Élise se laisse emporter par ses visions, et s’écroule sur son lit. L’inconnu en profite alors pour faire son apparition dans son esprit, suivie de très près par Hope. Aussi improbable que cela puisse être, les deux personnages échangent leur point de vue, sur la situation. Hope cherche à convaincre l’intrus de laisser sa mère tranquille. L’inconnu, lui, aimerait juste comprendre ce qu’il fait là …

Élise
Mes crises surviennent la plupart du temps au pire moment, quand je suis fatiguée, ou lorsque l’attention se relâche. Si, pour l’instant, aucun remède n’existe pour les éviter, je peux au moins essayer de me prédisposer à les accueillir tôt le matin, avant mes consultations à l’hôpital. Une oreille attentive libérera peut-être un peu plus de compassion à mon égard.
Une nouvelle journée commence. Je suis levée, mais toujours pas habillée, ni totalement sortie de ma léthargie matinale à vrai dire. Ma cogitation nocturne a précipité mon réveil, il fait encore nuit. Je suis large niveau timing, pour une fois. Je me traine jusqu’à la cuisine. Le jour se lève. Une délicate odeur de café parfume la pièce, lorsque je tente maladroitement d’ouvrir un paquet neuf. Une poignée de grains roulent sur le plan de travail et par terre. A peine la bouilloire en marche, mes satanées bouffées de chaleur s’invitent au spectacle. Sans surprise, elles m’annoncent la visite imminente d’un de mes hôtes. Auraient-ils déjà accepté mon marché ? Pieds nus et au radar, je regagne la chambre pour m’écrouler sur le lit, face contre l’oreiller… la bouilloire s’éteindra bien toute seule !
Inconnu
Rien ne bouge dans cette chambre d’hôpital : même vision panoramique, même chose informe dissimulée sous un drap, mêmes machines, mêmes observateurs, mêmes questions sans réponses… Mais qu’est-ce que je fous là ? C’est quoi ce délire ?
Hope
– Wesh, wesh, wesh
Tu t’trompes grave si tu penses entrer en gare
Dans le brouillard j’aurais pu être ton phare
Mais ça vient d’en haut et j’ai la pression
J’zappe ma story, là n’est pas la question
Tu sais « l’blème » ici quand tu fais fausse route ?
C’est qu’personne n’est vraiment à ton écoute
Oublies de rester, reprends ton chemin
Courage tes efforts ne seront pas vains
Wesh, wesh, wesh
Inconnu
Ça y est, on m’a remis le son, ou plutôt la musique. La mort m’envoie un rappeur pour me signifier mon arrêt de vie. Une rappeuse, d’après la voix ? Les paroles sonnent plutôt bien, on se laisserait facilement emporter par le flow. Mais là, ce que je vois me permet d’espérer une issue moins fatale. Allez, je tente ma chance.
– Yo Sister, accorde-moi encore un délai. Vers un trip pour l’au-delà, je ne suis pas prêt. Dis à ton boss qu’il patiente, tout porte à croire que j’ai opté pour une mort lente !
– T’es pas non plus obligé d’faire des rimes quand tu parles. La reine du rap ici, c’est moi, pas toi ! Écoute bien :
Yo, Bro, S’ke tu fous là ?
T’es égaré grave, gars,
Mais r’garde autour de toi,
C’est pas là qu’s’trouve ton toit
T’as quitté les vivants
Accepte fais pas l’enfant
À tout l’monde tu fais peur
Allez, vas voir ailleurs
Les fantômes dans la nuit
N’ramènent que des ennuis
Y’a bien assez d’horreur
Dans ce monde de malheurs
Souris au paradis
Ta course n’est pas finie
Suis cette musique céleste
Tu n’penseras plus au reste
– Voir ailleurs où ? Je suis nulle part, ou plutôt si, accroché à ce plafond. Alors ce que tu chantes là, ça s’écoute, mais tu vois, ça ne me parle pas trop !
– C’est pas comme ça qu’ça devait s’passer: t’étais sensé être terrorisé, limite à pisser dans ton froc. Genre, courir l’air paniqué en t’pressant la nouille à deux mains pour éviter la cata !
– Et ben non, désolé. Sérieux, l’épouvante ça ne doit pas être ton truc. Tes mots, ton groove, ça balance pas mal. En d’autres circonstances, je serais bien resté un peu, juste par curiosité, voir si tu avais autre chose au répertoire. Tu peux me refaire le : « À tout l’monde tu fais peur ; Allez, va voir ailleurs » ?
– N’abuse pas non plus d’ma patience, j’te montre là mon max de sympathie !
– Ok, qu’est-ce que tu proposes alors ? J’ai la mobilité réduite en ce moment, tu vois ? En me pressant de dégager, ton taff n’est pas vraiment ange gardien, à ce que j’entends ?
– Ben si justement… mais t’es pas mon client. Pas d’bol ! Là, tout d’suite, j’essaie d’défendre l’espace dans l’quel tu t’tapes l’incruste grossièrement. Ça veut dire qu’là, t’es dans la tête de ma mère… J’bosse pour elle. Elle est bien vivante, mais dans son plafond à elle, c’est grave la pagaille. Elle fait un blocage depuis toujours sur sa médiumnité, mais ça n’l’empêche pas d’être habitée par des gens comme toi… comme moi ! Un vrai dialogue de sourds, sauf qu’avec moi elle entretient une relation, disons, très spéciale. Alors ça m’donne l’droit d’choisir avec qui, ou non, je veux bien partager le loft ! Comme là, tu vois, à deux nous sommes déjà trop nombreux ! Alors je n’vois qu’une chose à t’dire :
Hit the road, Jack, and don’t you come back
No more, no more, no more, no more
Hit the road, Jack, and don’t you come back no moooore !!!!
– What you say ? Non non, j’déconne, rassure-toi, j’ai bien compris le message ! Allez, appelle-moi un taxi, et promis je file. Au passage, trouve-moi une échelle pour descendre, la marche est un peu haute pour moi, j’ai peur de tomber et de me faire mal !
– T’es genre boulet, toi ? L’cassos à qui on r’grette d’avoir adressé la parole dès la première seconde ! J’ai rien à voir avec ton « blème » moi, j’ai assez du mien. Décroche-toi tout seul ! – Tu as dit que tu t’appelais comment déjà ?
– Schizophrénie, ça t’va ? Ça n’te fait pas flipper plus qu’ça d’entendre des voix, comme ça, là, agrippé à ton néon ?
– … Ce qui est flippant tu vois, c’est de ne pas me souvenir de qui je suis, et à quoi je ressemble. Toi, t’es… distrayante, limite rassurante !
– Coté boulet, tu pèses ton poids toi ! Comment t’arrives à t’nir au plafond ? J’peux t’dire d’entrée, que j’suis pas ta mère, et va pas m’faire dire qu’la mienne avait raison : des squatteurs comme toi, on n’s’en débarrasse pas comme ça !
– Schizo, c’est sympa comme nom ! C’est mieux que Chipo, ou Riso… c’est entre les deux, c’est joli, ça te va bien !
– Hope, j’m’appelle Hope si tu veux tout savoir. T’es grave tourmenté du cibolo, toi ! À vrai dire, sur l’sujet t’es plutôt au point mort, au vu d’la platitude des lignes d’ton encéphalo ! J’voudrais pas t’saper la bonne humeur, mais c’est plutôt mal barré pour celui ou celle qui s’cache sous ce drap, non ?
– Si c’est moi que tu cherches, lève les yeux. C’est clair que si la personne d’en bas t’entendait, elle prendrait ses jambes à son cou. En plus de ton inhospitalité, c’est franchement glauque ici ! Puisque tu vois si bien, peux-tu me dire s’il y a un nom, ou quelque chose d’écrit qui serait susceptible de m’identifier ?
– 1234567, c’est le titre de tes droites parallèles. C’est mignon aussi comme prénom. Je peux t’appeler 1 2 ?
– J’ai un autre choix ?
– …Boulet ? …Hic ? …non, trouvé : Aléïc ! Pas certaine qu’ça existe, mais j’trouve qu’sur ton épitaphe ça déchire : « Ici est Aléïc » !
– Dommage que ton sarcasme gâche tout, Aléïc sonnait plutôt bien sans ça ! On pourrait même s’égarer à te trouver sympathique, seulement là, coté séduction, tu calmes !
– Il est urgent qu’tu r’branches les neurones. Comme t’as l’air de t’rapprocher du genre masculin, je m’adresse donc à toi et tes hormones… Remballez tout, vous n’pouvez pas rester ! Allez, soyez raisonnables…
Pars, surtout ne te retourne pas
Pars, c’est ce que tu dois faire, sans moi
Quoiqu’il arrive, ici ce s’ra toujours, sans toi
Alors pars, et surtout, ne reviens paaaas.
– Houston, nous avons un problème ! Le module de communication ne fonctionne plus. Notre situation est désespérée, vous ne nous entendez pas. Vous ne pouvez donc pas savoir que nous sommes encore là, coincés, et qu’avec ma coloc l’ambiance n’est pas à la fête… Hope, dit à ta mère de lever le pied sur les antidépresseurs, il y a dommage collatéral. T’en es la première victime, tu vois bien que ni toi ni moi sommes maitre de mon destin. Va donc falloir faire preuve de patience, se résoudre à cohabiter un moment, et voir si le temps nous apporte une « soluce » toute cuite… Je te remercie pour Aléïc, si ça peut t’éviter de m’appeler Boulet ! Mieux vaut être n’importe qui que personne, après tout !
– …de rien ! M’man n’prend pas d’médoc à c’que j’sache ! Dans ton module de l’espace, tu crois vraiment qu’y aura assez d’air pour deux ?
– Faudra, faudra bien ! En attendant, tu as raison, l’appareil sensé capter mon activité cérébrale mesure « que dalle », pas même un parasite. J’irais même jusqu’à dire : c’est franchement bizarre que ça ne parle à personne ! Ça me parait relever du pronostic vital, pourtant ? Regarde, Hope, c’est ailleurs que ça se passe, sur le même portique, mais plus bas. Tous les regards sont scotchés sur l’électrocardiogramme. Mon activité cardiaque pose problème ! Ils la font défiler dans tous les sens, sur plusieurs jours même. Ça va trop vite pour moi, j’en ai mal au cœur. L’agité à la télécommande est visiblement très énervé par les résultats. Mes extravagances cardiaques prennent un malin plaisir à défier le biologiquement explicable, on dirait. J’imagine que, sans aucune activité cérébrale, ces variations aussi franches que rebelles relèvent du mystère absolu.
– Hey, tu nous fais quoi, là ? C’est d’jà pas assez pour toi, d’pourrir la médiumnité de ma mère ? Ils t’ont fait quoi ces « pauv’ scientos » pour jouer comme ça avec leurs nerfs, leurs instruments et leurs certitudes. Ton appétit à fout’ le souk est redoutable ! Ça promet, la cohabitation !…
– Calmina Hopmina, écoute écoute ce cœur qui bat fort. Troublant, non ? Tu attribues ça à quoi ? La sensualité de ta voix, tu penses ? Tu vois bien qu’il y a de la sensibilité cachée là-dessous. Donc, cette chose n’est pas morte, CQFD. Allez, cours rassurer ta mère, je ne devrais pas déranger trop longtemps ! Mon retour en pleine conscience est en marche…
– Calme ta joie, avec ton cervelet HS, tu n’baignes pas dans l’optimisme général quant à tes chances de résurrection ! Ton pouls s’accélère encore… Ils t’injectent du café en intraveineuse ou quoi ? Le plus simple n’serait quand même pas de t’laisser partir. Le repos éternel, au point où t’en es. J’m’occupe de la cérémonie…
Amazing grace ! How sweet the sound
That saved a wretch like me !
I once was lost, but now am found
… ça s’tente non ? … T’es encore là ?
– …Je te préférais en rappeuse ! Je ne partirai pas sans avoir découvert qui se cache là dessous ! Et pourquoi on se fout royalement de son confort ? Pourquoi ce drap ? À quoi ça rime tout ce cirque ? Trop de questions méritent une réponse, là, maintenant ! Et toi, tu ne t’en poses pas des questions ? Pourquoi notre rencontre ? Pourquoi j’habite chez ta mère sans que tu…nous… enfin tu vois ce que je veux dire ? Imagine que tout ça fasse partie d’un plan diabolique, que quelque chose d’à la fois extraordinaire et terrifiant se prépare, ça changerait la donne là, hein ?
Élise
Même si Hope a pris beaucoup de place dans ma vie, Calie reste très présente dans mon cœur. L’image d’une petite fille endormie… Allongée dans un sarcophage caché dans un endroit mystérieux, elle revient me hanter toutes les nuits. Rêve-t-elle ? Quand se réveillera-t-elle ? Sans me l’expliquer je ressens souvent sa présence… Elle est ici, des fois tout près, puis s’éloigne. Josh non plus ne lâche pas l’affaire. Il prend régulièrement des nouvelles, et attise chaque fois mon impatience à revoir la lumière briller dans le regard de ma si douce petite chérie.
Réveil en sursaut, le téléphone sonne avec insistance. Il n’était pas en mode avion ! C’est le boulot, le secrétariat s’inquiète de ce retard, plus long que d’habitude ! Une profonde envie de me déclarer en maladie me sourit. Physiquement je suis HS, mais moralement, je suis incapable d’abandonner mes petits patients. Ils ont vraiment besoin de moi, tout autant que moi, je ne peux pas me passer d’eux. Je descends avec précipitation à l’arrêt de bus en hypo-caféine. Coïncidence ou pas, je reconnais Sam au volant. Il me lance en souriant « Hi, Lisa. Need a wake-up at Hospital station ? ». « Should be ok… this time”, je marmonne à la limite de l’amabilité. Ma place du fond est prise, je reste debout, imaginant bêtement que cela va me faire gagner du temps pour rejoindre le cabinet. Je regarde le paysage défiler, comme une horloge aux aiguilles remplacées par ces images qui glissent sur les fenêtres. Je pense à ma petite Calie, plongée dans un profond sommeil depuis sept ans déjà.
L’impression d’avoir toujours eu deux filles n’est pas nouvelle. Avec le temps, elle se renforce de plus en plus. Chose surprenante également, Hope n’a jamais cherché à revendiquer l’identité de Calie lorsque je l’ai rebaptisée. Comme si au final, ça l’arrangeait bien d’être une autre.
J’arrive au cabinet justifiant mon retard par une urgence au domicile d’une amie, qui m’a retenue plus longtemps que prévu ! Dans l’échelle de crédibilité, j’avoue, cette excuse est moyenne ! Et puis personne n’en a rien à faire, puisque je suis ma propre chef ! Alors pourquoi cette excuse à deux balles ? Hope a encore raison, il faut que je cesse de me fuir comme ça, tout le temps. Il faut que j’accepte ma différence, et que je m’organise en conséquence.
Le lien privilégié que j’entretiens avec mes patients, et leurs parents, me procure heureusement une immunité presque totale contre toute forme d’animosité envers moi. Mes honoraires, excessivement bas, doivent aussi très certainement plaider en ma faveur. Les tarifs outranciers qu’applique la profession ici, par rapport à la France, me révoltent. Quand la situation le permet, je libère ma conscience en offrant même des consultations gratuites hors rendez-vous.
Alors même en m’obstinant à pousser le bouchon toujours un peu plus loin, avec mes retards à répétition, mon agenda ne désemplit pas. Par ailleurs, selon mes collègues psy américains, je casse aussi les codes en m’immisçant dans la relation parents-enfant, ce qui ici, culturellement parlant, est loin de faire l’unanimité ! Toujours est-il que, malgré les critiques, je récupère régulièrement de mes confrères des patients avec lesquels ils n’arrivent à rien. Je propose une autre approche. Avec moi, les parents sont très souvent séduits et surpris par les progrès rapides de leurs enfants. La méthode que je décris dans mon bouquin est pourtant simple. Je vais chercher dans l’affectif de mes petits patients la ressource nécessaire pour passer mes messages. C’est sans doute le point qui dérange, car pour y parvenir, je franchis systématiquement la frontière de leur intimité. Je deviens très vite bien plus proche d’eux, que leurs propres parents. Le bouche à oreille marche très bien aussi de ce côté-là de l’Atlantique. Le cabinet a vu le nombre de ses consultations considérablement augmenter depuis mon arrivée.
Assise à mon bureau, je m’apprête à prendre connaissance du programme de la journée sur l’écran d’ordinateur, resté allumé de la veille. L’esprit complètement ailleurs, je fais défiler la liste de mes rendez-vous de haut en bas, puis de bas en haut, sans les lire, sans même en mesurer le degré d’urgence pour certains. Mes dernières fonctions cognitives tardent à se réveiller. Calie Sans aucune ardeur au travail, je suis prise d’une envie d’écrire comme celle d’une junkie accroc à la caféine, qui attend son deuxième shoot de la matinée. Oubliant honteusement un instant mon devoir professionnel, je sors de mon sac l’ordinateur portable sur lequel j’écris mon journal, et demande à Heather de m’apporter une maxi cup de ce qu’il faut bien qualifier comme ma « dopamine ». Je me rends compte que depuis le début, alors que ce journal lui est presque entièrement consacré, je n’ai toujours pas présenté Calie. De la même manière que pour Hope, j’ai un fichier quelque part… pas loin… dans lequel elle se décrit… Il s’agit d’un texte très joliment écrit de sa main, alors qu’elle était déjà très malade. Parmi ses affaires récupérées à l’hôpital, après son départ, il y avait ses cahiers. Elle en avait rempli plein, avec tout ce qui lui passait par la tête. Les textes étaient écrits de toutes les couleurs, j’imagine en fonction de l’humeur du moment, et illustrés de magnifiques dessins. Serge me les a très gentiment tous scannés. J’en ai recopié quelques extraits sur l’ordi. …Je l’ai : « cali.doc »
Calie
Je m’appelle Calie. J’ai dix ans. Je suis pas grande pour mon âge, on me dit. Suis pas assez grosse non plus ! Suis pas assez en bonne santé, pas assez heureuse et … pas assez comprise !
Maman est partie y a longtemps. Elle est partie si loin que je ne sais même pas où. On me dit pas ! Pour moi elle est au ciel, sinon elle serait déjà revenue. Elle me manque, mais je le dis pas, car Papa aussi est malheureux sans elle ! On a pas besoin de se le rappeler, ça fait trop mal ! Les maladies emportent les gens loin de chez eux. Y’en a une qu’a pris ma maman, y’en a une qui m’a prise, moi aussi. La mienne s’appelle Éléonore.
Papa déteste Éléonore, il veut la tuer ! Nan, il veut que ce soit moi qui l’écrabouille… avec mes petites cellules guerrières. Moi, j’aime pas la guerre. J’aime pas la violence ni les gens qui crient ou qui parlent trop fort… À moi, Éléonore me parle. Elle a même un visage, et de longs cheveux blonds. Elle me ressemble, un peu, juste un peu plus grande que moi. Sa voix est douce, et son visage est tout pâle.
Papa dit que je raconte des bêtises, que les médicaments me font délirer. Il me croit pas, il veut pas faire l’effort, il m’aime pas ! Plus il s’obstine à pas me croire… et plus moi j’aime Éléonore ! Elle au moins, elle m’écoute. Elle non plus comprend pas pourquoi je la déteste pas, malgré tout le mal qu’elle me fait ! Avec moi, je crois qu’elle a renoncé de me demander de la haïr. Dans ses yeux je vois bien qu’elle est gentille, que comme moi elle souffre, mais elle, je sais pas de quoi… Papa se fâche quand je parle d’elle. Alors en secret, avec Éléonore, on est devenue les meilleures amies du monde. Plus fortes que des amies même, puisqu’elle vit dans mon corps.
Ensemble on a découvert la vraie raison de notre rencontre. Puisque c’était pas pour guérir, c’était forcément pour autre chose. Une mission spéciale, une mission super importante nous a été confiée. Dans le ciel les anges existent. C’est vrai ! Et on nous a choisies, nous, Éléonore et moi, pour réconcilier les humains avec tout ce qui les entoure. On nous a choisies nous, parce que la vérité sort de la bouche des enfants. En plus, quand ceux-là sont malades, ben on les écoute avec beaucoup plus d’attention, surtout si la maladie est grave !
Éléonore et moi parlons aux gens. Dans leur tête, on laisse plein d’idées positives. Se rendre compte qu’être en bonne santé c’est pas pour toute la vie, par exemple, et que c’est vraiment trop bête de ne pas voir quand tout va bien. Grace à nous, les gens changent. Ils se comportent mieux entre eux. Comme ça, ils sont plus heureux… Et moi et mon amie aussi ! Mais tout ça, Papa s’en fiche pas mal. Ça m’met en colère de voir qu’il y a encore trop de gens comme lui, qui ne regardent pas là où il faut. Les choses bien de la vie doivent pas être normales ni banales, mais exceptionnelles et appréciées. Ça on sait pas faire… jusqu’au jour où toutes ces belles choses disparaissent et qu’on est super malheureux.
J’ai envie de hurler à tous les gens : « AIMEZ LA VIE, SACHEZ PROFITER DE TOUTES LES JOLIES CHOSES QU’ELLE NOUS OFFRE, DES PLUS GRANDES AUX PLUS PETITES. APPRÉCIEZ, ET SURTOUT, PARTAGEZ VOTRE BONHEUR ».