R12 – Engagements

   Dan, Florence et Roxanne rencontrent Claire Fitoussi, une intervenante de la Croix Rouge, qui ouvre un dossier informel pour aider Roxanne à rester en France légalement. Roxanne fait forte impression avec son cahier, où elle raconte son parcours et son désir d’étudier, touchant profondément Claire puis la principale du collège…

Dan

   Il y a des matins qu’on aimerait pouvoir reporter à une autre date ! J’attends, pas sans une certaine angoisse, cette Claire Fitoussi de la Croix Rouge, pour établir un premier état des lieux avec Roxanne. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Je n’ai pas briefé les filles sur ce qu’il fallait dire ou non. Je pense que l’honnêteté plaide en notre faveur, et que toute carabistouille décrédibiliserait nos bonnes intentions. Elle devrait arriver d’une minute à l’autre. J’appelle les filles. Roxanne tient fermement son cahier entre ses bras. Florence est nerveuse.

Claire Fitoussi, Dan, Florence, Roxanne

– Bonjour Monsieur Volti, bonjour Mesdemoiselles, Roxanne et … ?

– Je suis Florence, Madame. L’interprète… enfin… si besoin, je suis là !

– Merci Florence, je suis contente que tu sois là aussi. Merci Roxanne d’accepter de me rencontrer. Aujourd’hui, tu vois, c’est moi qui viens me présenter à toi. Je m’appelle Claire Fitoussi. Mon travail consiste à aider des gens comme toi, dans l’urgence de trouver un toit, une famille, une école, et s’il le faut, des papiers légaux français.

  Je n’ai rien à voir avec la police ou tout autre organisme lié au contrôle de l’immigration illégale. Avec moi tu peux t’exprimer en toute confiance. Je suis là pour aider, et faciliter les démarches administratives. Ensemble, toi, moi, Florence et son papa, nous allons former une équipe. Notre mission, c’est ton bonheur avant tout.

  La règle est simple : on se dit tout, et au final c’est toi qui décides. C’est ok ?

  Ah… Tu me donnes ton cahier ? C’est… Je peux lire ? Vraiment ?

 – … (voir R11 – Droit de l’enfant)

– Madame Fitoussi, lorsque ma fille m’a montré ce cahier, hier, j’ai pris la liberté d’y écrire un mot… Tout est allé si vite. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre son histoire, à notre petite Roxanne. Je suis parfaitement conscient que si sa véritable famille la réclamait, et si sa décision était de la rejoindre, je serai bien évidemment heureux pour elle. En attendant… l’engagement pris sur son cahier, je l’assume pleinement. Je suis… très fier qu’elle puisse porter notre nom de famille. Voire peut-être un jour… de façon définitive.

– Roxanne, ce que je lis là est très touchant. Tu fais preuve d’une grande maturité pour ton âge. Je… On a beau en voir vu dans ce métier, mes yeux doivent trahir mon émotion.

 – …

  Ce que tu as écrit là, en dit beaucoup plus que toutes les questions que j’avais à te poser… Tu me prends de court !

  Pour aujourd’hui, j’ai obtenu beaucoup plus que prévu…

  La suite, la voilà : je vais faire un signalement « bienveillant », informel, à notre plateforme. Cela permettra d’ouvrir un dossier, mais sans démarche juridique précipitée. Pour que tu puisses rester ici. C’est possible ! Mais il faudra que je revienne, peut-être accompagnée d’une psychologue, si vous êtes d’accord ?

  Je vois que tu es bien entourée ici. Ton journal est magnifiquement bien écrit, continue…

– Madame… ?

– Oui, Florence ?

– Pour l’école… J’ai menti à ma principale. Je lui ai dit qu’elle était là, avec ses parents, de façon légale. C’était pour lui faire découvrir mon collège. Et ma principale veut bien l’accueillir pendant deux semaines, avec moi. Mais j’ai lu sur internet que, même sans papier, un enfant peut aller à l’école. Ça fait partie de ses droits…

– Tu as parfaitement raison Florence, en ce qui concerne le droit à l’éducation, en France. En revanche, ton petit mensonge n’apportera pas la stabilité juridique à Roxanne, ni la confiance en nos institution dont elle a fondamentalement besoin. Je te conseille fortement que toutes les deux, vous alliez voir cette dame, et tout lui expliquer. Elle non plus ne travaille pas avec la police des frontières. Pour être officiellement inscrite à l’école, Roxanne a besoin d’un numéro de sécurité sociale. Ça risque de prendre un peu de temps à obtenir.

– Je vous remercie bien sincèrement de vous être déplacée pour Roxanne. Et aussi de votre précieuse suggestion pour ma fille.

– C’est moi qui vous remercie Monsieur Volti, et aussi au nom de Roxanne. Ce que vous faites pour elle est admirable. En lui offrant un toit, et votre soutien, vous soulagez aussi nos services. Trop peu de gens réagissent comme vous. Nous nous revoyons bientôt ?

– Avec plaisir, je vous raccompagne.

Roxanne

   Me voici descendue du train pour de bon. Je passe le seuil de la gare. Je découvre un paysage beaucoup moins hostile. 

   Daniel est retourné à son ordinateur, à la table du salon… J’ose ? J’ose pas ?… Je m’avance, en respectant bien son angle mort, qu’il ne me voit pas. Je dois me laisser la possibilité de tout abandonner à la toute dernière seconde… Et puis tant pis… J’y vais. Sans le regarder, je grimpe sur ses genoux, face à l’écran de son ordinateur. Un fichier Word est ouvert, le curseur positionné à la fin de sa phrase. J’appuie sur « return » pour sauter une ligne. Je sélectionne « caps lock », et j’écris : « MERCI ! ».

   Je voulais écrire encore plus, mais ses mains se resserrent sur mon ventre, et sa tête se pose sur mon dos. Je reste un instant comme ça, sans réaliser vraiment ce qu’il se passe. Puis je me libère délicatement de son étreinte, et toujours en évitant de croiser son regard, je cours jusqu’à ma chambre bureau. La porte claque. Mon cœur tambourine toujours… Mais, mission accomplie !

Florence

   Vendredi matin… déjà ! Mal dormi, mal réveillée, mon corps a quatre-vingt-dix ans. La tête de ma principale me hante depuis hier soir, comme dans un film d’horreur. Elle a pourri ma nuit, et elle s’invite au « p’tit dèj » ! Mon père a fait l’effort de se lever… Mais à voir sa tête, il n’est pas encore sorti du lit ! Roxanne, radieuse, descend l’escalier. Son sourire apporte à cette ambiance de zombie un rayon d’espoir. Cette journée est la plus importante de toute ma vie. La confrontation de Roxanne avec la principale, et aussi avec les autres élèves me noue l’estomac. Rien ne passe à part le café. Loin de sous-estimer la bêtise et la méchanceté gratuite, je m’inquiète pour Roxanne. Je crois que je serais prête à me bagarrer pour la protéger !

   Je lui ai trouvé un sac « fashion » pour son cahier, et ce qu’elle veut emporter pour cette première journée de collège. On quitte la maison, sous le regard discret de mon père, caché derrière la fenêtre à l’étage. Avec ce sac accroché à son épaule, impossible de savoir si elle va en cours, ou faire du shopping ! Elle ne doit plus jamais ressembler à… comment je l’ai trouvée la première fois. C’est idiot, maintenant c’est moi qui me sens en décalage, avec mon costume de collégienne.

   On marche ensemble sur le trottoir. J’ai envie de lui prendre la main. Mais je suis à peine plus grande qu’elle… J’emprisonne volontairement mes mains dans les poches.

   Arrivées au collège. À moi toute seule je suis son service de sécurité. Je regarde partout, soutiens les regards qui pourraient être malveillants… J’en fais trop, faut que je me calme. La première impression est la surprise. Elle passe inaperçue ! À part bien sûr quelques garçons, qui malgré son âge, la calculent. Elle, elle marche sur un nuage. La tête beaucoup plus droite, mais l’air complètement perdue dans ses pensées.

   La cloche sonne, la foule se disperse. Nous nous dirigeons vers le secrétariat, sans se presser. J’aurais voulu qu’il y ait la queue, nous sommes les deux seules clientes !

Secrétaire, Florence

– Bonjour, je suis Florence Voti, en troisième B, je… Madame la principale voulait nous voir, ce matin, moi et mon amie étrangère.

– Bien d’accord, je vais la prévenir, attendez un instant je vous prie… Madame Lorenzetti va vous recevoir.

Florence

   …Et dire bonjour, on t’a appris ? Pourquoi j’ai ce sentiment de mépris lorsque les adultes, ici, s’adressent aux élèves ? Mince, j’ai oublié le mot des parents… panique, est-ce que ça va passer quand même ?

Madame Lorenzetti, Florence, Roxanne

– Entrez Mesdemoiselles. Bonjour Florence… Alors, tu me présente ta jeune amie ?

– Ah, oui… Bonjour Madame… C’est Roxanne… Volti !

– Bonjour Roxanne… Volti ?

– Euh, oui… Je vous ai un peu menti !

– Je t’écoute ?

Florence

   Oh mon dieu aidez-moi, elle est où la porte de sortie… Roxanne fouille dans son sac. Elle sort son cahier. Le miracle, enfin, se produit. Elle le tend à la principale.

Madame Lorenzetti, Roxanne, Florence

– Merci Roxanne. Je dois lire ?

– S’il vous plait à voix haute, Madame. C’est une surprise pour moi aussi…

Florence et son père veulent me protéger.

   Je m’appelle Roxanne Volti depuis seulement deux jours. Monsieur Daniel Volti me prête son nom, le temps que ma situation soit régularisée. Vous pouvez lire sa déclaration en première page.

   Je viens d’un pays où il ne m’est plus autorisé d’étudier. Ma famille et moi avons beaucoup fui, beaucoup marché. J’aime ce pays, votre pays. J’ai trouvé refuge dans leurs bibliothèques. Le savoir est notre seule richesse. J’ai appris beaucoup de choses, toute seule. Je veux continuer, avec des professeurs.

   Malheureusement nous ne pensions pas rester. Notre différence insupporte certains. Même la police a fini par s’en mêler. C’est sûrement à cause d’elle que je suis séparée de ma famille, et de mes amis. Mon oncle savait que ce genre d’incident finirait par arriver. Il sait aussi très bien mon désir d’étudier. Il a bien vu que j’ai appris le français seule, et que je suis douée. Il m’a demandé de ne pas les suivre, ou tenter de les retrouver. Selon lui, c’était la seule solution pour que je reste ici, en France.

   Une dame de la Croix Rouge est passée hier matin chez Florence et son papa. Elle dit pouvoir m’aider. Elle dit qu’elle en a le pouvoir, mais que ce sera long. J’ai besoin de temps, Madame. Et j’ai besoin d’étudier pour trouver ma place.

   Aidez-moi !

   Merci de m’avoir lue.

Florence

   Je suis émue aux larmes. La principale est dans la maitrise, mais ses yeux sont brillants. Roxanne l’a touchée. Son cahier est devenu un objet précieux. Elle le repose avec tant de précaution…

Madame Lorenzetti

– Eh bien… Ce que tu viens de partager est… bouleversant.

  Tu es la première, dans ta situation, à montrer autant de sincérité et de courage dans ta démarche. Cette très belle motivation m’a convaincue. Garde là, ne lâche rien. Elle va devenir la clé d’une adaptation rapide et réussie. Je n’ai aucun doute là-dessus.

  Tu n’es hélas pas la première personne, sans existence légale, à venir solliciter une inscription au collège. En vertu des articles L131-1 à L131-6 du code de l’éducation, je suis contrainte d’accueillir tout individu résident sur le sol français, jusqu’à l’âge de seize ans, même en situation irrégulière. D’autres textes officialisent également l’idée qu’aucun enfant ne doit être privé de l’accès à l’instruction.

  Je ne suis ni juge, ni agent de l’immigration, Roxanne, juste responsable de l’établissement et de ses élèves.

  Je suis en revanche intraitable sur le respect envers le personnel encadrant, mais aussi entre vous, les élèves. Je demande également que le travail à fournir soit pris très au sérieux. On n’obtient jamais rien sans effort.

  Alors, si les conditions vous vont, Mademoiselle Roxanne Volti, je serais ravie de vous compter parmi les élèves de mon établissement. Bienvenue au collège, Roxanne.

  L’inscription est bien officielle, mais provisoire. Je vais donc très rapidement te mettre en relation avec notre assistante sociale, qui devra certainement travailler de concert avec la déléguée de la Croix Rouge qui s’occupe de toi. Pour une inscription ferme et définitive, il me faut un numéro de sécurité sociale. Je sais que ça prend du temps. Puis, dès la semaine prochaine, tu rencontreras notre conseillère d’orientation, pour un test d’évaluation. Aujourd’hui je te laisse entre les mains de Florence, elle te fera visiter. Tu as mon autorisation pour participer à tous ses cours, jusqu’à ton test d’évaluation. À midi tu peux aussi découvrir notre délicieuse cantine scolaire ! Voici deux tickets, je vous invite !

  Entre nous, les filles, je considère qu’un contrat est passé. Ne me décevez pas. Florence, tes résultats doivent être à la hausse ! Tu en es capable, c’est un rappel. Par ailleurs, tu n’échappes pas à la présentation que je t’ai demandée. Elle validera ton stage d’observation. Tu devrais être contente, Roxanne peut officiellement t’aider désormais.

  Alors, sommes-nous d’accord ? Avez-vous des questions ?

Florence

   Roxanne refouille dans son sac… et sort un petit carton, sur lequel est écrit : « MERCI MADAME ». A mon tour d’être aphone. Prise par l’émotion, je ne sais plus quoi répondre. Dans ma tête tout se mélange. Ses questions, Pythagore, les enfants migrants, mon bureau à la maison en bazar… D’un signe de tête, j’acquiesce, sans plus trop savoir à quoi. La cantine, le contrat, la fin de l’entretien ?

   Nous sortons du bureau, soulagées. Ce qui était tant redouté, s’est finalement assez bien passé. Elle impressionne, mais n’est pas si terrible que ça. Sa tête ne devrait plus alimenter mes cauchemars !

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