Florence offre à Roxanne un cahier pour lui permettre de s’exprimer, et lui propose de l’accompagner au collège. Daniel, dans une déclaration écrite, offre à Roxanne la possibilité de porter son nom de famille, « Roxanne Volti ». En découvrant le droit à l’éducation pour tous les enfants, Florence convainc Roxanne de l’aider à préparer son exposé…

Florence
– Je suis rentrée… Yo, y a quelqu’un ?
Roxanne
Florence… J’ai oublié de faire son lit… Je monte à l’étage, dans sa chambre. Je suis stoppée dans mon élan : une main se pose sur la mienne, sur la rampe. Je me retourne. C’est elle, souriante, belle. Je suis à ses yeux un petit chaton sans défense qui vient de se faire attraper en train de faire une bêtise. Avec un air amusé, elle me tend une sorte de grande enveloppe en papier avec un truc dedans.
Florence
– Tiens, c’est pour toi. Et… faut que je te parle de quelque chose. Je ne sais pas si tu vas vouloir… C’est à propos de mon école…
Roxanne
Un cadeau ? J’ouvre… Un cahier grand format, avec des petits carreaux. La couverture est rose et brillante… Le papier est bien blanc, doux au toucher. Je suis émue… Et y a un autre truc au fond… Un stylo magnifique ! Avec des paillettes, et… Quatre choix de couleur, bleu, vert, noir, rouge ! Je suis… contaminée par le bonheur ! Je fais comme avec son papa, je la serre fort dans mes bras pour la remercier.
Florence
– Ça te plaît ?
On passe à l’explication ? Je viens d’être convoquée par la chef de mon école. Bon, elle m’a rappelée un truc que je savais déjà: l’école est obligatoire, ici, en France, et si on n’y va pas, faut une bonne raison, bla, bla, bla.
La mienne, je lui ai dit, c’était toi. Mais sans vraiment dévoiler qui tu étais. Elle semble comprendre mon engagement à vouloir t’aider, mais n’accepte pas pour autant que je reste à la maison. Alors, elle me propose un deal !… Si tu veux bien… Elle accepte que tu viennes avec moi au collège, et que tu suives les cours que tu veux… Ça te dirait ?
Seulement… Y a juste un petit truc en échange, qu’elle demande. C’est de lui expliquer pourquoi… même quand on a l’âge, parfois on ne peut pas aller à l’école.
– Je crois qu’elle pensait à toi en disant ça !
– Alors… tu veux bien ? Tu sauverais mon année scolaire, et en plus, tu découvrirais à quoi ça ressemble un bahut français ?
Roxanne
Bien sûr que oui, je crève d’envie d’y aller à l’école française… Mais pas comme ça. Pas comme une bête de foire, une curiosité exotique qu’on montre à la classe pour se mettre en valeur ! L’émotion me coupe les jambes. Mes fesses encaissent ma chute sur la deuxième marche. J’ouvre mon cahier à la première page. Je choisis le rouge sang pour y graver les premiers mots que ma bouche retient depuis le début. J’écris…
Roxanne, le nom sur la boite aux lettres n’est pas suivi d’un nom de famille…
Qui suis-je ? Quel visage ai-je le droit de montrer ?
L’insécurité de ma situation m’impose la discrétion. C’est ce que je ne cesse d’entendre depuis que j’ai quitté Amma… J’avais sept ans. Une règle d’or, disait mon oncle. Une règle que je dois suivre sans discuter. Question de survie
Indra est une petite fourmi isolée, transparente, invisible même. Ma famille et mes amis, c’était la fourmilière entière, qui devenait envahissante et dérangeait. Il n’y a pas un seul endroit au monde où nous ne sommes pas considérés comme des nuisibles. On a quitté notre village parce que, là-bas, nous étions carrément à éradiquer.
Quel est notre crime ? Ma couleur de peau ? Elle est bien plus mate que la tienne, Florence, oui. Et alors ? C’est un délit, ça ? En vrai je m’appelle Indra Soren. Ici je ne suis que Roxanne.
Aucune des deux n’est convenable pour ce pays !!!
Florence
Roxanne jette cahier et stylo, qui rebondissent sur la marche. Elle monte l’escalier en courant, et disparaît. J’hésite un instant à la suivre… pour lui dire quoi ? Je ramasse son cahier, son stylo, et je lis. Elle a une belle écriture, malgré l’émotion qui devait bouillir en elle.
Elle me serre le cœur… Je comprends mieux maintenant. Mais là, je suis à court d’idée pour l’aider davantage. Mon père devrait avoir plus d’inspiration. Après tout, c’est son outil de travail, l’inspiration. Non ?
Florence, Daniel
– Papa, ça ne va pas marcher avec Roxanne. Elle ne se sentira jamais chez elle, ici… Et je la comprends !
– C’est bon Flo, ne fais pas ses yeux là, on va bien finir par l’apprivoiser notre petit animal sauvage.
– Passe-moi son cahier et le stylo, s’il te plait, je tente un coup. Allez, noir sur blanc, pour faire plus officiel, j’écris…
Je soussigné Daniel Volti, autorise Mlle Indra Soren, également appelée Roxanne, à porter mon nom de famille, Volti, pour une durée indéterminée. Par conséquent, à partir de cette date, Mlle Indra Soren et Mlle Roxanne Volti désigneront une seule et même personne.
Cependant, pour des raisons personnelles et de convenance administrative, il sera choisi le nom de Roxanne Volti pour toute démarche en vue d’obtenir une identité officielle française.
Daniel Volti
– Qu’en penses-tu ? Je ne sais pas encore dans quoi on s’embarque avec cette petite, mais ça promet d’être fort !
– Merci mon Papou. Ton mot dans son cahier ça claque ! Je sais bien qu’elle a déjà un nom; une famille, et qu’elle souffre d’en être séparée. Tu te souviens de nous, quand on ne se parlait plus ? On ne calculait alors pas notre chance d’habiter ensemble sous le même toit ! On ne pourra jamais remplacer sa vraie famille, mais vivre à trois ici, dans cette maison, ça pourrait tellement y ressembler. Papa, j’ai très envie d’une petite sœur !
Florence
Elle doit être calmée maintenant. J’attends encore cinq minutes, et je monte la voir… pour lui rendre son cahier, et son stylo.
Roxanne
Mon cahier s’est enrichi d’une très belle phrase de Daniel. « Pour une durée indéterminée », je m’appelle : Roxanne Volti… Ça sonne bien ! Roxanne et Florence Volti, j’aime beaucoup aussi. Je suis quelqu’un ! J’ai mon passeport pour exister. Un faux passeport, mais un passeport quand même, qui me permet de descendre du train, et de visiter les paysages.
Florence, Roxanne
– Roxinnou… Je peux te parler ? Ta moitié de sourire… ça veut dire oui ?
Tu sais, je comprends pour l’école. C’est risqué pour ta situation, et peut-être même pour ta sécurité. Personne ne te forcera, et c’est toi qui décide. Mais… J’ai besoin de toi. Sérieux. Depuis que j’ai arrêté mon stage, je dois absolument le faire cet exposé. Celui à propos du droit à l’école pour les élèves étrangers. Toute seule je n’y arriverais pas. J’aimerais tellement que tu m’aides…
Tu n’es pas invisible Roxinnette ! Les gens ne t’ignorent pas… C’est juste que ça les rassure de ne voir que ce qu’ils connaissent. Tout ce que tu as traversé pour arriver jusque-là, c’est pas rien. C’est exactement ça le message ! Le droit à l’école, il n’est pas équitable partout sur la planète. Faut le dire. Faut le dénoncer…
Ici en France on a vraiment de la chance, et on ne s’en rend même pas compte…
Regarde ce que j’ai découvert sur internet… C’est de la bombe atomique : Circulaire n° 2002-063 du 20 mars 2002 ! Elle dit que tous les enfants étrangers doivent être accueillis à l’école, même ceux sans papiers.
« Aucun enfant ne peut être privé de l’accès à l’éducation, même si sa situation administrative n’est pas régularisée. »
Et c’est aussi écrit dans la convention internationale des droits de l’enfant (article 28). La France l’a signée. Elle garantit le droit l’éducation à tous les enfants, sans distinction.
Ça veut dire que ma principale m’a un peu enfumée, en t’acceptant au collège en échange de mon retour en cours. En vrai, elle n’a pas le droit de te refuser. Et mieux encore, elle n’a pas le droit d’informer la préfecture ou les services de police par rapport à ta situation. Ce serait contraire au « principe de neutralité et de protection de l’enfance ». C’est écrit, je te jure.
Roxanne
Je regarde Florence me parler comme l’ange de la première fois, descendue du ciel pour m’apporter un casse-croute quand dans ma vie il faisait faim ! Pas juste la faim du ventre… celle du cœur aussi ! Amma… la famille… Vos prières fonctionnent. Un dôme anti malheur semble se déployer au-dessus de ma tête.
Je vais t’aider Florence, pour ton exposé. Je sais pas trop ce que je pourrais dire ou faire, mais je veux bien te prendre la main et te suivre…
Tout est confus dans ma tête. Mes idées ont besoin d’être mises au clair. Mon cahier, mon journal, va m’y aider… Je choisis le bleu pour réfléchir, et je garde le vert pour écrire l’espoir !
Je m’appelle Roxanne Volti. Roxanne est le nouveau prénom que m’a choisi ma mère, et Volti, c’est le nom de famille du père, que j’ai actuellement la chance d’avoir en prêt. Je suis une seule et même personne, malgré le pays d’où je viens. Un nom différent ne fait pas de moi une personne différente. Mon passé, lui, ne change pas. Et sur le chemin de mon avenir, c’est bien la même personne qui avance. Toujours.
La Terre est une planète volcanique. Mais pas seulement en termes géologiques, mais aussi humainement parlant. C’est complètement faux de croire que la race humaine est une espèce pacifique. Depuis le début de son histoire, elle n’a jamais arrêté de se taper dessus. Partout sur la planète, ces fameux volcans humains éruptent, et déversent leur coulée de haine et de violence sur les villages, les hommes, les femmes et même les enfants. On n’est pas fait pour s’aimer. Quand on échappe au conflit, tout juste on se tolère. Ou bien on s’ignore.
En vrai, c’est ce que certains voudraient bien nous faire croire, mais la vérité est ailleurs. Malgré notre auto-proclamation d’êtres évolués, l’intelligence reste bien derrière nos instincts primitifs animaux. Dans toute meute il faut un chef, qui doit asseoir son autorité par la force. Le monde d’aujourd’hui s’est hélas construit comme ça. Pour montrer leur toute-puissance, les chefs de meutes se font la guerre, non plus pour s’approprier des territoires de chasse pour nourrir les leurs, mais pour accumuler toujours plus de richesses et de technologies. Dans cette course effrénée à vouloir dominer le monde, il n’y a aucune règle, et tous les coups sont permis : sacrifier leurs propres individus, comme épuiser inexorablement les ressources naturelles de la Terre.
Mon chef de meute à moi s’est fait croquer ! J’ai traversé de nombreux pays, à la recherche d’une nouvelle meute qui voudrait bien m’accepter. On ne choisit pas, on est choisi, le plus souvent. Aujourd’hui, rien n’est encore acquis. On me renifle, on me lèchouille. Je dois me montrer forte, et utile. Aurais-je été dévorée, si j’avais été moche et malade ?
Pour la première fois quand je regarde là, au-dessus de ma tête, j’aperçois le bleu du ciel. J’ai trouvé un refuge, un vrai, un qui s’emmène partout. C’est la connaissance ! Le savoir ici est en libre-service. Il me fait grandir, et me fortifie. Je veux rester… Ne plus partir, ni fuir. Je veux… Je… Je veux être une belle personne ! Aidez moi !
Florence
Je laisse Roxanne à son écriture. Elle paraît… presque joyeuse. Et sérieuse, comme si écrire la rendait plus forte. Elle change, elle grandit à vue d’œil.
Je pars dans ma chambre, prier qu’une idée géniale traverse mon esprit, et vienne sauver mon exposé !