Léonie rencontre Aléïc, malgré l’interdiction de Serge. Elle lui révèle qu’ils partagent le fardeau de fragments de vies multiples, à cause des mêmes expériences. Pour vivre normalement, elle doit se résoudre à en masquer une grande partie. En revanche, dans la situation d’Aléïc, elle pense que ses multiples identités représentent une force plutôt qu’un handicap…

Aléïc
Mon passé de cobaye humain passif est révolu, d’après Serge. Je me trouve dans la même situation que ces vieux murs, une transition d’activité s’impose de toute urgence ! Un bâtiment inoccupé, laissé à l’abandon, se dégrade si vite. Sans existence légale, je ne pourrai jamais subvenir à mes besoins. Et Saint Camille reste, pour l’instant, mon seul abri. Qu’importe qui je suis réellement, le nouveau Aléïc doit se débarrasser de sa clandestinité, et devenir quelqu’un.
– Tu parles tout seul ? Pourquoi ne profites-tu pas d’être encore personne, justement ?
– Mais… Que fais-tu là jeune fille ? Par où es-tu entrée ?
– Alors c’est toi… Celui qui travaille avec Papa Serge ?
– Laisse-moi deviner… Léonie ? C’est toi ? Ta sœur, ta maman, elles ne sont pas avec toi ? On n’a pas le droit de se voir, non ?
– Il m’arrive d’avoir de drôles de visions, cet hôpital… je le connais, pas ma sœur.
– Tu as des souvenirs… jusqu’à quand ? Je veux dire… tu te rappelles de ta petite enfance ?
– Je devrais te haïr… Moi aussi, j’ai récupéré des morceaux d’autres vies… et à cause de toi. Mais j’ai fait une promesse. Ce que tu vois, vivra une vie heureuse, riche, et utile pour l’humanité. Je… je voulais juste voir… à quoi tu ressemblais !
– Léonie… Nous ne pouvons plus rien pour notre passé… Mais pour notre avenir, oui. Ne soyons pas ennemis.
– On verra… on verra, Aléïc 2 !
– Attends, ne t’en va pas… En quoi ça t’arrange que je reste « personne » ?
– Pour moi, rien. C’est juste… Quand on devient quelqu’un, on doit suivre les règles ! Je… je suis obligée de ressembler à celle que je suis devenue, moi, tu vois ?
– Il y a pire comme situation. Tu as des parents, une sœur, un nom de famille, tu vas à l’école… Ta promesse, tu vas pouvoir la tenir.
– Tu as accepté les expériences de Serge sur la mémoire. Puisque ça semblait avoir marché sur toi, il les a ensuite faites sur moi… et sur ma sœur. Résultat, à nous trois, on héberge des dizaines de personnes à la fois. Depuis, je dois faire taire toutes celles qui me suivent à l’école, alors que…! Toi, les tiennes, elles peuvent encore s’exprimer librement… Alors profite !
– Je ne vois aucun profit là-dedans. Quel avantage j’en tirerais, d’endosser plusieurs rôles ?
– T’es plus stupide que je ne l’imaginais ! Tu n’es pas un acteur, tu es tous tes personnages. Et… À plusieurs, on est bien plus efficace que tout seul ! Crois-moi, on dépense bien plus d’énergie à vouloir rester seul dans sa tête, que d’écouter ce que les autres veulent te dire. Je dois rejoindre ma sœur… Serge avait raison au moins sur une chose : notre rencontre, elle nous éloigne définitivement de la normalité.
– Léonie ? Une dernière chose…
– Oui ?
– Serge, tu ne l’appelles pas… Papa ?
– Ennemi ou ami ? Je ne sais toujours pas… Et puis, il est plus souvent avec toi qu’avec nous !