R9 – Boîte aux lettres

   Florence interrompt son stage pour révéler à la principale qu’elle héberge Roxanne, une jeune étrangère muette et sans scolarisation. Mme Lorenzetti accepte de l’accueillir provisoirement au collège, à condition que Florence présente un exposé sur son parcours. Dan, touché par la détresse de Roxanne, contacte la Croix Rouge pour l’aider. La jeune fille, déchirée entre la peur d’être déplacée et l’envie de rester, finit par révéler son vrai nom et son handicap. Le lien affectif avec la famille se renforce malgré l’incertitude qui plane sur son avenir…

Florence

   Après Roxanne, c’est à mon tour de devoir expliquer au collège, que je ne finirai pas mon stage découverte en entreprise. J’ai appelé hier la CPE pour prévenir… Mais la principale veut me voir de toute urgence. Son secrétariat vient d’appeler: elle m’attend ce matin, à 11h00, dans son bureau !…

Mme Lorenzetti, Florence

– Bonjour Florence, entre, assieds-toi. Si je t’ai demandé de venir, rassure-toi ce n’est pas pour raison disciplinaire, ni pour tes résultats. Au passage ils pourraient être bien meilleurs, tu en es largement capable, tu l’as déjà prouvé par le passé. On en rediscutera, une prochaine fois. Aujourd’hui ce n’est pas le sujet. Voilà, je voulais simplement qu’on prenne un moment pour discuter ensemble, et te rappeler les rôles de chacun vis à vis de l’école. Comme tu sais, nous sommes un établissement public, et à ce titre nous devons suivre des directives nationales, qui nous engagent sur certains points. Ils concernent l’enseignement, bien entendu, mais aussi le cadre juridique, en particulier les affaires sociales et la protection de l’enfance.

  Ton père s’était personnellement investi dans la recherche de ce stage. Il était venu me voir, je lui avais fourni une liste d’entreprises partenaires. Il avait fini par trouver, et tu avais l’air contente ? Mais là, aujourd’hui, à partir seulement du deuxième jour, tu m’annonces que tu veux tout arrêter ! Tu comprends que ça m’interpelle. Je me demande ce qu’il se passe.

  Je ne suis pas une copine à laquelle tu peux te confier, je sais bien. Mais en tant que principale du collège, il est de ma responsabilité de te savoir en sécurité, de t’aider en cas de difficulté, et… d’alerter en cas de mise en danger.

  Alors, ma question peut paraître toute simple, mais elle est très importante, pour moi, mais aussi et surtout pour toi : pourquoi ?

– C’est… Juste que… Je perds mon temps. J’ai plus intéressant à faire, ailleurs…

– D’accord. Je ne suis pas là pour te juger, Florence. J’aimerai juste comprendre. Que s’est-il passé ? Tu as eu un problème là-bas ? Quelqu’un s’est-il mal conduit avec toi ? Tu sais, ce stage fait partie du programme. Il est obligatoire… Comme l’école, jusqu’à tes seize ans, au moins. On est là pour en discuter, et prendre des décisions, ensemble, tant qu’il en est encore temps. Alors, tu veux bien me parler ?

– J’ai… rencontré une fille… Elle est étrangère. Ses parents sont là, pour le boulot, quelques temps. Mais… Elle est handicapée. Enfin pas très… juste, elle ne parle pas. Alors elle ne peut pas aller à l’école, genre étudiant en échange ou un truc comme ça. C’est trop compliqué. Elle est plus jeune que moi, et … ben je m’occupe d’elle, ses parents veulent bien.

– Mais c’est formidable, et très généreux de ta part. Quel âge a-t-elle ? De quel pays vient-elle ? Quel est son niveau de français ?

– Elle a… dans les douze ans. Elle comprend très bien le français. Et elle vient de Turquie, ou d’Inde, ou Pakistan elle a dit je crois…

– D’accord, je vois… Veux-tu que je te propose un arrangement ?

– Dites toujours ?

– Cette semaine, puisque les cours sont allégés en raison des stages, je veux bien l’accueillir au sein du collège, avec toi. Tu seras en quelque sorte sa tutrice. En contrepartie…

– Oui ?

– En échange, vous me préparerez ensemble un exposé : pourquoi, selon vous, cette jeune fille ne peut pas aller à l’école ici, en France.

– Mais, Madame, je sais pas si…

– Tu préfères retourner découvrir le monde merveilleux des assurances, ou cette expérience partagée avec ton amie ?

– Oui ça, bien sûr !… mais…

– Alors je vous attends vendredi matin pour un premier contact, et faire visiter. Vous aurez toute la semaine prochaine pour travailler sur votre exposé. Ton amie sera autorisée à suivre les cours qu’elle souhaite, le temps nécessaire. Si c’est le prix à payer pour que tu reviennes à l’école, je m’y engage. Alors comme ça, ça te va ?

– Oui… Bien Madame, merci !

– Ah, j’oubliais… Pourra-t-elle m’apporter un petit mot signé de ses parents, comme quoi ils l’autorisent à venir ici ?

Au même moment, à la maison, en attendant le retour de Florence.

Roxanne

   J’ai tout rangé ce qui pouvait l’être. J’ai fait la poussière aussi, il y en avait besoin. Je n’ai pas osé passer l’aspirateur… Le père de Florence travaillait dans le salon, ça l’aurait dérangé, le bruit. Je ne lui parle pas, il ne me parle pas, et pourtant… On n’arrête pas d’échanger des regards, parfois timides, parfois presque complices. On dirait qu’il veut me dire quelque chose, je sais pas quoi. Moi aussi je voudrais lui parler, une dernière fois, avant de partir… ce soir.

   J’ai une idée… Une qui va tout dire, en seulement une phrase !… Je m’approche du mur, avec toutes les inscriptions. Je prends un feutre, un plus petit que l’autre fois. Puis, sous mon prénom… J’écris en tout petit petit… « Mon vrai nom, c’est Indra ». Je recule de quelques pas. Il se lève, lit… et alors… tout bascule !

Dan

   Je fais semblant de travailler. Incapable de me concentrer. Quel imbécile ! Je dois trouver le bon moment pour parler à Roxanne. Lui expliquer pour demain… Je n’y arrive pas. J’sais pas comment m’y prendre. Jamais su… pas les bons mots, les bons gestes… Soudain, le temps s’arrête. Marqueur en main, elle s’avance près du mur, et écrit : « Mon vrai nom, c’est Indra »… Je marque un temps d’arrêt. Mes yeux sont humides, je ne peux pas m’empêcher… Je la serre dans mes bras, la décolle même du sol de quelques centimètres. Ses bras sitôt s’enroulent autour de mon cou, ses jambes, autour de mes hanches. Cette fois… c’est la bonne, faut pas que je la rate. Je la porte jusqu’au canapé, et la fais atterrir, comme je peux. Je m’assois par terre, devant elle. Je pose mes mains sur ses genoux, doucement, comme pour ne pas briser la magie de ce moment. Je balbutie ces quelques mots:

– Roxanne, si j’ai bien compris c’est comme ça qu’il faut t’appeler, ici ?

– Tu peux me répondre d’un signe de tête, tu sais, ça suffit.

– Il faut que je te parle de demain.

– Mais avant tout… Florence et moi, nous voulons te dire ceci. Quel que soit ton histoire, tu peux rester ici autant que nécessaire. Tu es ici chez toi. Un vrai chez toi, tu comprends ? Un dans lequel tu peux rester, longtemps, peut-être même pour toujours.

– Ce matin j’ai pris contact avec un organisme spécialisé dans la protection des enfants isolés. C’était… juste pour connaître toutes les aides qui existent, et dont tu pourrais bénéficier. Ce n’est pas la police, je te rassure. 

– Florence t’a trouvée endormie dehors, hier matin. Alors voilà, on suppose que tu n’es pas scolarisée, que tu n’as pas de papier, et par conséquent, que tu n’as pas d’existence légale sur le sol français.

– On veut t’aider…  On peut. On en a vraiment envie, si tu nous y autorises. Tu es d’accord ?

– Ça va être difficile, long, mais c’est possible. Possible, tu entends ?

– Demain matin, une dame de la Croix Rouge va venir à la maison, pour nous rencontrer. Parler avec toi, évaluer dans un premier temps si tu es bien en sécurité ici, si tu n’es pas blessée, malade, et que Florence et moi, t’apportons tout le soutien dont tu as besoin.

– Je l’ai prévenue pour ta voix qui se cache au fond de ta gorge. Elle m’a dit aucun problème, ça arrive, et qu’elle est formée pour ça.

– Attends… ne pleure pas, faut pas… 

   Je m’assois à côté d’elle, je lui prends la main… Pour moi aussi l’émotion est forte. Qu’est-ce que j’ai dit, encore ?! Trop de mauvais souvenirs, de maladresses avec Flo, remontent à la surface. Je n’ai jamais bien su lui parler, ni lui dire… ce que je ressentais, moi, dans ces moments-là. Les yeux noyés de larmes de Roxanne me bouleversent. Je tourne la tête, juste un peu, pour qu’elle ne voit pas les miennes ! Plutôt que de partir m’isoler, me cacher pour calmer la tempête d’émotions qui se lève, cette fois je reste. Si les larmes doivent couler maintenant, c’est ensemble, main dans la main. Cette petite n’est pas là par hasard, elle nous est envoyée du ciel !

Roxanne

   Il me soulève, il est fort. Moi aussi j’en avais besoin, de ce câlin. Je ne suis plus une étrangère à ses yeux. Je n’ai plus de secret. Mon cœur est plus léger. Légère, je m’envole jusqu’au canapé.

   J’écoute son discours. Religieusement. Ils veulent m’aider. Mais je ne sais pas à quel prix. Je veux rester là, mais pas les mettre en danger. Je ne veux pas d’un foyer non plus, ou partir ailleurs, encore. Ma vraie famille me demande de ne pas les rejoindre, ni même de l’envisager. Je n’ai plus nulle part où aller. Mon étoile, Amma, où es-tu ? Dis-moi toi où aller.

   Une dame va venir, je ne peux rien dire. Pas à elle. Toute façon, même si je voulais…

Han !!!… Il sait pour ma voix… Mon handicap. Je n’suis plus rien… J’éclate en sanglots, je ne peux pas me retenir. La verrue est découverte !

Dan

   Hémorragie de larmes dans le canapé, elle va se noyer dedans à ce rythme. Je reprends le dessus. Je la sauve du naufrage en la tirant fermement par la main. Parfois, un geste vaut mieux que mille mots ! Nous sortons de la maison, juste à quelques mètres, là juste devant, à la boîte aux lettres. Par surprise, je lui saisis des mains le stylo indélébile qu’elle tenait toujours, et inscrit en dessous de Daniel et Florence Volti, de façon bien visible: ROXANNE !

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