Aléïc interroge Aisha sur le sens du nom qu’elle lui a donné. À travers une métaphore bouleversante, elle lui fait une confidence. La violence dont elle a été victime plus jeune, a laissé une trace indélébile dans sa vie. Elle préfère malgré tout l’amour à la haine pour guérir de sa douleur. Aisha prie Aléïc de devenir son guide, pour elle, mais aussi pour toute la communauté, dans un monde qui lui est encore interdit…

Aléïc
Je m’appelle Aleck Murmu. Je m’appelle Aleck Murmu… je… Qu’a-t-il en tête, Ramesh, en m’ayant choisi ce nom : Murmu. Même si ce serait, soit-disant, la proposition d’Aisha… officiellement, je représente quoi pour elle ? Un frère… un mari ? Par ailleurs, Ramesh échange aussi avec Aisha. La situation m’échappe un peu… un peu trop !
Notre service de garde rapprochée auprès de Roxanne continue, même s’il n’est plus nécessaire. Il continue pour Néha. Elle a besoin de passer du temps avec sa grande sœur. Sur le trajet de l’école, Aisha et moi pouvons en profiter pour discuter librement.
Le dispositif devient routine matinale. Néha attend Roxanne et Florence au portail. Aisha et moi, sur le trottoir d’en face, légèrement en retrait et à peine cachés, on surveille de loin.
Aléïc – Aisha
- Aisha, j’ai une question. Est-ce vraiment toi qui a proposé à Ramesh ton nom de famille pour moi ?
- Oui, non ! C’est d’abord Néha qui spontanément l’a presque crié à nos oreilles quand on en a parlé. Elle jouait à côté et ne semblait pourtant pas écouter la conversation… J’ai dit ok pour Murmu. Voilà…
- Non voilà pas… Ce n’est pas rien de porter le même nom… Aisha tu… tu n’es pas rien pour moi. Porter ton nom pour moi signifie quelque chose… Et ton explication là, ne me satisfait pas.
- Aléïc, moi aussi je sais raconter des histoires… Je vais t’en conter une triste, mais une qui j’espère te conviendra.
C’est l’histoire d’une jeune louve. Un jour, elle a dû se soumettre à l’autorité et à la cruauté de son chef de meute. Ce méchant mâle avait pris la place de l’ancien chef à la régulière, au combat, car il était plus jeune et plus fort. Puis… Un jour ce monstre est parti…
Aisha marque une pause, laisse passer un souvenir douloureux, puis reprend.
L’ancien chef, est redevenu chef. Mais il avait vieilli. Sa mémoire, semblait ne plus se souvenir de sa désarmante passivité, devant l’agressivité de son prédécesseur. La honte doit aujourd’hui encore le ronger, et l’obliger à effacer tout ce qui s’est passé avant… y compris les blessures.
Après une nouvelle temporisation, Aisha s’adresse à Aléïc en plongeant son regard dans le sien.
Aléïc… Je t’ai choisi comme chef de meute. Toi. Toi et toi seul.
- Tu lui en veux tant que ça à Ramesh ? T’es pas obligée de répondre… Excuse. Notre meute, elle est toute petite ? Toi, moi, et Néha ?
- Il y a des cicatrices qui ne se refermeront jamais, mais qui malgré tout… quand on choisit de les aimer, deviennent ce qu’on a de plus précieux au monde…
Voyant les larmes commencer à noyer ses jolis yeux, j’ose passer mon bras autour de sa taille.
- Non, elle n’est pas toute petite… Avec ce projet, Saint Camille, c’est tous les autres que tu entraines derrière toi. Y compris Ramesh. Lui aussi il t’a choisi. Il vieillit. Il nous a peut-être sauvé du pire, mais regarde : on vit caché au fond d’une grotte. Deviens notre guide. Donne-nous la force de nous sortir de là. Fais-nous rêver, comme tu as réussi avec moi…
L’émotion va faire chevroter ma voix. Je garde le silence, un sourire fragile aux lèvres. Puis j’invite Aisha à s’asseoir un instant sur le banc d’un arrêt de bus.
- Tu me demandes de conquérir un royaume, avec un château ? Tu veux être ma reine… et Néha notre petite princesse ?
- Je veux sortir de l’obscurité. Je veux vivre… comme tout le monde ici. Mon royaume c’est juste, un endroit décent pour vivre, c’est Néha qui va à l’école, c’est toi, c’est nous, c’est pouvoir parler à qui je veux, avoir des amis…
- Viens, on va récupérer notre petite princesse. Après on marchera jusqu’au château. On va bien trouver un moyen de baisser son pont levis !
Aléïc
Après avoir récupéré Néha aux grilles du collège de Roxanne, nous marchons tous les trois vers Saint Camille. Au bout d’une vingtaine de minutes, notre château surgit au milieu d’une urbanisation qui ne voit pousser que des immeubles.
Aisha – Aléïc
- Tu vois Aléïc, l’espace est assez grand pour aussi y faire des logements. Tout le bas peut servir pour accueillir et soigner. Cette partie à droite, pourrait servir pour des cours de français, ou de rattrapage scolaire pour les enfants. Et il reste encore plein de place pour autre chose… Combien crois-tu qu’il puisse coûter ce château ?
- Le prix, on peut toujours le discuter. Ce genre de bâtiment coûte généralement moins cher à vendre qu’à entretenir. Le problème est plutôt de savoir si une fois notre château acheté, aura-t-on la ressource pour le conserver ? Et puis pour acquérir un bien public, il faut vendre un projet qui rassure. Partir seulement sur l’idée d’une organisation d’aide aux migrants nous fermera des portes. C’est certain.
- Et le partager ?
- Avec qui ?
- Un organisme respectable, universel… La Croix Rouge, par exemple ?
- C’est une excellente idée, Aisha ! Seul on n’est pas crédible. Il faut en parler à Ramesh.
- Tu crois qu’on peut sonner et demander à visiter ?
- Je connais déjà… et, je n’ai pas trop envie de rencontrer les occupants actuels. Mais… tu seras parfaite comme ambassadrice de notre organisation, s’il faut aller chercher des informations le moment venu.
- J’ai hâte…
- Rentrons ! On a du boulot. Ramesh, lui, va devoir nous partager une partie de son bureau !
Néha
- Il a des jeux sur ses ordinateurs, Ramesh ?