A17 – Argent trop cher

   Ramesh révèle à Aléïc l’origine paradoxale de sa richesse : une technologie révolutionnaire condamnée à l’ombre par les puissants, générant une fortune clandestine impossible à utiliser ouvertement. Ensemble, ils envisagent de « traduire » cet argent fantôme en projet vivant en rachetant l’hôpital Saint Camille, quitte à en perdre le contrôle officiel.

Aléïc

   L’histoire de Saint Camille m’a trotté dans la tête toute la nuit. Il est 6h00 tout le monde dort encore, y compris Neha, dans le lit de sa mère. Nous ne sommes pas encore sortis de l’hiver, les nuits sont fraîches. En caleçon, je me dirige vers les toilettes, profitant de ce moment de faible fréquentation ! Ramesh est assis devant ses écrans, à surveiller le cours de je ne sais trop quoi, tant il y a des graphiques dans tous les sens. Il est déjà habillé, chemise et pantalon de ville. Ne quitte-t-il donc jamais son look de chef d’entreprise ? S’est-il couché au moins ? Je pose en passant une main sur son épaule, et d’un air compatissant je me surprends à lui dire : « faut-il être pauvre, pour espérer un jour devenir riche ? ». Sans se retourner il me répond : « non mon ami, nous sommes riches, mais nous sommes condamnés à rester pauvres ». Oubliant l’envie qui m’a fait lever, les neurones soudainement excités, je m’accroupis à ses côtés, contemple ses écrans quelques instants, et je réponds : « Et si c’était ça, le sens à toute cette histoire. Rester pauvre avec de l’argent, pour aider les pauvres à juste redevenir humain ? ». Ramesh marque un temps d’arrêt. Ses mains se posent de chaque côté du clavier. Le temps vient de se figer. Il se retourne, me regardant de haut en bas, le visage totalement inexpressif, et me dit : « Habille-toi, nous sortons. Je connais un café ouvert à cette heure-là ?

   Après quelques pas ensemble et avoir échangé une ou deux banalités nous nous asseyons à une table d’un café quasi désert, à côté d’une vitre, derrière laquelle on peut déjà observer une certaine activité dehors. Ramesh commande deux cafés allongés et deux croissants.

Ramesh -Aléïc

  • Ce que tu as dit tout à l’heure, fils, tu pensais à quelque chose en particulier ?
  • Je… Je peux être honnête ? En fait… J’attendais ce moment pour te dire ceci : Neha doit aller à l’école quoiqu’il en coûte. Si celle de la ville vous met en danger, alors organisez en une dans notre refuge !
  • Tu parles avec colère, fils. As-tu quelque chose à me reprocher ?
  • Oui, je pense comme Aisha, j’ai l’impression que ce qui te motive, c’est d’exercer ton pouvoir sur nous tous, en bas. En interdisant les enfants d’étudier, tu les rends complètement dépendant de toi. Et maintenant tu m’appelles fils… C’est pour mieux m’amadouer ?
  • Tu t’es rapproché de Aisha. Et Neha t’apprécie vraiment… C’est bien. Très bien, même. Aisha a de la colère en elle aussi, comme toi. C’est une femme forte, et intelligente. Elle ne doit pas rester avec nous. Sa place, celle de sa fille, et la tienne n’est plus ici, avec nous.
  • Tous ceux en désaccord avec toi doivent donc partir, encore une de tes règles ? C’est donc ça que tu es venu m’annoncer ? Ce croissant, ce café, c’est un cadeau de départ ?
  • La colère t’aveugle, Aléïc. Je ne suis pas la personne que tu imagines, loin de là… Je suis dure, c’est vrai, mais la vie me le demande, parfois. Certains me reprochent d’avoir abandonné ma propre nièce… Indra, ou Roxanne comme elle se fait appeler ici. Indra était prête, malgré son jeune âge, à affronter le monde extérieur. Secrètement on la surveille pour qu’il ne lui arrive rien de fâcheux. Je ne l’ai pas abandonnée, juste accompagnée. Elle a trouvé une famille, et va à l’école, chose qu’ici elle ne pouvait pas. C’est à votre tour, à présent, de prendre votre envol. Tous les trois, toi, Aisha et Neha. Il vous manque juste une couverture pour exister en tant que famille, en surface. Alors, je te repose la question : à quoi pensais-tu en particulier, tout à l’heure, à propos d’aider les pauvres ?
  • Saint Camille, le vieil hôpital sur lequel on pompe notre électricité, il va être abandonné. L’équipe de chercheurs qui occupait le bâtiment renonce à poursuivre leurs travaux depuis que je m’en suis enfui. C’est une occasion en or pour redonner à ce lieu sa vocation initiale, aider les plus démunis. Il peut devenir un endroit où l’on soigne, mais également où l’on apprend…
  • C’est un beau projet fils… Oui, en plus nous n’aurions pas à déménager ! Et comment comptes-tu investir les lieux ?
  • Je pense que c’est un bâtiment qui appartient à la ville. Peut-être peut-on leur parler de notre projet. Peut-être nous accorderait-elle une subvention ?
  • Demander à la mairie d’entretenir un tel bâtiment, pour en plus y installer une asso qu’ils doivent subventionner… Sérieusement, Aléïc, à combien estimes-tu tes chances de les convaincre ? Non, il faut acheter les murs !
  • Acheter ? Mais avec quel argent ? Tu es riche à ce point, alors qu’on vit à vingt mètres sous terre ?
  • Tu vois, fils, être riche ne signifie pas pour autant pouvoir profiter de son argent !
  • Ah, je vois… Vous avez des activités illégales que je ne dois pas connaître, et vous cherchez un moyen de blanchir votre argent ?
  • Non… Ce n’est pas ce que tu crois. Enfin, c’est un peu plus complexe. Les mots sont importants, celui que tu viens d’employer, je préfère l’éviter. Je ne suis pas un parrain de la drogue, ou d’une quelconque mafia. Tu peux continuer à me tutoyer.
  • Je… t’écoute, mais le faut-il vraiment ?
  • Disons, nous produisons quelque chose qui ne devrait pas exister…
  • Comme quoi, de l’armement, des produits dopants ?
  • Rien de tout ça, je te rassure. L’éthique est sauve. Enfin, l’était au départ !
  • Alors quoi ?
  • Une chose minuscule, née dans une usine perdue au milieu de la forêt, en Inde. Une micro-puce. Plus rapide, plus sobre, bien moins chère que toutes celles qui équipent aujourd’hui les téléphones, tablettes ou ordinateurs.
  • Mais il est où le problème, alors ? C’est plutôt tout à votre honneur. Vous pouvez rendre accessible ces produits à une clientèle beaucoup plus large ?
  • Nous sommes arrivés trop tard. De puissants groupes se partagent déjà ce marché au niveau mondial. Ils ne verraient pas d’un bon œil qu’un tout petit comme nous sème la pagaille dans leur business. Le monde de l’industrie est impitoyable. Si nous déposions un brevet… Nous disparaîtrions, pas juridiquement, mais physiquement. Tu comprends mieux, maintenant ?

Aléïc recule sa chaise de la table, comme s’il venait de recevoir un coup.

  • C’est fou, c’est injuste… C’est complètement insensé comme situation. Mais alors, vous la commercialisez comment, votre puce ?
  • Officiellement, nous n’existons pas. Nos puces circulent sous d’autres noms, dans d’autres boîtiers, estampillés de marques que tu connais. Elles passent par de grandes mains. Très grandes. Assez grandes pour que personne ne se demande d’où elles viennent.
  • Et l’argent ?

Ramesh marque une pause, et respire profondément.

  • L’argent ? Il ne supporte pas la lumière, lui. Il circule autrement. Hors de banques, hors des États. Il s’accumule là où il ne devrait pas… et ne peut pas aller là où il serait utile.
  • Comme ici, à Saint Camille ?

Après un court moment de réflexion, Ramesh me regarde droit dans les yeux.

  • Nous avons de quoi acheter ces murs… Mais pas de quoi les acheter nous-mêmes. Et puis…
  • Et puis ?

Un silence s’installe.

  • Ce que nous cherchons, ce n’est pas un blanchiment, mais, comment dire… une traduction. Transformer une fortune fantôme, en quelque chose d’utile, et vivant.
  • Penses-tu que Saint Camille remplirait ces critères ?
  • Je pense, fils, qu’après cette acquisition immobilière, Saint Camille ne nous appartiendra pas officiellement. Même si nous sommes à l’origine de la transaction, les nouveaux acquéreurs seront maître du destin de Saint Camille.

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