C3 – Hope

   Élise, encore meurtrie par la perte de sa fille Calie, survenue sept ans plus tôt, nourrit l’espoir ténu de la ramener un jour à la vie. Déçue par l’absence de réels progrès scientifiques, elle s’invente une Calie de 19 ans, qu’elle appelle Hope, pour préserver le souvenir intact de son enfant disparue.
   Tandis qu’elle vit aux États-Unis, son mari Serge reste en France, absorbé par des recherches obscures. Hantée par des voix qu’elle transcrit sans jamais oser relire, elle redoute ce qu’elle pourrait y découvrir.
   Le jour où elle accepte enfin sa médiumnité, elle décide de confronter ces écrits, dans l’espoir d’y trouver un signe de Calie…

Nouvelle vie

   Sept années ont passé, sans malheureusement avoir apporté à la science la technologie capable de soigner ma petite fille. J’ai beau éplucher tout ce qui est publié à propos des cellules souches, rien de convaincant ne s’applique vraiment à mon affaire. Ces miracles tant vantés par les articles scientifiques ne m’ont laissé que des illusions fuyantes, comme un sable qui s’écoule entre mes doigts. Malgré ma persévérance, chaque article lu est une porte qui se ferme doucement.

   Si ma foi à faire revivre ma petite fille reste inébranlable, ma patience, elle, s’effrite sérieusement. Calie aurait dix-neuf ans aujourd’hui. Pour m’aider à façonner une image d’elle grandie, je m’inspire de jeunes filles auxquelles elle pourrait ressembler. À chacune d’elles, j’emprunte des détails physiques ou vestimentaires pour façonner mon personnage. Des cheveux blonds ondulés aux reflets de lumière ; des yeux au vert encore éclairci, offrant au regard un air de pureté et d’innocence ; des formes de jeune adulte me feraient regretter de l’avoir vue grandir trop vite. Vivre au quotidien l’absence d’un être cher détraque le cerveau. Avec cette case en moins, il se protège comme il peut pour ne pas sombrer davantage. La nature a horreur du vide. Chez moi, cela s’est traduit par la création dans ma tête d’un être totalement imaginaire, en tout point semblable à Calie, mais avec l’allure de cette jeune fille de dix-neuf ans, que je décrivais il y a tout juste un instant. Cette incarnation virtuelle de ma fille est omniprésente dans mon quotidien. Je lui parle en permanence, et, chose incroyable, elle me répond, avec toujours esprit d’à-propos et pertinence. Si j’étais ma propre patiente, je diagnostiquerais chez moi sans hésiter un trouble dissociatif de l’identité. Je suis folle, mais j’assume totalement ! Sans cet artifice, je ne serais certainement plus de ce monde. J’y crois tellement fort aux bienfaits de cette présence qui m’habite, de cette voix si particulière que j’entends, que j’ai décidé de la nommer Hope.

   Hope m’aide à tenir, mais elle est aussi un rappel constant du secret qui me sépare de Serge. Chaque fois que je pense à lui, je me demande si je serais capable de tout lui dire un jour. Il est réapparu pas moins de trois jours après le départ de notre douce petite chérie. Dès que Josh l’a aperçu, il a cru voir arriver un zombi. Les joues creusées, les poches sous les yeux, le teint blafard, tout indiquait que son corps avait absorbé, durant ces trois jours, beaucoup plus de liquide que d’aliment solide. Sans trop prendre de gants, Josh lui remit une urne funéraire qu’il avait préparée, en lui disant qu’en son absence j’avais dû prendre certaines dispositions. Avec cette fragilité émotionnelle qu’il affiche, le courage me manque pour tout lui avouer. Il ne m’a pourtant posé aucune question, ni jamais fait un seul reproche sur ce qu’il pensait être mes décisions. Quelques jours après, il m’a seulement invitée à partager sur FaceTime le moment où il a laissé s’envoler les cendres qu’il croyait être celles de Calie, du haut d’une falaise en Normandie. En les voyant portées par le vent, je n’ai rien dit. Pas un mot. Mon cœur hurlait, mais mes lèvres restaient scellées par un poids invisible. Une part de moi aurait voulu tout arrêter, et lui avouer la vérité. L’autre s’est montré bien plus forte, et m’a paralysée devant le spectacle.  

   Je me suis montrée très insistante à plusieurs reprises pour que Serge vienne s’installer aux États Unis, avec moi. Il a encore aujourd’hui sérieusement besoin de se sortir de tout cet environnement plombé par le souvenir de Calie, et qui le consume. Les centres de recherches ici sont beaucoup mieux subventionnés, et fabuleusement bien équipés. Il s’y est toujours opposé farouchement, prétextant que ce qu’il cherchait se trouvait ici, en France, dans son propre labo. Son choix recèle de mystères. Il semble se ficher complètement des commodités qui pourraient pourtant bigrement lui faciliter la vie. Je suis triste et désolée de le voir ainsi perdre les pédales. Malgré les années, c’est comme s’il avait décidé de rester toujours en bas de la pente. Son parcours professionnel est pourtant des plus édifiants. Autrefois chercheur renommé dans la lutte contre la neurodégénérescence, il n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. Il a abandonné ses ambitions honorifiques, pour un projet mystérieux, en lien avec sa prétendue découverte extraordinaire. J’espère au moins qu’il y retrouve un peu de cet enthousiasme qu’il avait jadis.

   Les semaines, les mois, les années se suivent et se ressemblent. Malgré ça, je n’arrive toujours pas à me défaire de l’image de Calie, au moment précis où ses yeux se rouvriront. Derrière des analyses sans fin et l’espoir que son protocole ne soit pas qu’une chimère, Josh doit lui aussi retenir son souffle, et depuis le temps, frôler l’asphyxie. Ensemble, chacun de notre côté, nous espérons un miracle. La clandestinité, les contraintes physiologiques et biologiques sont autant d’obstacles qui nourrissent nos propres doutes.

   L’optimisme n’est donc pas prêt de se réconcilier avec mon quotidien ! Mes petits patients, avec leurs efforts maladroits pour illuminer mes journées, ne suffisent même plus à bousculer ma mélancolie. La source de réconfort que Hope m’apportait avant, commence elle aussi à se tarir. « Pourquoi tu n’m’écoutes pas ? » Ne cesse-t-elle de me répéter. D’après elle, j’ai une sensibilité extra lucide que je ne dois plus ignorer.

   Ces voix, pense-t-elle, sont des âmes en peine, des signes tant attendus que le destin daigne enfin m’envoyer. Me voir accrochée à ma logique scientifique, comme une naufragée agrippée à une épave, et rester délibérément sourde à leur message la navre.

   Ma lassitude de ne toujours rien voir arriver, semble après tout peut-être lui donner raison. Alors, ne serait-ce pas le moment d’ouvrir mes chakras, comme on dit ? Ai-je en moi la ressource en courage nécessaire, pour affronter ce qui s’offre à moi depuis des années ?

Miracle  

– J’hallucine, ou t’acceptes enfin d’entendre tout c’qu’on t’raconte ? Ce demi-tour dans ta tête, rassure-moi, c’est définitif ? Un ange t’est apparu ? Il t’a balancé toute la vérité sur tes voix, et miracle, tu l’as cru ? C’est ça ? Alors, qu’est-ce qu’i’ dit, lui ? Il confirme ? C’est bien depuis l’au-d’là qu’on t’cause ? J’avais donc raison ? 

– Hope chérie, la médiumnité me rassurerait sur l’origine de ces voix, mais n’espère pas non plus que je vais ouvrir mon cabinet à ce genre de consultation, je suis déjà suffisamment atteinte comme ça ! 

– T’inquiète, même si t’es d’jà habitée, je n’suis pas prête non plus à m’laisser envahir l’espace. J’peux même t’aider à filtrer les entrées si besoin, tant que c’n’est pas moi qu’tu décides d’dézinguer d’tes pensées. Sans toi, j’peine à imaginer où j’pourrais bien aller m’reloger ! 

– N’imagine même pas en rêve, qu’un jour je puisse te sortir de mes pensées. Tu es ma petite fille, celle que j’ai vu grandir, que je chéris, et même si tu n’es que le pur fruit de mon imagination, sans toi je ne serais probablement plus là. 

– T’es maboule ma pauv’ Maman, mais j’t’aime comme t’es ! En parlant d’tes voix, t’as un autre tourmenté en approche, j’lui claque la porte sur l’museau ? 

– Si c’était si facile ! Tu aurais déjà la maison pour toi toute seule depuis longtemps, ma chérie. Le mieux dont on puisse se contenter pour le moment, c’est de tester sa motivation. Essaie, si tu peux, de le décourager avant qu’il ne s’installe définitivement ! 

– Ouaip, alors j’regrette, mais tu n’m’as pas imaginée assez laide pour l’effrayer avec mon apparence ! En r’vanche j’ai aut’ chose. Écoute écoute :  

Yo, Bro, S’ke tu fous là ? 
T’es égaré grave, gars 
T’as raté l’paradis ?
R’prends ton ch’min p’tit  

Ici personne t’aid’ra 
Les vivants n’font pas ça 
À tout l’monde tu fais peur 
Allez, vas voir ailleurs…  

– Ma petite fille, tu t’éloignes de plus en plus de mon imaginaire. Ce que tu me chantes là, jamais ça ne me serait venu à l’idée toute seule, surtout dans l’intention de repousser un esprit égaré ! Tu es plutôt créative dans le genre. 

– Merci. À force de m’saouler avec tes récits délirants, j’ai sombré à mon tour dans l’addict de l’écriture. En r’vanche, mes lignes, elles, n’ont rien à voir avec les tiennes. Elles s’lisent, pareil, mais avant tout s’écoutent. J’habille les notes d’mes partoches, avec mes propres mots. Ma sensibilité à moi, passe par la musique, tous les styles. C’ui qui affole l’plus les sens c´est l’rap, tu connais ? Il a cette puissance qui transforme chaque syllabe d’mes compos en véritables battements d’cœur. Quand l’beat entre en fréquence, il envoie un message, fort, audible et authentique. Y a pas d’triche possible. Alors qu’toi, tes mots roupillent sur l’papier. En t’lisant, on découvre quelqu’un qui a peur, qui fuit, qui r’fuse de r’garder la vérité en face. Comment t’arrives à n’pas t’sentir à c’point concernée par c’que tu racontes ? T’y passes des heures, pourtant ! Explique-moi comment peux-tu écrire des centaines de phrases, sans en lire une seule ligne ? Y’a bien, genre, des trucs qui doivent t’sauter aux yeux, non ? T’faire réagir, quoi ! 

– C’est déjà assez compliqué à expliquer, alors j’imagine que ça l’est encore plus à comprendre. J’auto-expérimente en quelque sorte ce que je recommande à mes patients ! Il n’y a pas mieux que l’écriture pour expurger tout son mal être. Poser des mots sur ce qu’on ressent, écrire les paroles qu’on entend, crois-moi ça soulage vraiment. Seulement, comme dans toute thérapie, il faut apprendre la patience. À chaud, je ne me reconnais quasiment jamais à travers ce que j’écris. Contrairement à toi, les mots que j’aligne sur le papier ne sont pas les miens… Ils ne me touchent donc pas, ne m’intéressent pas, ni même, comme tu dis, ne me concernent. Pour moi, je ne suis qu’une imprimante sans cervelle qui n’a de préoccupation que le niveau de son encre, et le nombre de feuilles qui lui restent dans le tiroir. J’allège ma mémoire, en me débarrassant de mes datas c’est tout. Mais avec le temps, je finis par admettre que la main qui a tenu le stylo est bien la mienne, que dans tout ça, je vais forcément découvrir des choses bouleversantes. À partir de là, c’est la peur de voir une fois de plus basculer mon fragile équilibre psychologique qui prend le relai, et me garde bien à distance de toute cette prose. Si tu veux savoir, et si ça peut te rassurer, aujourd’hui la situation a changé. J’ai besoin de comprendre, d’avancer. Calie ne va définitivement pas se réveiller toute seule. Je pense être prête, maintenant, à tout entendre. 

– Super chouette, enfin !!! Et pour le p’tit nouveau, on fait quoi alors ? T’écoutes, t’écoutes pas ? 

– Qu’a-t-il de plus que les autres celui-là ? Penses-tu sincèrement, qu’à peine arrivé, il soit capable de nous réaligner le destin, le même qui part en vrille depuis le début ? Ce n’est vraiment pas l’image du prince charmant que je me faisais. Sincèrement, tu ne le trouves pas un peu jeune dans le métier, pour s’attaquer au réveil de notre jolie princesse ? 

– Sérieux, tu penses qu’c’est avec un prince charmant qu’tu vas la réveiller, ta Calie d’douze ans ? T’y crois encore, à ton âge, aux contes de fée ? Et que f’ras tu d’moi, une fois qu’elle s’ra réveillée ? hein ?  

   À vouloir croire à l’impossible, on finit par croire au conte de fée ! Dur dur, de se le faire rappeler par son bébé avec qui, il n’y a encore pas si longtemps, on partageait le récit le soir dans le lit avant de s’endormir.

– Le rêve est le meilleur ami de la réalité ma fille. Et crois-moi, mon cœur est bien assez grand pour vous accueillir toutes les deux, toi et Calie !  

   Le rêve redonne espoir, certes, mais je ne dois pas non plus me soustraire à ma réalité. La thérapie par l’écriture demande à surmonter ses doutes quant à ses capacités à tenir un stylo. Écrire avec son cœur n’est pas un exercice de style, mais un rendez-vous avec soi-même. C’est donc sans complexe que, depuis plusieurs années, je m’adonne à cet exercice pour me libérer de toutes mes peurs, toutes mes angoisses.

   Seulement, j’ai toujours le même fichu réflexe. Le souvenir de mon état psychologique qui a précipité mon départ vers les US me dissuade de risquer de replonger une seconde fois. Ces années passées à me reconstruire restent fragiles. Par pure lâcheté, donc, je glisse tout ça sous le tapis, en refusant catégoriquement de me relire. Le tapis, malheureusement, forme aujourd’hui une bosse qui ne peut franchement plus être ignorée. L’ordi regorge de récits de mes extravagantes manifestations, rigoureusement retranscrites, mais jetées quelque part dans l’ordi, comme on se débarrasse d’un trognon de pomme sur un tas de compost.

   Ces délires hallucinatoires, comme bien des confrères pourraient être tentés de qualifier, attestent clairement d’un état mental qui part en déconfiture chez moi. Ils doivent regorger d’informations, certaines terrifiantes, mais d’autres pourraient peut-être me rapprocher de Calie. Tout cela me fait terriblement peur, mais Hope a raison, je dois instamment arrêter de me fuir toujours comme ça ! Calie n’est pas morte ! Je sens sa présence, la communication entre nous n’est que temporairement interrompue.

– Hope, aide-moi à affronter mes démons, reste avec moi ! 

– Calie, je marche vers toi ma chérie. Nous allons lui trouver un cheval à ton prince, pour qu’il se presse un peu d’arriver ! Prépare-toi : ensemble nous allons réussir à te ramener parmi nous.

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