R8 – Boîte aux lettres

   Florence interrompt son stage pour avouer qu’elle s’occupe d’une jeune étrangère, muette et non scolarisée. Touchée par son récit, Mme Lorenzetti lui propose un marché inattendu pour accueillir son amie au collège. Pendant ce temps, Dan trouve enfin le courage de parler à Roxanne de la Croix-Rouge…

Dan observe une attitude différente chez Florence, ce matin. Elle semble nerveuse, et particulièrement préoccupée. Elle n’a presque rien pris au petit déjeuner, et ne quitte pas du regard l’écran de son téléphone.

Dan – Florence

– Mal dormi ? Tu as prévenu le collège, pour ton absence de ce matin ?
– J’ai appelé la CPE hier, pour dire que… je ne finirai pas mon stage découverte en entreprise. Mais la CPE ce n’est pas la principale ! Elle, elle veut me voir de toute urgence, aujourd’hui même. Son secrétariat m’a appelée, là, juste avant de descendre. Elle m’attend ce matin à 11h00, dans son bureau… L’angoisse !
– Effectivement, entre dire que tu es souffrante et abandonner un stage obligatoire, elle a de quoi s’interroger, ta principale…
– Mais je ne suis pas malade, tu ne veux pas m’obliger à mentir, là ?
– Non… Bien sûr ! Je… Si elle t’a demandé de venir, c’est qu’elle ne s’en fiche pas de toi… C’est plutôt tout à son honneur ?
– Ce n’est pas avec sa morale que je vais retourner en cours… J’ai bien plus important à faire ici, avec Roxanne.
– La morale… c’est parfois bien de ne pas trop s’en écarter ! Vas-y voir quand même. Elle est le chef d’établissement, elle a peut-être quelque chose à te proposer ?
– Mouais, je doute, mais bon. Je monte dire à Roxanne que je reviens vite, et j’y vais.

Florence attend dans le couloir, à se ronger les ongles, lorsque la porte du bureau de la principale s’ouvre enfin.

Mme Lorenzetti, Florence

– Bonjour Florence. Entre, assieds-toi. Sais-tu pourquoi je t’ai demandé de venir ?
– Heu… À propos d’hier ?
– Tout juste ! La CPE m’a rapporté ce matin, ton intention d’abandonner, sans raison, ton stage en entreprise. Alors voilà, je suis prête à tout entendre, mais j’ai avant tout besoin de comprendre. Cela fait pleinement partie de mon travail. Ici, on n’abandonne aucun élève au bord du chemin, alors je t’écoute.
– Ben, rien. Je n’ai plus envie… C’est tout !
– Mauvaise réponse, jeune fille ! Nous sommes un établissement public, et à ce titre nous devons suivre des directives nationales, qui nous engagent sur certains points. Notre rôle n’est pas seulement de faire cours. Nous avons aussi la responsabilité de protéger nos élèves et de signaler toute situation préoccupante.
Ton père s’était personnellement investi dans la recherche de ce stage. Il était venu me voir, je lui avais fourni une liste d’entreprises partenaires. Il avait fini par trouver, et tu avais l’air contente ? Tu vois, de notre côté on essaie de t’aider… Et là, paf ! À partir du deuxième jour de stage seulement, tu m’annonces que tu veux tout arrêter ?

Le cœur de Florence s’emballe. Elle s’écrase chaque fois un peu plus dans sa chaise au fur et à mesure des arguments de sa principale. Elle continue de l’écouter, tout en réfléchissant à quelle vérité va-t-elle devoir inventer pour se justifier.

– Je ne suis pas une copine à laquelle tu peux te confier, je sais bien. Mais en tant que principale du collège, il est de ma responsabilité de te savoir en sécurité, de t’aider en cas de difficulté, et… d’alerter qui de droit en cas de mise en danger.
Alors, ma question est toute simple, Florence, mais très importante, pour moi, mais aussi et surtout pour toi : pourquoi ?

– C’est… Juste que… Je perds mon temps. J’ai plus intéressant à faire, ailleurs…
– D’accord. Je ne suis pas là pour te juger, Florence. Mais donne-moi une seule bonne raison qui motive ta décision. Que s’est-il passé ? Tu as eu un problème là-bas ? Quelqu’un s’est mal conduit avec toi ? Tu sais, ce stage fait partie du programme. Il est obligatoire… Comme l’école, jusqu’à tes seize ans, au moins. On est là pour en discuter, et prendre des décisions, ensemble, tant qu’il en est encore temps. Alors, tu veux bien me parler ?
– J’ai… rencontré une fille… Elle est étrangère. Ses parents sont là, pour le travail, quelques temps. Mais… Elle est handicapée. Enfin pas très… juste, elle ne parle pas. Alors elle ne peut pas aller à l’école, genre étudiant en échange ou un truc comme ça. C’est trop compliqué. Elle est plus jeune que moi, et… ben je m’occupe d’elle. Comme ils travaillent tous les deux, ses parents n’ont pas trop le temps…
– Mais c’est formidable, et très généreux de ta part. Quel âge a-t-elle ? De quel pays vient-elle ? Quel est son niveau de français ?
– Elle a… dans les douze ans. Elle comprend très bien le français. Et elle vient de Turquie, ou d’Inde, ou Pakistan elle a dit, je crois…
– D’accord, je vois… Douze ans, et elle parle français, du moins, elle le comprend… Laisse-moi une minute… Es-tu prête pour un arrangement ?
– Dites toujours ?
– Son niveau doit se situer entre la sixième et la cinquième. Cette semaine, puisque les cours sont allégés par les stages, je te propose de l’accueillir, comme observatrice, au collège. Tu l’accompagneras, et lui proposeras un ou plusieurs cours de son niveau, pour apporter à votre exposé, une expérience vécue… En échange…
– Oui ?
– Vous réaliserez ensemble un exposé sur les obstacles rencontrés par les enfants étrangers, pour accéder à l’école en France. Cela remplacera ton stage…
– Mais, Madame, je sais pas si…
– Elle existe vraiment ton amie ?
– Oui ?…
– Alors, Tu préfères retourner découvrir le monde merveilleux des assurances, ou bien mener l’enquête avec cette amie ?
– Ben… l’enquête, bien sûr !… mais…
– Alors je vous attends toutes les deux, vendredi matin, même heure. Je suis impatiente de rencontrer ton amie, et que vous commenciez ensemble vos recherches. Vous aurez toute la semaine suivante pour plancher sur votre exposé. Ton amie sera autorisée à suivre les cours qu’elle souhaite, le temps nécessaire. Si c’est le prix à payer pour que tu reviennes à l’école, je m’y engage. Alors comme ça, ça te va ?
– Oui… Bien Madame, merci !
– Une dernière chose Florence. Comment s’appelle ton amie étrangère ?
– Roxanne, Madame… Roxanne… tout court !
– Hum… Alors, tu demanderas à cette mystérieuse Roxanne… tout court, qu’elle m’apporte un petit mot signé de ses parents, comme quoi ils l’autorisent à venir ici ? J’aimerais également discuter un peu avec elle, pour savoir de quel pays et de quelle ville exactement elle et ses parents arrivent-ils. Le nom de son dernier établissement scolaire, et ce qu’elle y apprend…

Florence ressort du bureau de sa principale complètement décontenancée. Comment lui présenter désormais Roxanne, sans s’enfoncer plus profondément dans son mensonge, se demande-t-elle ? Et Roxanne, va-t-elle bien vouloir jouer le jeu ?

Au même moment, à la maison, Roxanne cherche à se rendre utile en faisant le ménage.

Roxanne

   J’ai tout rangé ce qui pouvait l’être. J’ai fait la poussière aussi, il y en avait besoin. Je n’ai pas osé passer l’aspirateur… Le père de Florence travaillait dans le salon, ça l’aurait dérangé, le bruit. Je ne lui parle pas, il ne me parle pas, et pourtant… On n’arrête pas d’échanger des regards, parfois timides, parfois presque complices. On dirait qu’il veut me dire quelque chose, je sais pas quoi. Moi aussi je voudrais lui parler, une dernière fois, pour le remercier, avant de partir… ce soir.

   J’ai une idée… Une qui va tout dire, en seulement une phrase !… Je m’approche du mur, avec toutes les inscriptions. Je prends un feutre, un plus petit que l’autre fois. Puis, sous mon prénom… J’écris en tout petit petit… « Mon vrai nom, c’est Indra ». Je recule de quelques pas. Il se lève, lit… et alors… tout bascule !

Dan

Comme un imbécile, je fais semblant de travailler. Incapable de me concentrer. Je guette le bon moment pour parler à Roxanne. Lui expliquer pour demain… Je ne vais jamais y arriver ! J’sais pas comment m’y prendre. Jamais su… pas les bons mots, les bons gestes… Soudain, le temps s’arrête. Marqueur en main, elle s’avance près du mur, et écrit : « Mon vrai nom, c’est Indra »… Je marque un temps d’arrêt. Mes yeux sont humides, je ne peux pas m’empêcher… Je la serre dans mes bras, la décolle même du sol de quelques centimètres. Ses bras sitôt s’enroulent autour de mon cou, ses jambes, autour de mes hanches. Cette fois… c’est la bonne, faut pas que je la rate. Je la porte jusqu’au canapé, et la fais atterrir, comme je peux. Je m’assois par terre, devant elle. Je pose mes mains sur ses genoux, doucement, comme pour ne pas briser la magie de ce moment. Je balbutie ces quelques mots:

– Indra ? Mais c’est Roxanne, si j’ai bien compris, qu’il faut t’appeler, ici ?
– Tu peux me répondre d’un signe de tête, tu sais, ça suffit.
– Il faut que je te parle de demain.
– Mais avant tout… Florence et moi, nous voulons te dire ceci. Quel que soit ton histoire, tu peux rester ici autant que nécessaire. Tu es ici chez toi. Un vrai chez toi, tu comprends ? Un dans lequel tu peux rester longtemps, si tu le veux, et peut-être même pour toujours.
– Ce matin j’ai pris contact avec un organisme spécialisé dans la protection des enfants isolés. C’était… juste pour connaître toutes les aides qui existent, et dont tu pourrais bénéficier. Ce n’est pas la police, je te rassure.
– Florence t’a trouvée endormie dehors, hier matin. Alors voilà, on suppose que tu n’es pas scolarisée, que tu n’as pas de papier, et par conséquent, que tu n’as pas d’existence légale sur le sol français.
– On veut t’aider… On peut vraiment tu sais, si tu nous y autorises. Tu es d’accord ?
– Ça risque d’être un peu long, mais la loi française sait aussi accueillir des enfants comme toi… C’est possible. Possible, tu entends ?
– Demain matin, une dame de la Croix Rouge va venir à la maison, pour nous rencontrer. Parler avec toi, évaluer dans un premier temps si tu es bien en sécurité ici, si tu n’es pas blessée, malade, et que Florence et moi, t’apportons tout le soutien dont tu as besoin.
– Je l’ai prévenue pour ta voix qui se cache au fond de ta gorge. Elle m’a dit aucun problème, ça arrive, et qu’elle est formée pour ça.

À ses mots, dans des yeux déjà brillants, des larmes coulent sur les joues de Roxanne.

– Attends… ne pleure pas, faut pas… 

Dan s’assoit à côté d’elle, et lui prend la main. Tout bas il réfléchit…

Je savais que j’allais encore me planter. Qu’est-ce que j’ai encore dit ?! Avec Flo c’était pareil… Chaque discussion finissait par un clash ! Je n’ai jamais bien su lui parler, ni lui dire que… que derrière la colère, moi aussi j’étais triste. Que même en discutant calmement, l’émotion retenait presque toujours tout ce que mon cœur voulait lui dire à ce moment là. Les larmes de Roxanne me bouleversent. Je tourne la tête, juste un peu, pour qu’elle ne découvre pas les miennes ! Plutôt que de partir m’isoler, me cacher pour calmer la tempête d’émotions qui est déjà là, cette fois je reste. Si les larmes doivent couler maintenant, c’est ensemble, main dans la main. Cette petite n’est pas là par hasard, elle nous est envoyée du ciel !

Roxanne

   Il me soulève, il est fort. Moi aussi j’en avais besoin, de ce câlin. Je ne suis plus une étrangère à ses yeux. Je n’ai plus de secret. Mon cœur est plus léger. Légère, je m’envole… jusqu’au canapé.

Je l’écoute. Assise sur le canapé, je le domine d’une tête. Pour la première fois, c’est moi la plus grande… Ils veulent m’aider… Mais à quel prix ? Je veux rester là, mais pas les mettre en danger. Je ne veux pas être envoyée en orphelinat, en foyer pour mineurs étrangers, ou ailleurs. Ma vraie famille me demande de ne pas les rejoindre, ni même de l’envisager. Alors quoi faire ? Mon étoile, Amma, où es-tu ? Dis-moi toi où aller.

   Une dame va venir, je ne peux rien dire. Pas à elle. Toute façon, même si je voulais…

   Han !!!… Il sait pour ma voix… Je ne peux plus leur servir à rien… J’éclate en sanglots, je ne peux pas me retenir. La verrue est découverte !

Dan

Hémorragie de larmes dans le canapé, je ne peux plus la laisser comme ça ! Je reprends le dessus. Je la sauve du naufrage en la tirant fermement par la main. Parfois, un geste vaut mieux que mille mots ! Nous sortons de la maison, juste à quelques mètres, là juste devant, à la boîte aux lettres. Par surprise, je lui saisis des mains le stylo indélébile qu’elle tenait toujours, et inscrit en dessous de Daniel et Florence Volti, de façon bien visible: ROXANNE !

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