C2 – Calie

   Calie grandit joyeusement, mais sa mère commence à entendre des voix mystérieuses qui annoncent une prophétie inquiétante : sa fille serait « à l’aube d’un sentier funeste ». Peu à peu, ces voix la plongent dans l’angoisse, au point de quitter la France et sa famille pour partir vivre et travailler aux États-Unis, persuadée de protéger les siens en s’éloignant. Mais à distance, elle apprend que Calie est atteinte d’une grave maladie sanguine qui s’aggrave avec les années.
   À douze ans, Calie meurt à l’hôpital, laissant sa mère dévastée et convaincue que la prophétie cache un autre sens. Son ami Josh, scientifique, lui propose alors d’appliquer un protocole expérimental et illégal pour conserver le corps de Calie, la maintenant dans un état « endormi », comme une Belle au bois dormant en attente d’un futur espoir.

Calie a trois ans  

   C’est une enfant magnifique et en bonne santé. Elle est rentrée à la maternelle en septembre. L’idée de la laisser une journée entière à l’école fut beaucoup moins difficile à appréhender pour elle que pour moi, sa mère. Adorable bouille d’amour, elle s’est précipitée vers les cuisines miniatures, autour desquelles s’affairaient déjà d’autres enfants. Alors qu’on me pressait de partir discrètement, la fascination de découvrir une planète à sa dimension, peuplée de petits êtres de sa taille, lui a complètement fait oublier que j’étais encore là. Encouragée par sa maitresse, je suis finalement repartie, résignée à devoir attendre la fin de l’école pour mon prochain bisou.

   En repensant à cette époque, je ne peux m’empêcher de ressentir une douce nostalgie. Nos journées bien remplies avaient leurs défis, mais elles étaient empreintes de joie. Je croyais alors que ce bonheur durerait. Mais insidieusement, tout commençait déjà à se fissurer. Moins d’un an plus tard, tout avait basculé.

   Malgré ce qu’on pense, je ne suis pas schizophrène. Je suis assez bien placée pour au moins éliminer cette hypothèse. Cependant, les voix sont bien là. Elles semblent attendre quelque chose de moi, mais leur langage est énigmatique, presque cryptique. Elles surgissent à l’improviste, parfois dans un murmure, parfois comme un coup de tonnerre. Certaines sont froides et autoritaires, d’autres semblent chuchoter dans une langue que je ne comprends pas. Mais toutes laissent derrière elles la même chose : une angoisse suffocante, comme si le monde s’effondrait autour de moi. Les conséquences négatives dans mon travail et à la maison furent nombreuses et destructrices. 

   Pour tenter d’aller mieux et oublier cette pseudo maladie, que je peine encore aujourd’hui à définir, j’ai décidé d’en ignorer un moment les symptômes. En refusant d’écouter les messages que je recevais à mon insu, je me forçais à croire que j’étais normale, comme les autres, que ce n’étaient que de petits moments de fatigue, et que ça allait vite passer. Je me trompais. Le pouvoir des mots peut faire vaciller n’importe quelle sensibilité. Mon équilibre psychique a sévèrement basculé lorsqu’une voix claire, presque enfantine, mais glaciale, m’a annoncée que ma fille se tenait « à l’aube d’un sentier funeste ».

   Ces mots ont frappé comme une sentence irrévocable. J’étais seule, dans le calme apparent de la maison, et pourtant, ils résonnaient partout : dans mes oreilles, dans mon esprit, dans mon cœur. Une certitude s’est imposée à moi : ma fille était en danger, et j’étais la clé de sa survie.

   Je ne sais encore pas pourquoi, j’ai immédiatement pensé à un accident de voiture, dans lequel ma responsabilité allait être engagée. Le lendemain, je déposais mes clés de voiture pour ne plus jamais les reprendre. Ce choix, dicté par une peur viscérale, a bouleversé notre quotidien. Chaque trajet devenait un casse-tête, chaque déplacement une source de tension. Mon mari, déjà submergé par son travail, ne comprenait pas cette décision soudaine. Moi-même, je ne savais déjà plus si j’agissais par prudence ou par folie. Une seule chose paraissait évidente : conduire signifiait risquer la vie de ma fille, et c’était un fardeau que je ne pouvais plus porter.

Calie a quatre ans et demi  

   Elle est agitée, la maitresse ne la tient pas assise une heure durant sur sa chaise. Elle manque de sommeil. Les transports en commun sont devenus un vrai calvaire.  En plus de devoir se lever plus tôt, on doit partager un espace bondé de gens pressés, blasés, et convaincus d’avoir l’air moins triste que leurs voisins.

   Moi qui voulais rester sourde à ce que j’entendais dans ma tête, je me suis laissée piéger toute seule. En ayant eu la faiblesse d’écouter le message d’une seule voix, j’ai ouvert la boite de pandore. Tout a basculé ce jour-là. En mère super inquiète, j’écoute désormais tout ce qui pourrait éclairer mon angoisse. Mais ce qui me parvient est une véritable cacophonie, des ordres contradictoires, des avertissements énigmatiques, et des phrases qui ne veulent rien dire. Chaque message est une lame qui tranche un peu plus ma raison. Je vais de moins en moins bien.

   J’ai trituré cette maudite phrase, au style un peu ancien, encore et encore, cherchant un sens caché, une vérité enfouie dans chaque mot. Était-ce un avertissement ? Une condamnation ? Une énigme laissée pour que je m’y perde ? Dans cette voix presque douce, teintée d’une tristesse mélancolique, j’ai cru percevoir une présence. Une jeune fille, fugace et éthérée, s’est dessinée dans mon esprit. Était-ce un souvenir, une illusion, ou quelque chose qui tentait de m’avertir depuis un autre monde, un autre temps ?

   Toute cette histoire tourne chez moi à l’obsession, sans compter que pour se faire entendre, ces voix volent à mon état conscient quelques secondes, quelques minutes, des moments interminables de plus en plus difficiles à gérer au quotidien.

   Sur le trajet de l’école, dans les transports, j’abandonne Calie, pendant de trop longues minutes, à un vrai zombi accroc à une tout autre dimension. Pendant ces absences, c’est comme si je cessais d’exister. Mon corps reste là, debout, la main accrochée à ce qu’elle trouve pour me retenir, mais mon esprit disparaît happé par un gouffre. Quand je reviens, le monde a avancé sans moi. Calie me regarde, ses yeux remplis d’incompréhension, parfois de larmes. Elle cherche des réponses à des questions qu’elle n’ose pas me poser. Elle est restée seule… abandonnée à des regards étrangers qui dévisageaient sa mère.

   Je désespère de trouver quoique ce soit qui pourrait empêcher cette prophétie de se réaliser. Malgré le nez plongé dans leur téléphone portable, les gens doivent avoir un troisième œil, que la psychose du moindre comportement suspect suffit à tenir ouvert. Ils feignent de regarder leurs écrans, mais leurs yeux trahissent une curiosité mal contenue. Des regards rapides, presque innocents, se transforment en fixations prolongées. Est-ce de l’inquiétude ? Du jugement ? Ou simplement le reflet de mes propres craintes ? Chaque œil posé sur moi amplifie mon malaise, comme si le poids de ma folie devenait visible pour tous.

Calie a cinq ans  

   Rien ne va plus. La fréquence de mes absences met sérieusement en danger Calie. Passée la quarantaine, je perds le contrôle de ma vie. Mes amis me lâchent les uns après les autres. Au vu de mes symptômes, comment ne pas suspecter chez moi des problèmes d’addiction à l’alcool, ou à toute autre substance psychotrope ! Je redoute voir débouler chez nous les services sociaux, pour nous retirer la garde notre enfant !

   Serge, mon mari, est professeur en médecine et chercheur. Il est, se vante-t-il, sur le point de faire une découverte fondamentale, qui va révolutionner le monde scientifique. Malgré tout son amour, son trop peu de temps passé à la maison ne m’apporte pas le réconfort dont j’ai fondamentalement besoin en ce moment.

   La perspective de sombrer encore plus profondément dans la dépression, et perdre le peu de contrôle qu’il me reste sur ma vie, m’oblige à trouver très rapidement la réponse ferme et définitive à la question : comment épargner ma famille de ce fardeau encombrant et grandissant que je suis devenue ?

   Ce matin, dans les yeux de Calie, j’ai vu une sorte de peur silencieuse. Après une nuit agitée, à son réveil, elle m’a regardée comme on regarde une étrangère qui aurait envahi sa maison. « Maman ? Je veux Myou ! », m’a-t-elle murmuré, d’un ton si doux mais inquiet à la fois. J’ai senti mon cœur se briser en mille morceaux. Je n’ai rien répondu, mon câlin du matin s’est envolé. J’ai juste détourné les yeux, incapable d’affronter le reflet de ce que je suis devenue.

   C’en est trop ! Mes troubles mentaux se lisent sur mon visage. Quels souvenirs vais-je laisser à ma si fragile petite chérie d’amour, à ce rythme ? Je n’en peux plus, je ne me supporte plus, dans la tête des gens j’imagine être devenue un monstre. Cette question, je me la suis posée des centaines de fois : est-ce le moment d’en finir pour de bon, avant de ne plus en avoir la force ?

   La frousse du néant me retient cette fois encore de commettre l’irréparable, mais la nécessité pour moi de couper les ponts avec tous ceux qui m’entourent est plus forte que jamais. Chaque jour, je sens le sol se dérober un peu plus sous mes pieds. Si je reste, je vais m’effondrer, et entraîner tout le monde avec moi. Mais partir… Partir, c’est abandonner ma fille, mon mari, ma vie entière. Je me demande si c’est un acte de courage ou de lâcheté. Peut-être les deux. Peut-être aucun. Tout ce que je sais, c’est que je dois choisir, avant qu’il ne soit trop tard.

   La mort dans l’âme, j’ai décidé une bonne fois pour toute d’organiser mon départ, en secret, pour éloigner toute chance de me laisser convaincre de rester. Je fuis, lâchement, mais c’est ça ou bien perdre mon âme ici. Mes Ph.D de « Psychiatrist » et « Psychoterapist », obtenus à l’Université de Georgetown à Washington DC, m’ont autorisée à remplir directement des « applications » d’emploi aux États Unis. Grâce à mon expérience professionnelle ici, en France, et à mon bouquin qui m’a apporté une certaine notoriété, y compris outre-Atlantique (L’affectif au secours de tous les maux, par Élise Ioannis), j’ai très vite obtenu un nouveau travail, accompagné de l’indispensable visa.

   Serge est rentré tard hier soir. Il se rend bien compte qu’un truc ne tourne pas rond chez moi. Son habituel « ça va ? » devient parfois horripilant. Malgré une bonne volonté de façade, le ton avec lequel il le prononce… me fait juste penser à la deuxième question qu’il meurt d’envie de me poser, « qu’est-ce qu’on mange ? ». Non ça va pas, Serge. Tu vois pas ? Rien ne va, je suis crevée, je m’occupe de Calie matin et soir, plus le boulot, plus les courses… Et toi, que fais-tu pour aider, bon sang ? Mais ces mots restent coincés dans ma gorge, anesthésiés par son air fatigué, à lui aussi, et son esprit encore au boulot. Une discussion, voir une dispute stérile, n’aggraverait que la situation. Je reconnais ne pas faire grand-chose non plus de mon côté pour lui faciliter le dialogue. Avec la fatigue, je lui prête facilement de mauvaises intentions !

– Chérie, tu es toute électrique, tu ne veux pas venir te poser quelques minutes ? Je m’occupe du diner ce soir. Pizzas surgelées, ça va pour tout le monde ? 

– Ouiii ! Mais pas une spéciale aux légumes, comme la fois dernière avec Maman !  

   Des réflexions, auxquelles je n’aurais prêté aucune importance en temps normal, m’excluent chaque jour un peu plus, jusque dans mon rôle de mère. Je pars… C’est décidé. Je prends le large, sans cap bien défini, mais au moins avec la satisfaction d’être enfin seule, face à mon destin.

   J’ai proposé à Josh, le seul ami courageux qu’il me reste, de m’accompagner. Il est américain, et de passage en France pour le travail. Il va surtout m’aider à gravir la montagne que ce voyage représente à mes yeux. Je l’ai bien évidemment mis au courant, à propos de ma tendance à m’évanouir n’importe où, n’importe quand. Il est également médecin. Il saura réagir en conséquence. Nous nous sommes donné rendez-vous à Charles de Gaulle, l’aéroport.

   Le temps presse, je dois me mettre en route maintenant. Direction les États Unis, la région des grands lacs, Grand Rapids au Michigan, la deuxième plus grande ville de l’état après Détroit. Connue pour être la capitale des US pour le mobilier de bureau, elle produit également du matériel médical pour les hopitaux.

– Tu vas où ?  

   La voix résonne dans la cuisine, dans la pénombre d’une nuit finissante. Ma petite puce, Myou enroulé autour de son poignet, occupe d’un coup tout l’espace.

– Maman est malade ma chérie. Elle part se faire soigner. Je vais faire un grand voyage, mon ange. Mais tu vois, là, dans mon cœur, je t’emmène avec moi. Il y a plein de place pour toi, tu sais. Comme ça, lorsque tu regarderas les nuages, tu me verras, et tu pourras toujours me parler. De là-haut, je t’écouterai, et je te regarderai, aussi… Je t’aime fort mon cœur, viens dans mes bras. 

– Tu reviens quand ? 

– …Il est bien trop tôt pour se lever, ma puce. Ce matin c’est Papa qui t’amène à l’école.  

   Je referme la porte de la maison, gardant un instant la main sur la poignée extérieure. Calie s’est-elle bien recouchée ? Fallait-il réveiller Serge ? Je n’ai pas pris de clé. J’hésite une dernière fois. Puis je me résouds à lâcher cette poignée.

Calie a sept ans  

   Je suis exilée aux États Unis depuis près de deux ans maintenant. J’y ai trouvé refuge, et surtout l’anonymat. Me sortir de la spirale en France qui me tirait vers le bas fut assez bénéfique psychologiquement. Je me suis imposée une autothérapie pendant plusieurs mois pour retrouver un semblant d’équilibre. L’effet obtenu n’est pas si mal. En respectant la consigne d’ignorer systématiquement leurs messages, mes voix me laissent étrangement un peu plus de répit. Par ailleurs, devoir organiser une nouvelle vie, faire face à de nouveaux défis et trouver de nouveaux repères suffisent à claquer la porte à la cogitation. Je retrouve une vie presque normale.

   Je travaille comme pédopsychiatre dans un hôpital pour enfants à Grand Rapids, dans l’état du Michigan. Même si mon CV aurait pu me laisser espérer des responsabilités un peu plus importantes dans le service, ce poste me convient pleinement. Je m’y sens bien. J’ai mon propre cabinet, et bien qu’il me soit imposé de travailler avec un secrétariat pour gérer mes consultations, j’ignore souvent la consigne pour programmer directement avec mes patients leurs prochains rendez-vous. L’idée est toute bête, mais en m’imaginant à la place du patient, avoir rendez-vous avec son médecin, plutôt qu’avec son secrétariat, renforce le lien de confiance qui est si difficile à tisser, particulièrement dans mon domaine. Et puis, personnellement, je pense que le prix exorbitant des soins aux États Unis serait bien moins extravagant si déjà on arrivait à simplifier toute cette organisation poussiéreuse, obscure, froide et discriminatoire !

   Forcément, ma famille me manque. Ma fille me manque cruellement, d’autant qu’à seulement cinq ans, comment peut-on comprendre qu’une maladie soit capable d’éloigner sa maman aussi loin de son petit cœur ? L’absence de ses dessins qu’elle me ramenait de l’école, rend les murs de cet appartement impersonnels et vides. Où les accroche-t-elle maintenant ? Que racontent-ils ? Représentent-ils parfois notre famille. Est-ce que j’existe encore pour elle ? Chaque fois que j’y pense, c’est douloureux, et immanquablement, le doute d’avoir fait le bon choix me ronge les sens. J’ai pour seule consolation le sentiment que ma tête est définitivement moins encombrée, et quelque part, d’arriver patiemment à reprendre confiance. J’arrive à travailler, mais je me sens tellement fragile, et surtout, bien incapable encore de voyager seule. De ce côté-là, malheureusement, peu de chose évoluent. Mon retour en France est encore loin d’être au programme.

   Mes crises sont moins fréquentes, mais me tourmentent toujours. Mon autonomie professionnelle présente cependant l’avantage de pouvoir m’isoler assez facilement lorsqu’elles arrivent, et surtout d’en préserver toute la discrétion. Ma secrétaire doit me suspecter de pratiquer la méditation, lorsque je refuse de lui répondre, enfermée à clé dans mon cabinet.

   Serge m’a appelé ce matin, inquiet. Depuis mon départ, le manque d’échanges avec lui, déjà criant en France, s’est réduit ici au strict minimum. La solitude est une prison pour soi-même. Mon horizon se compose essentiellement de ces quelques photos de famille aux couleurs ternies, accrochées au-dessus du buffet. La joie et la complicité qui transparaissaient tendent petit à petit à s’effacer avec le temps. Alors forcément, lorsque la sonnerie du téléphone retentit, le cœur bat la chamade, et chaque appel revêt un caractère préoccupant.

   Cette fois, c’est à propos de Calie. Il m’a annoncé, ému, qu’après une banale prise de sang, puis une deuxième, le constat est tombé. Il confirme le fait que notre petite fille ne fabrique pas assez de globules rouges et souffre d’anémie chronique. Mon souffle s’est coupé. J’ai dû m’assoir. Anémie. Ce mot s’ajoute à ceux du « funeste sentier ». La prophétie est-elle en train de s’accomplir ? Mais que puis-je faire pour tenter d’arrêter le temps ? Comme si mon exil et mes troubles psychologiques ne suffisaient pas. Je suis prise d’angoisses. Être si loin, et ne pas pouvoir se rendre au chevet de son enfant est une torture morale. Je suis tétanisée à l’idée de prendre l’avion toute seule. Et puis, même si Serge n’a jamais cessé de me donner des nouvelles de Calie, en ce qui me concerne, depuis deux ans je me suis confinée dans un silence monacal. Ça paraît bizarre, mais ma reconstruction devait passer par là. Briser tous les liens qui m’attachaient à ma vie d’avant faisait partie du plan. C’était loin d’être un manque d’amour, mais tout l’inverse justement. Partir pour la protéger, elle, Serge et mes très proches, mais comment expliquer tout ça maintenant à une petite fille de sept ans. Je dois apprendre à me contenter, impuissante, impatiente et anxieuse, de ne recevoir des nouvelles qu’au compte-goutte. La renommée de mon mari, et son réseau d’amis spécialistes en milieu médical, me rassurent un peu quant à d’éventuelles complications à venir. Même si notre pauvre communication tend à nous éloigner, il semble évident qu’un noyau de sentiments nous attache encore l’un à l’autre. Il me manque, lui aussi.

Calie a dix ans  

   Le nom d’une terrible maladie sous sa forme chronique est prononcée pour la première fois, et ne fait que confirmer la forte présomption que nous avions sur l’état de santé de notre douce petite chérie qui se dégradait. Elle se prépare pour un long séjour à l’hôpital, afin de bénéficier d’une thérapie dite novatrice. Si loin, si impuissante, je fonds en larmes.

   Je suis désemparée, triste et à bout de nerfs. Tout ce que j’avais péniblement réussi à reconstruire s’écroule d’un coup. La motivation principale de mon départ perd tout son sens. Partie pour la protéger de ma déchéance cérébrale, c’est elle à son tour qui est prisonnière d’une grave maladie. Elle a besoin de moi, je suis si loin, je pose ma joue sur mon téléphone portable, comme pour la sentir là, tout près. C’est une véritable malédiction qui frappe notre famille. Mon cœur se sert, mon état de conscience vacille, je vais m’évanouir. C’était à prévoir, une voix profite de ma vulnérabilité pour s’inviter dans ma tête. Elle ressemble étrangement à celle de la prophétie, comment l’oublier ! Son propos est aussi peu rassurant qu’énigmatique : « Les huis d’une voie toute emplie de lumière s’ouvrent devant Calie, en franchissant le seuil, elle deviendra l’eslue, pour le bien et outre ».

Calie a douze ans  

   Deux ans d’hospitalisations, des consultations auprès des meilleurs spécialistes… Rien n’a suffi. Ce matin, les yeux de ma petite fille se sont fermés à jamais.

   Mais Calie n’est pas morte, je refuse même de l’imaginer… Le « sentier funeste » de la prophétie doit bien avoir une autre signification. Le deuxième message aussi énigmatique qu’incompréhensible, deux ans auparavant, annonçait une suite… Quelle lumière, quelle « eslue » ?

   C’est Serge qui m’a annoncé la terrible nouvelle. Il était anéanti. Épuisé par des nuits sans sommeil à veiller Calie. Il a dû juste trouver la force de m’appeler avant de s’effondrer. Depuis, son téléphone reste muet. Je dois faire sans lui. L’hôpital veut emporter le corps de Calie au service funéraire. Je m’y oppose fermement. Mais comment faire pour les en empêcher ? Je rappelle l’hopital, mais la douleur me rattrape. Une masse écrasante m’enserre la poitrine. Je vais faire un malaise.

   Je suis prise d’hallucinations. Je suis… Je suis au milieu d’un échiquier géant. Les visages peints sur les pièces nous représentent, moi, Calie et Serge.

   Qui est mon adversaire ? La maladie ? La mort ? La partie ne fait que commencer, il y a d’autres visages, et je n’ai pas dit mon dernier mot !

   La vibration de mon téléphone dans ma poche me fait redescendre sur terre. Dans un sursaut d’énergie je me réveille. Un message. Josh. Mon ami de toujours. Celui même qui a facilité ma fuite vers les États Unis. Il est le premier à m’écrire. Une bouée de sauvetage apparaît dans ce naufrage de tristesse. À cet instant précis, Josh est la seule personne au monde à qui j’ai envie de parler. Même si nos chemins ont divergé, notre amitié a su résister à toutes les tempêtes qui ont soufflé sur nos vies. Nous nous sommes rencontrés à l’université de Georgetown à Washington, pendant mes études aux États-Unis. Josh est un scientifique brillant, un homme dévoré par son travail mais doté d’une humanité rare. Sans prendre le temps de lire son message je l’appelle.

– Hi Josh, je suis très touchée par…. 

– …Lisa, « I’m so sorry », je suis à Saint Camille. Je voulais te dire… pour Calie. 

– Quoi ? Josh, que fais-tu là-bas ? 

– J’assiste à un congrès médical. Lisa… Ils ont tout tenté pour la sauver, crois-moi. 

– Josh, je te jure, elle n’est pas morte. Je le sens. Elle est encore là, quelque part. Mais ils veulent l’emmener… Je t’en prie, fais quelque chose. 

– Lisa, « what the h…ell » !! Je veux t’aider, « feel you, but »… son corps a cessé de vivre. C’est la triste réalité. 

– Non ! Pas elle ! Je suis prête à tout, Josh. À tout, tu entends ? Vraiment tout pour ne pas l’abandonner. 

– Oh my God ! Qu’est-ce que je m’apprête à faire ! « I can… » Il y a peut-être un moyen, mais c’est risqué et surtout… illégal. Lisa, tu dois comprendre, que si on fait ça… 

– Il y a urgence, Josh, et je suis désespérée… Dis-moi vite ce à quoi tu penses. 

– Long story short. Aux US, avec mon équipe nous avons mis au point un protocole révolutionnaire, pour conserver les organes d’un corps humain. Il y a un congrès scientifique ici, en ce moment, sur le sujet. Nous présentons nos travaux demain, c’est la raison de ma présence… L’enjeu scientifique et commercial est considérable, au regard du nombre croissant de malades en attente de greffe. Officiellement, nous travaillons au profit d’un organisme qui a l’ambition de créer une banque d’organes multinationale. Mais officieusement… 

– Officieusement ? 

– Officieusement, nous n’avons pas encore pu évaluer l’étendue des capacités de notre « amazing » technologie. Il y a de bonnes raisons de croire que ce qui marche pour un organe, peut fonctionner sur un corps entier… 

– …Un corps entier ? 

– Yes Lisa. Et nous sommes encore loin des limites auxquelles on peut s’attendre. Ce qui marcherait sur un corps décédé, pourrait très bien s’appliquer sur des patients bien vivants. Il est des cas ou le temps est compté, et la science pas encore suffisamment avancée pour soigner… 

– « No way » ! C’est complètement fou, ton projet… 

– « Sure », pour Calie… 

– …Oui, oui et encore oui Josh. Applique-lui ton protocole, le temps est notre ennemi, ou bien notre allié, je ne sais plus, mais sauve son corps ! 

– …Je ne te promets rien. Ce n’est pas une résurrection. Mais… si un jour, la médecine va assez loin pour réparer ce qui est brisé, Calie pourrait avoir une chance. 

– Josh… Fais-le. Je te fais entièrement confiance.  

   Enfin un signe du destin qui me sourit. Entendre la voix de Josh à nouveau au téléphone me transporte des années en arrière. Je reconnais le même homme, toujours passionné mais avec cet authentique côté humain. Le sentiment de confiance qu’il inspire est juste énorme. Lui confier ma petite fille me parait donc, là tout de suite, comme une évidence. Même avec ce projet irréel en toile de fond… Bienvenue sur mon échiquier Josh… Avec toi sur le plateau, la partie tourne en notre faveur. Et si toute cette histoire commençait à prendre un sens ?

   L’hôpital accepte, sous un prétexte de don d’organes, de transférer le corps de Calie dans le service auquel Josh et son équipe sont rattachés. Je reste seule, chez moi, à tourner en rond. Serge toujours injoignable. Comment peut-il être aussi absent dans de telles circonstances ?

   Une heure passe. Puis deux. Le silence devient insupportable. Quand mon téléphone sonne enfin, je décroche précipitamment.

– Lisa ? Tout s’est bien passé. Calie est installée dans un… container un peu spécial. Le protocole fonctionne parfaitement. C’est la nouvelle belle au bois dormant. Reste à lui souhaiter un beau prince pour venir la réveiller, le plus vite possible ! 

– Merci, Josh… Merci de tout mon cœur. 

– You bet… Lisa, il reste quand même un détail… Un « big fff…cking» détail  que j’ai pris la liberté d’anticiper. Officiellement, Calie est décédée, et les formalités sont en règle. Mais son corps… Je ne pouvais pas prendre le risque qu’on le découvre, alors il est caché. La législation française n’autorise pas cette pratique, et ce que j’ai fait… Cumule pas mal de transgressions ! 

– Je comprends. Merci, Josh. 

– Lisa, tu dois aussi préparer Serge. Il devra un jour affronter la vérité. 

– Je sais. Mais pas tout de suite. Josh, une dernière faveur… 

– Yes, je t’écoute. 

– Je suis toujours en proie à ces fameuses crises que tu sais. Je ne voudrais pas révéler accidentellement, dans un moment d’absence, où est caché le corps de Calie. Peux-tu garder le lieu secret quelques temps ? 

– « Of course yes », Lisa ! Aussi longtemps que nécessaire. Je te rassure tout de suite, Calie repose dans un endroit, « absolutely quiet and safe ». 

– Nous la réveillerons un jour Josh, nous la réveillerons, prince ou pas prince au rendez-vous.  

   Après avoir raccroché, je m’assois sur le canapé. Mon regard se perd dans le vide. Calie est toujours là. Pas vivante, mais pas morte non plus. Suspendue entre deux mondes, dans cet état étrange où tout reste possible. Pour la première fois depuis longtemps, un léger sourire étire mes lèvres. La partie vient de commencer.

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