler, de descendre sur terre, et prendre les choses en main. Moi, ch’suis prête à l’aider, lui prêter mes dix p’tits doigts pour taper ses messages sur internet… Oui, dites-lui ça, parce que quand j’vois sa photo, je me dis qu’elle est vraiment irremplaçable !
– … Becky ma chérie… Ton engagement auprès de Calie me touche profondément… Tu représentes beaucoup pour moi, tu sais… bien au-delà d’une simple patiente…
– …Mais ?…
– Il n’y a pas de mais… Je suis profondément troublée, c’est tout. Avec tes mots, j’entends battre à l’unisson ton cœur et celui de Calie. Je suis émue… À travers toi, Calie est bien vivante. Souvent, l’admiration qu’on a pour quelqu’un, fait qu’on devient un peu cette personne. Je pense qu’une petite partie de son âme est venue s’inviter dans ton esprit. Toutes les grandes idées qu’elle défendait sont encore pleinement d’actualité, et elles te touchent aussi, je le sais. Elles méritent vraiment d’être partagées avec un public plus large. Tu peux y contribuer pour beaucoup. C’est complètement déraisonnable ce que je vais te proposer, Becky. Je ne veux surtout pas te mettre mal à l’aise, alors ne te sens pas non plus obligée d’accepter. Pour remplacer Calie le temps qu’il faudra, je t’autorise à usurper le nom et l’image de ma fille. En plus de résoudre ton problème d’animation de ton site, tu lui offres une fenêtre à travers laquelle, je suis certaine, on verra très bientôt pointer le bout de son nez. Fais-le pour elle, pour toi… Fais-le pour nous tous, pour tous ceux qui souhaitent que cette histoire ait un sens, et qu’elle serve à quelque chose.
– Je ne sais pas si je serai à la hauteur, et ça me gêne un peu d’avoir à tricher, pour parler de sujets sérieux et bien réels, eux… Je vais essayer de me convaincre que c’est la petite partie d’âme de Calie, que vous m’avez glissée en moi et qui va s’exprimer. J’essaierai M’dame, j’essaierai…
– Merci Becky, laisse parler ton cœur, et ça ira tout seul. Tu es sensible, mais forte à la fois. Je sais que tu y arriveras. J’ai confiance en toi.
– Merci M’dame pour votre confiance… et pour votre… Je vous aime bien vous savez ?
– Je te promets à notre prochaine rencontre, de te serrer fort contre moi !

Élise

   L’œil humide, je raccroche le téléphone, et retourne à ma porte restée ouverte. Je souris à Aaron, qui répond à mon invitation les yeux brillants. J’échange un regard plein d’excuses avec sa maman, et l’invite seul à rentrer dans mon cabinet. Comme à notre habitude, on s’assoit par terre sur l’épaisse moquette, adossés à l’assise du canapé, et devant une petite table basse. À pile ou face on tire au sort celui qui commence à raconter son histoire. Il lance la pièce en l’air, et je suis désignée. Je lui dresse alors un tableau dans les grandes lignes de ce que je vis en ce moment avec Hope, Aléïc, Calie, et Serge. Captivé comme s’il suivait une série Netflix, il ne lâche rien à mes propos, cramponné à son slushy, la bouche entre-ouverte avec un filet de bave pointant à la commissure des lèvres, bleuies par sa potion chimique. Son tour arrive. Il me dit connaître Aléïc, mais seulement à travers Calie. Elle lui en a déjà parlé. Elle l’observe, quelque chose en lui la fascine sans vraiment comprendre quoi. Elle pense, me dit-il, qu’un jour Aléïc sera la clé de tous ses problèmes, mais elle ne sait pas pourquoi ni quand ni comment, surtout dans son état ! Puis d‘un coup, Aaron s’arrête de parler, fronce les sourcils, me regarde droit dans les yeux, et me demande : « Calie voulait m’emmener la voir, là où elle est… je veux dire, en vrai… Ça m’a fait peur, tu crois que c’est possible ? J’ai refusé, et elle est partie comme si elle était fachée. Tu penses qu’elle m’en veut, qu’elle va revenir ? …Que si je pars avec elle, je peux revenir après, tu crois ? » Comme si je n’avais pas eu ma dose d’émotion, aujourd’hui ! Un frisson me parcourt de la tête au pied. Il m’a prise au dépourvu. Je réfléchis à toute allure, sans trouver les mots immédiatement pour lui répondre. Il attend une réaction de ma part qui tarde à arriver, le laissant perplexe devant mon expression faciale aussi maitrisée que possible, pour ne rien lui transmettre à mon tour de ma propre peur. Calie est en France, son corps est conservé quelque part, dans… l’image du bocal en verre me revient en tête, et ne m’aide pas à trouver les mots justes. Où veut-elle exactement l’emmener, avec quelle intention, et puis comment ? Je calcule immédiatement la source de stress que cela représente pour lui. Je reprends mon souffle. J’ai peur de partir sur un terrain glissant que je ne maitrise absolument pas. Je ne peux pas le laisser non plus sans réponse. Qui mieux que moi peut répondre à cette question bouleversante ? Le médecin que je suis doit reprendre le contrôle. Je ne peux résolument pas le laisser s’installer encore plus profondément dans ses tourments, qui lui pourrissent déjà suffisamment la vie comme ça. « Aaron, les amis ne sont pas là pour te forcer à faire des choses dont tu n’as pas envie. Toi, si tu as peur de ce qu’elle te propose, dis-le-lui tout simplement. En véritable amie elle t’écoutera, et au pire, elle t’expliquera ». Son front alors se déplisse et un grand sourire rabaisse ma garde. « Alors c’est quand tu m’emmèneras la voir à son hôpital, en France ? » Me demande-t-il. Je ne l’ai pas vu arriver celle-là ! J’aurais bien fini son slushy d’un trait avant de trouver une réponse intelligente à lui formuler. Est-ce bien l’hôpital auquel je pense ? « Aller en France mérite bien plus que de seulement visiter un hôpital, tu sais ? Je te promets d’y réfléchir dès que tu n’auras plus peur de ce que tu vois. J’aimerais auparavant t’entendre me parler de tes amis, les vrais, ceux avec lesquels tu joues à l’école, par exemple ». Je concède que c’est botter en touche, ça, et que je dois préparer quelque chose qui tienne un peu mieux la route pour la prochaine fois. Lui, il n’oubliera pas, et saura très naturellement appuyer là où ça fait mal si je n’ai rien de mieux à lui proposer, c’est sûr. Au moment où j’allais ouvrir la porte pour le redonner à sa mère, il se retourne et ose une dernière question : « toi aussi tu les as vues les ailes d’ange sculptées sur le mur ? » Encore un de ses drones kamikazes que ce charmant bambin sait si bien envoyer ! « Les miennes sont apparues au milieu du couloir ce matin, tu as une explication ? » « No Ma’am ! » me dit-il. « On en parle la prochaine fois alors ? » Il acquiesce d’un signe de tête et rejoint sa maman.
   Je referme la porte derrière Aaron avec cette grosse question en tête : est-ce bien l’hôpital Saint Camille dont il parlait ? Je me presse de finir de taper tout cet entretien sur l’ordi. Je ne suis pas si en retard sur mes autres consultations, ce matin. J’ai connu pire !

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