R11 – Engagements

   Dan, Florence et Roxanne rencontrent Claire Fitoussi, une intervenante de la Croix Rouge, pour évaluer la possibilité de Roxanne à rester chez Dan. Grace à son cahier, Roxanne fait forte impression, aussi bien auprès de l’intervenante de la Croix Rouge, qu’auprès de la principale du collège…

Dan fait les cent pas dans le salon, incapable de rester assis. Il attend la visite de l’intervenante de la Croix Rouge, qui vient évaluer la situation de Roxanne.

Dan

Jeudi !… Il y a des matins qu’on aimerait pouvoir reporter à une autre date ! Quel genre de question cette Claire Fitoussi, de la Croix Rouge, va-t-elle bien pouvoir poser à Roxanne ? Et que va-t-elle pouvoir répondre, avec toute sa timidité et sans sa voix ?… Je n’ai pas non plus eu le temps de briefer les filles sur ce qu’il fallait dire ou non. Peut-être est-ce mieux ainsi, l’honnêteté plaide en notre faveur… toute carabistouille décrédibiliserait nos bonnes intentions. Elle devrait arriver d’une minute à l’autre. J’appelle les filles. Roxanne tient fermement son cahier entre ses bras. Florence est nerveuse. La sonnerie retentit enfin !

Claire Fitoussi, Florence

– Bonjour Monsieur Volti, bonjour Mesdemoiselles, Roxanne et … ?

– Je suis Florence, Madame. L’interprète… enfin… si besoin, je suis là !

– Merci Florence, je suis contente que tu sois là aussi. Merci Roxanne d’accepter de me rencontrer. Même si ça te semble un peu précipité. Je… je peux rentrer ?

Dan – Claire Fitoussi

– Heu… oui, bien sûr… Excusez nous. Votre visite, pour tout vous dire, nous stresse tous un petit peu…

– Aucune crainte à avoir rassurez vous. Ma démarche est avant tout humaine, plutôt qu’administrative.

Dan se détend un peu, et invite tout le monde à s’installer autour de la table de la salle à manger. Roxanne ne quitte pas du regard Claire Fitoussi, à juger à travers ses mots et gestes, le niveau de confiance qu’elle peut lui accorder. Claire Fitoussi s’assoit à la table, garde un sourire un peu forcé, et pose son sac par terre sans rien en sortir, pas même un papier ou un stylo. Ses deux mains devant elle, son regard trahit une petite nervosité, qu’elle tente de contenir. Roxanne ne desserre pas son cahier de sa poitrine. Claire baisse les yeux, prend une longue respiration, adopte une expression faciale beaucoup plus naturelle, puis s’adresse à Roxanne.

– Aujourd’hui, tu vois, c’est moi qui viens me présenter à toi. Tu as le droit de me poser toutes les questions qui te passent par la tête. J’essaierai d’y répondre. Je m’appelle Claire Fitoussi. Mon travail consiste à aider des gens comme toi, dans l’urgence de trouver un toit, une famille, une école, et s’il le faut, des papiers légaux français.
   Je n’ai rien à voir avec la police ou tout autre organisme lié au contrôle de l’immigration illégale. Avec moi tu peux t’exprimer en toute confiance. Je suis là pour aider, et faciliter les démarches administratives. Ensemble, toi, moi, Florence et son papa, nous allons former une équipe. Notre mission, c’est que tu sois en sécurité et que tu retrouves peu à peu une vie… que les enfants de ton âge ont ici.
   La règle est simple : on se dit tout, et au final c’est toi qui décides. C’est ok ?

Roxanne hésite une fraction de seconde, puis tend son cahier en guise de réponse, avec un regard plein de sincérité.

– Ah… Tu me donnes ton cahier ? C’est… Je peux lire ? Vraiment ?

– Madame Fitoussi, après avoir lu les premières lignes de ce cahier, hier, j’ai très vite compris qu’il était bien plus qu’un simple journal pour Roxanne. C’est un appel au secours… Alors, j’ai pris la liberté d’y écrire un mot, important pour elle. Tout est allé si vite. Nous n’avons pas eu le temps d’apprendre son histoire, à notre petite Roxanne. Je suis parfaitement conscient que si sa véritable famille la réclamait, et si sa décision était de la rejoindre, Florence et moi serions bien évidemment heureux pour elle. En attendant… l’engagement pris sur son cahier, je l’assume pleinement. Je suis… très fier qu’elle puisse porter notre nom de famille. Voire, s’il le fallait un jour… de façon définitive.

Claire Fitoussi prend le temps de lire toutes les pages du cahier, dans un grand silence. Son regard reste accroché sur la dernière ligne: « Je veux être une belle personne ! Aidez-moi !« . Profondément émue, elle relève les yeux vers Roxanne qui, fébrile, attend sa réaction.

– Roxanne, tu écris remarquablement bien… Tu fais preuve d’une grande maturité pour ton âge. Je… Ce que j’ai lu est très touchant. On a beau en voir dans ce métier… Tu l’es déjà, ma grande, une belle personne !

Roxanne sourit à ce compliment, tout en ne quittant pas le regard de Claire Fitoussi, dans lequel elle lit une sincérité rassurante.

 – Ce que tu as écrit là, répond déjà à beaucoup de mes questions…

Claire Fitoussi lache un petit rire nerveux.

– Tu me prends de court, là !
   Pour aujourd’hui, je pense avoir obtenu beaucoup plus que prévu…
   La suite, la voilà : je vais ouvrir un dossier d’accompagnement auprès de notre plateforme. Cela ne déclenche pas de procédure judiciaire, mais nous permettra de commencer à t’aider. Il faut que je te dise, Roxanne, que rester ici, si tout le monde est d’accord, c’est possible. Mais le chemin risque d’être un peu long. Il faudra que je revienne, peut-être accompagnée d’une psychologue.
   Je vois aussi que tu es très bien entourée. Ton journal est magnifique, Roxanne, continue d’écrire… Tu as une très jolie plume.

Florence cherche l’attention de Claire Fitoussi du regard, qu’elle ne trouve pas. Elle hésite, puis ose poser sa question…

 Florence – Claire Fitoussi

– Madame… ?

– Oui, Florence ?

– Demain, Roxanne m’accompagne à mon collège… J’ai un peu menti à ma principale. Je lui ai dit que Roxanne était là, avec ses parents, et de façon légale. Mais c’était pour la protéger… Pour lui faire découvrir mon collège. Et ma principale veut bien l’accueillir pendant deux semaines, avec moi, en échange d’un travail qu’on doit faire ensemble. Mais j’ai lu sur internet que, même sans papier, un enfant peut aller à l’école. Ça fait partie de ses droits…

– Tu as parfaitement raison Florence, en ce qui concerne le droit à l’éducation, en France. En revanche, ton petit mensonge n’apportera pas la stabilité juridique à Roxanne, ni la confiance en nos institutions dont elle a fondamentalement besoin. Je te conseille fortement que toutes les deux, vous alliez voir cette dame, et tout lui expliquer. Elle non plus ne travaille pas avec la police des frontières. Pour être officiellement inscrite à l’école, Roxanne aura besoin de documents d’identité et plusieurs démarches administratives, mais elle peut commencer à y aller avant, tu as raison. Les démarches prennent hélas toujours un peu de temps, mais avec de la patience et de la vigilance on est très souvent récompensé.

– Je vous remercie bien sincèrement de vous être déplacée pour Roxanne. Et aussi de votre précieuse suggestion pour ma fille.

– C’est moi qui vous remercie Monsieur Volti, et aussi au nom de Roxanne. Ce que vous faites pour elle est admirable. En lui offrant un toit, et votre soutien, vous soulagez aussi nos services. Trop peu de gens réagissent comme vous. Nous nous revoyons bientôt ?

– Avec plaisir, je vous raccompagne.

Roxanne a repris son cahier journal. Sur le pas de la porte, elle regarde, pensive, Claire Fitoussi s’éloigner, et regagner sa voiture floquée d’une croix rouge sur la portière. Dan retourne à son ordinateur, vidé émotionnellement, mais soulagé par l’approche très douce de Claire Fitoussi.

Roxanne

   Me voici descendue du train pour de bon. Je passe le seuil de la gare. Je découvre un paysage beaucoup moins hostile. 
   Daniel est retourné à son ordinateur, à la table du salon… J’ose ? J’ose pas ?… Je m’avance, en respectant bien son angle mort, qu’il ne me voie pas. Je dois me laisser la possibilité de tout abandonner à la toute dernière seconde… Et puis tant pis… J’y vais. Sans le regarder, je grimpe sur ses genoux, face à l’écran de son ordinateur. Un fichier Word est ouvert, le curseur positionné à la fin de sa phrase. J’appuie sur « return » pour sauter une ligne. Je sélectionne « caps lock », et j’écris : « MERCI ! ».
   Je voulais écrire encore plus, mais ses mains se resserrent sur mon ventre, et sa tête se pose sur mes cheveux. Je reste un instant comme ça, sans réaliser vraiment ce qu’il se passe. Puis je me libère délicatement de son étreinte, et toujours en évitant de croiser son regard, je cours jusqu’à ma chambre-bureau. La porte claque. Mon cœur tambourine toujours… Mais, mission accomplie !

Le lendemain matin, Florence se réveille l’angoisse au ventre.

Florence

   Vendredi matin… déjà ! Mal dormi, mal réveillée, mon corps a quatre-vingt-dix ans. La tête de ma principale me hante depuis hier soir, comme dans un film d’horreur. Elle a pourri ma nuit, et elle s’invite au « p’tit dèj » ! Je suis la première en bas, mais encore endormie ! Mon père a fait l’effort de se lever… Mais à voir sa tête, lui non plus n’est pas sorti du lit ! Roxanne, radieuse, descend l’escalier. Son sourire apporte à cette ambiance de zombie un rayon d’espoir. Cette journée est la plus importante de toute ma vie. La confrontation de Roxanne avec la principale, et aussi avec les autres élèves me noue l’estomac. Rien ne passe à part le café. Je crois que je serais prête à me bagarrer pour la protéger !

   Je lui ai trouvé un sac « fashion » pour son cahier, et ce qu’elle veut emporter pour cette première journée de collège. On quitte la maison, sous le regard discret de mon père, caché derrière la fenêtre à l’étage. Avec ce sac accroché à son épaule, impossible de savoir si elle va en cours, ou faire du shopping ! Elle ne doit plus jamais ressembler à… comment je l’ai trouvée la première fois. C’est idiot, maintenant c’est moi qui me sens en décalage, avec mon costume de collégienne.

   On marche ensemble sur le trottoir. J’ai envie de lui prendre la main. Mais je suis à peine plus grande qu’elle… J’emprisonne volontairement mes mains dans les poches.

   Arrivées au collège. À moi toute seule je suis son service de sécurité. Je regarde partout, soutiens les regards qui pourraient être malveillants… J’en fais trop, faut que je me calme. La première impression est la surprise. Elle passe inaperçue ! À part bien sûr quelques garçons, qui malgré son âge, la calculent. Elle, elle marche sur un nuage. La tête beaucoup plus droite, mais l’air complètement perdue dans ses pensées.

   La cloche sonne, la foule se disperse. Nous nous dirigeons vers le secrétariat, sans se presser. J’aurais voulu qu’il y ait la queue, nous sommes les deux seules clientes !

Florence – Secrétaire

– Bonjour, je suis Florence Volti, en troisième B, je… Madame la principale voulait nous voir, ce matin, moi et mon amie étrangère.

– Bien d’accord, je vais la prévenir, attendez un instant je vous prie… Madame Lorenzetti va vous recevoir.

Florence

…Et dire bonjour, on t’a appris ? Pourquoi j’ai toujours l’impression que les adultes parlent aux élèves avec une pointe de mépris ? Comme pour se sentir supérieur ! Mince, j’ai oublié le mot des parents… panique, est-ce que ça va passer quand même ?

Madame Lorenzetti, Florence, Roxanne

– Entrez Mesdemoiselles. Bonjour Florence. Je suis heureuse de voir que tu as tenu ta promesse. Alors, tu me présente ta jeune amie ?

– Ah, oui… Bonjour Madame… C’est Roxanne… Volti !

– Bonjour Roxanne… Volti ?

– Euh, oui… Je vous ai un peu menti !

– Je t’écoute ?

Florence

   Oh mon dieu aidez-moi, elle est où la porte de sortie… Roxanne fouille dans son sac. Elle sort son cahier. Le miracle, enfin, se produit. Elle le tend à la principale.

Madame Lorenzetti, Roxanne, Florence

– Merci Roxanne. Je dois lire ?

– S’il vous plait à voix haute, Madame. C’est une surprise, pour moi aussi…

– Très bien, alors, allons y…

Florence et son père veulent me protéger.

   Je m’appelle Roxanne Volti depuis seulement deux jours. Monsieur Daniel Volti me prête son nom, le temps que ma situation soit régularisée. Vous pouvez lire sa déclaration en première page.

   Je viens d’un pays où il ne m’est plus autorisé d’étudier. Ma famille et moi avons beaucoup fui, beaucoup marché. J’aime ce pays, votre pays. J’ai trouvé refuge dans leurs bibliothèques. Le savoir est notre seule richesse. J’ai appris beaucoup de choses, toute seule. Je veux continuer, avec des professeurs.

   Malheureusement nous ne pensions pas rester. Notre différence insupporte certains. Même la police a fini par s’en mêler. C’est sûrement à cause d’elle que je suis séparée de ma famille, et de mes amis. Mon oncle savait que ce genre d’incident finirait par arriver. Il sait aussi très bien mon désir d’étudier. Il a bien vu que j’ai appris le français seule, et que je suis douée. Il m’a demandé de ne pas les suivre, ou tenter de les retrouver. Selon lui, c’était la seule solution pour que je reste ici, en France.

   Une dame de la Croix Rouge est passée hier matin chez Florence et son papa. Elle dit pouvoir m’aider. Elle dit qu’elle en a le pouvoir, mais que ce sera long. J’ai besoin de temps, Madame. Et j’ai besoin d’étudier pour trouver ma place.

   Aidez-moi !

   Merci de m’avoir lue.

Florence

   Je suis émue aux larmes. La principale est dans la maîtrise, mais ses yeux à elle aussi sont brillants. Roxanne l’a touchée. Son cahier est devenu soudainement un objet précieux. Elle le repose avec beaucoup plus de précaution, que lorsqu’elle s’en est saisie…

Madame Lorenzetti

– Eh bien… Ce que tu viens de partager est… surprenant, et bouleversant.

   Cette sincérité et ce courage m’ont beaucoup touché. Je vais être honnête envers vous Mademoiselle, je ne m’attendais absolument pas à une telle demande. Je dois reconsidérer ma proposition faite à Florence, car… vous méritez bien plus qu’un simple statut d’observatrice… Cette motivation est une force qui rayonne en vous, et qui m’oblige à vous aider. Gardez là, ne lâche rien. C’est la clé pour une adaptation rapide et réussie.

   Voici donc ce que je vous propose, jeune fille… Quelque soit votre situation vis-à-vis de l’administration française, je me dois, et je serais très heureuse de vous accueillir, ici, dans cet établissement scolaire. Une disposition adaptée me permet, comme d’autres avant vous, de vous y inscrire comme élève.

   Rassurez-vous, je ne suis ni juge, ni agent de l’immigration, Roxanne, juste responsable de l’établissement et de ses élèves.
   Je demande seulement en retour, un strict respect envers le personnel encadrant, mais aussi entre vous, les élèves, quelles que soient vos différences, visibles ou non… Je demande également que le travail à fournir soit pris très au sérieux. On n’obtient jamais rien sans effort. Ton exposé Florence, est en ce sens très important, et non négociable.

   Alors, si les conditions vous vont, Mademoiselle Roxanne Volti.. Je serais ravie de vous revoir lundi matin.

   Il me faudra plus tard, pour sécuriser votre dossier, des documents d’identité et travailler avec l’assistante sociale. Mais je le rappelle, cela ne vous empêche pas de commencer l’école. Dès la semaine prochaine, vous rencontrerez notre conseillère d’orientation, pour un test d’évaluation. Aujourd’hui je vous laisse entre les mains de Florence, elle vous fera visiter. À midi vous pourrez aussi découvrir notre délicieuse cantine scolaire ! Voici deux tickets, je vous invite jeunes filles !

   Entre nous, les filles, je considère qu’un contrat est passé. Ne me décevez pas. Florence, tes résultats doivent être à la hausse ! Tu en es capable, c’est un rappel. Une dernière chose mesdemoiselles… J’ai pris sur moi de remplacer le stage obligatoire de Florence, par un exposé duquel j’attends beaucoup. Alors, au travail…

   Sommes nous toutes d’accord ? Des questions ?

Roxanne est hypnotisée par la principale. Elle ne sais plus si c’est bien à elle qu’elle s’adressait. La première fois de sa vie qu’on la vouvoie la déstabilise. Elle regarde la principale avec des yeux tellement grands qu’elle reste figée un instant. Puis, fouille les mains tremblantes dans son sac… et sort un petit carton, sur lequel est écrit : « MERCI MADAME ».

Florence

   A mon tour d’être aphone. Prise par l’émotion, je ne sais plus quoi répondre. Roxanne avait préparé son entrevue… Dans ma tête tout se mélange. Ses recommandations, Pythagore, les enfants migrants, mon bureau à la maison en bazar… D’un signe de tête, j’acquiesce, sans plus trop savoir à quoi. La cantine, le contrat, la fin de l’entretien ?

   Nous sortons du bureau, soulagées. Ce qui était tant redouté, s’est finalement assez bien passé. Elle impressionne, mais n’est pas si terrible que ça. Sa tête ne devrait plus alimenter mes cauchemars !

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