A10 – Entre père et fils

   Aléïc reçoit un E-mail de Serge, lui proposant de se rapprocher de lui, Élise et des filles pour tenter de former une famille « refabriquée ». Aléïc lui répond en gardant ses distances. Il lui révèle que sa préoccupation du moment est avec la communauté de sans papiers, qui l’a accueilli dans leur palais de fortune. Il lui dit qu’il s’engage à les aider, se considérant lui-même dans la même situation irrégulière. Il ne refuse pas la proposition de Serge, mais avertit qu’il le jugera sur les actes et pas seulement sur de belles paroles…

Sur l’ordinateur portable que Ramesh lui a prêté, Aléïc tente à partir des souvenirs qui lui ont été implantés, de rentrer sur le réseau informatique de l’hôpital. Pas très enthousiaste à l’idée de porter le même nom de famille que Serge, il cherche des indices qui le renseignerait sur ses origines. Entre temps, surpris, il reçoit un E-mail de Serge. La barre de batterie de son ordi diminuant dangereusement, il s’empresse de le lire.

E-mail : Serge to Aléïc

   Où te caches-tu ? 

   En fouillant ta chambre à la recherche d’indices, je suis tombé sur ce bout de papier, avec ton adresse e-mail. Laissé volontairement ou pas, je l’ignore, mais je tente ma chance. Avec le peu d’affaires que tu as emportées, je t’imagine dans une situation précaire… peut-être même dangereuse. Nous n’avons pas pris le temps de te préparer à ta sortie, comme nous l’avions fait pour Alice et Léonie. Aujourd’hui, plus que jamais, je le regrette. Je crains pour ta santé, et pour ta sécurité.

   C’est la deuxième fois que mon seul sujet d’étude m’échappe. Une deuxième claque peut-être… certainement méritée. La première personnalité qui t’habitait ne supportait déjà plus ces examens, aux effets trop lourds. Il n’a pas eu besoin de ses jambes pour s’enfuir, lui. Même si pour un scientifique c’est dur de l’admettre, mais l’âme qui t’animait à ce moment-là, est mystérieusement venue incarner le corps de Léonie à son réveil. Élise pourra certainement mieux t’expliquer le phénomène que moi. Cela peut-être explique-t-il aussi ma relation toujours un peu tendue avec Léonie…

   Alice et Léonie sont des miracles de la nature, et de la science. Je les aime profondément. Autant qu’un père peut aimer ses enfants. Une partie de toi vit en elles. Lors de ton EMI tu leur parlais. Tu as partagé des émotions, des sentiments, et… écrit cette merveilleuse histoire, qui nous a réconcilié, Calie et moi. Je te dois beaucoup… beaucoup plus que tu ne peux l’imaginer ! Tu es parti, avant de me laisser le temps de te dire ce que j’avais sur le cœur. Avant de te remercier. Est-ce ton message finalement ? M’inviter à parler avec Léonie… parler à son petit cœur, en ouvrant grand le mien ?

   Puis quelqu’un d’autre est né en toi, et nous a permis d’achever le travail. Tu t’es réveillé, quelques semaines plus tard, comme une seconde naissance. Imagine l’émotion autour de toi ce jour-là. C’était le 16 septembre dernier. L’année prochaine, à cette date-là, tu auras 22 ans. Grâce à toi, à peine deux semaines plus tard, naissaient Alice et Léonie.

   Comment ne pas te considérer comme un membre de la famille à part entière, au même titre que les filles. Une famille… refabriquée on va dire, mais une famille tout de même : un repère, un chez-soi affectif. Une maison que nous n’avons pas encore eu le temps de construire ensemble, mais que nous pouvons déjà habiter. 

   Je n’ai plus de sujet d’étude. Je vais rendre le labo. J’ai peur des dérives de la science et de la technologie. Le progrès n’est pas toujours synonyme d’amélioration humaine. Je suis allé trop loin. J’ai franchi le seuil de l’éthique responsable. Comme dans toute discipline, il est facile de se laisser griser lorsqu’on veut aller toujours plus loin, plus vite. J’abandonne … J’aimerais revenir en arrière, mais c’est impossible. 

   Josh a repris ses fonctions à Chicago, à son hôpital. Il est parti inquiet de ce que tu pouvais faire des informations que nous t’avons transmises, par nos protocoles expérimentaux. Il ne parle pas de revenir, prochainement, en tout cas. Élise, elle, hésite toujours à retourner exercer auprès de ses petits patients américains. À peine reformée, tu vois, notre famille menace déjà d’exploser ! Et moi… je me sens si impuissant…

   Aléïc, je ne veux pas te perdre une seconde fois. Donnes des nouvelles. Soyons amis… mon fils !

Serge.

Réponse – E-mail : Aléïc to Serge

   Serge,

   Laisse-moi encore un peu de temps avant de t’appeler « Père ». L’offre d’appartenir à cette famille bricolée est vraiment séduisante, mais elle doit se construire aussi dans les cœurs. Je vais bien. J’ai trouvé refuge auprès d’une communauté de sans-papiers, quelque part, pas très loin. Nous ne manquons a priori de rien, sinon récemment d’électricité. Nous sommes vingt-sept au total. Principalement des hommes, et quelques très jeunes enfants avec leur mère.

   Même dans une situation précaire, même au fond du trou, comme on pourrait me juger actuellement, je me sens enfin exister. Pour la première fois, on me regarde avec humanité. On m’écoute, on échange sur des idées. S’il fallait choisir une famille aujourd’hui, celle de cœur serait celle-ci, avec tout l’inconfort compris, mais accompagné de ce fabuleux espoir que demain sera toujours meilleur. 

   Chaque matin, je me demandais à quel test vais-je être soumis, avant. Comment serais-je après, si je m’en sors ? Mon univers se réduisait à ma chambre, et les couloirs de l’hôpital. L’horizon s’arrêtait au carreau de ma fenêtre. Il reste bien du chemin à parcourir avant que s’installe entre nous un respect mutuel, la confiance, la complicité… tout ce qui fait battre le cœur d’une famille unie.

   Je veux bien essayer, mais je jugerai sur les actes accomplis, pas seulement sur de belles paroles. Mes amis, bien qu’invisibles aux yeux de tous, méritent la dignité et une existence légale… Tout comme moi. Les compétences qui m’ont été transmises par effraction peuvent trouver enfin une utilité auprès d’eux. Je m’y engage, je suis autant concerné qu’eux !

Aléïc.

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