Une mère fragile psychologiquement, hantée par des voix annonçant un sombre destin pour sa fille Calie, quitte la France en avion pour Chicago. Entre culpabilité, peur et besoin de survie, elle commence à écrire son histoire comme ultime trace pour que sa fille comprenne un jour son geste.

Sept ans avant le drame, Calie a cinq ans
Mon avion pour Chicago décolle dans une heure et demie. Jamais le stress ne m’aura autant noué l’estomac. Ce n’est pas un départ, mais une fuite. Je suis arrivée, contrairement à mes habitudes, très en avance à l’aéroport Charles de Gaulle, à Paris. Je devais y retrouver un ami au terminal de départ, le deux. Je n’aurais jamais pu prendre une telle initiative seule. Mon état psychologique, déjà fragile, devient vite un handicap dans certaines situations. Des voix tourmentées, autres que celles qui annoncent les portes d’embarquement, peuvent me qualifier de schizophrène, et se manifester à tout moment. Parmi elles, un message glaçant et prémonitoire, concernant ma fille, m’a été délivré l’année dernière : « La vie de Calie se tient à l’aube d’un sentier funeste ». Depuis, il résonne dans ma tête jour et nuit, et demeure le point de départ de cette mésaventure.
J’aperçois mon ami, et nous nous présentons ensemble à l’enregistrement. Je dépose ma valise. La sienne est bien plus petite, quasiment à la dimension d’un bagage cabine. Pourquoi ne la garde-t-il pas avec lui ? Nous poursuivons, allégés, le pénible parcours du voyageur aérien.
Vivre avec cette prémonition obsédante m’a plongée dans un état dépressif sévère. Ma vie sociale et mes relations familiales en ont subi des conséquences désastreuses. Autant dire que cet ami est peut-être le seul qu’il me reste ! Nous nous séparons au contrôle de bagage, empruntant chacun une file différente. D’une main fébrile, je sors de mon sac mon ordi portable, unique et très discret témoin de toutes mes hallucinations auditives. Comme si entendre des voix ne suffisait pas, je suis addicte à l’écriture instinctive. Une force que je ne maitrise pas me contraint de garder une trace écrite de tous les messages que je reçois. Inquiète de ce que les agents de sécurité pourraient découvrir, je le regarde se faire avaler par la bouche béante du scanner à bagage. Puis, une femme en uniforme m’invite à passer sous le portique. Mon air un peu déboussolé assombrit son regard et le rend suspicieux. Dans ma tête soudainement, j’entends les pleurs de Calie à son réveil. Mon pas déjà hésitant s’arrête net. Mon cœur s’emballe. On me fait signe d’avancer, j’obéis. Je récupère mes affaires, déposées dans une boîte en plastique, poussée par le flot incessant du tapis.
Les contrôles enfin passés, je m’offre un court répit émotionnel dans les magasins Duty free. Les effluves de différents parfums de grandes marques, dont les flacons de démonstration profitent à quelques voyageurs, ravivent des souvenirs pas si lointains. Mon ami, lui, est parti s’acheter un casque audio, de meilleure facture que les écouteurs proposés par la compagnie aérienne aux passagers. Nous nous retrouverons à la porte d’embarquement.
En continuant mon chemin, un homme pressé me bouscule sans s’excuser. Je ne réagis pas. Autour de moi, tout semble flou, irréel. Les autres continuent leur vie, pendant que la mienne bascule. Je pense à ces dernières heures passées sur le sol français. Hier soir, en serrant Calie dans mes bras, j’ai voulu graver chaque détail dans ma mémoire: la chaleur de son petit corps, son souffle paisible. Peut-être était-ce la dernière fois. Le cœur déchiré, elle n’a pas vu mes larmes perler dans ses cheveux si doux. Avec Myou, son doudou, serré dans sa petite main, elle s’est endormie, confiante, sans imaginer que je m’apprêtais à briser notre monde. Elle n’a pas voulu croire à l’histoire que j’ai pourtant tenté de lui expliquer. La maladie de sa maman pour elle est invisible, je ne suis donc pas malade. Ce matin elle se réveillera avec un sentiment de trahison. Son père va devoir gérer la crise… Lui qui est déjà tellement pris par son travail ! Serge me pardonnera-t-il un jour ?
Enfin l’embarquement. Une hôtesse arborant un sourire à la sincérité douteuse scanne mon billet, en même temps que je lui présente mon passeport. Elle ne devine rien, ni ma tristesse, ni mon stress lié à mon aller simple. Pour elle je suis une passagère comme les autres, alors que je m’apprête à sauter dans le vide !
Mon ami et moi sommes malheureusement séparés dans l’avion. Ma ceinture est bouclée, l’avion en bout de piste. Les moteurs rugissent, je me sens clouée à mon siège, bien plus par le poids de mes pensées que par la gravité. L’avion décolle, laissant derrière lui un monde qui m’est devenu invivable.
Ce départ, c’est ma survie, mais si je ne revenais jamais ? Et si ce choix pour Calie, pour son père, devenait mon dernier acte incompréhensible ? L’idée d’écrire mon histoire n’est pas nouvelle, mais jusque-là était remise à plus tard pour mille raisons.
Vingt minutes se passent. Je regarde par le hublot, mais l’immensité du ciel ne m’apporte pas la sérénité attendue. Le passage du steward dans l’allée annonce que nous pouvons nous détacher. Même si l’écriture n’a jamais été une grande passion chez moi, une sorte de force intérieure m’exhorte de commencer mon récit sur le champ. Je sors mon ordinateur, sur lequel se cache la bibliothèque surchargée et très privée de tous mes tourments. J’ouvre un nouveau document Word. Mes doigts tremblent sur le clavier. Je cherche mes mots…
« Mon destin n’est pas écrit, je peux encore en changer la direction.
« J’aime par-dessus tout la vie. Je me la souhaite juste supportable !
« Écrire est ma malédiction et mon salut. Si ces mots sont les derniers que je laisse, puissent-ils un jour t’aider à comprendre, Calie, ma fille, et à me pardonner ».