Roxanne, élève allophone, bouleverse la dynamique de sa classe UPE2A en rapprochant les élèves autour d’un geste symbolique d’unité, salué par la professeure. En parallèle, son intégration scolaire et administrative avance grâce au soutien de Florence, son amie, et du père de celle-ci. Roxanne et Florence réalisent que l’inclusion passe autant par les lois que par des actes concrets de solidarité et d’amitié.

Roxanne
Septième jour depuis ma renaissance. Première journée de cours en classe de quatrième. Je suis une élève comme une autre. Presque. La Principale n’aurait pas dû me présenter comme: Vient d’arriver en France. Il va me falloir inventer un pays d’où je viens. Le mien n’existe pas, j’appartiens à une culture, pas à un bout de terre. Difficile aussi d’être fière de ce que l’on est, quand on parcourt plus de six mille kilomètres pour le fuir. Ma différence n’est pas encore passée du bon côté de la Force
Mes deux dernières heures de cours, après je retrouve Florence. Je suis en cours de remise à niveau UPE2A: Unité Pédagogique Pour Élève Allophone Arrivant. C’est écrit au tableau. Allophone veut dire… Sans téléphone ?! Perdu ! Ça veut dire que nous sommes quatre à ne pas partager le français comme langue maternelle… Et pour nous faire sentir encore plus étrangers… Ils nous espacent comme si des frontières invisibles entre nous devaient nous tenir à distance les uns des autres. Il y a un Soudanais, une Afghane, un Ukrainien, et moi. Je suis mal à l’aise. L’image d’animaux de cirque dans une cage qu’on va dresser à faire des tours, me traverse l’esprit ! J’ai chaud… J’en peux plus. Devant les yeux ébahis de la prof, et dans un bruit d’enfer, je pousse ma table jusqu’à venir la coller juste en face de celle de l’Afghane. Surprise, elle lâche un timide sourire, en baissant immédiatement la tête pour le dissimuler. J’ai une alliée ! L’Ukraine et le Soudan, après un court moment d’hésitation, se rapprochent également. Sans un seul mot, et après seulement quelques minutes, des plaques tectoniques ont bougé. Nous formons désormais un seul et même continent à quatre tables. Je respire. Enfin !
Un peu dépassée, la prof hésite à réagir. Me sentant responsable de son désarroi, je me surprends à prendre la parole.
Roxanne; La professeur
– Madame, le conseil de l’ONU du collège est réuni. Vous voulez venir présider ?
– Roxanne… Je crois que tu viens de nous offrir une belle leçon de vie. Même si la prochaine fois, ce serait bien de demander avant de tout chambouler. Ton geste illustre un fondement de la république : une école pour tous, sans distinction. Par les différences que vous incarnez, ce rapprochement est le symbole d’une unité internationale possible, face à un défi important. Puisque cette nouvelle disposition vous plaît… Lançons le débat : qu’est-ce qu’un travail de groupe peut vous apporter, dans votre apprentissage ? Qui veut commencer ?
Florence
Qu’est-ce qu’elle fout !… Un quart d’heure qu’elle devrait déjà être là ! Ah, enfin ! Elle sort… Visiblement, avec une nouvelle copine. Bon, quand elles auront fini de se dire au revoir !…
– Florence, tu ne devineras jamais ! On a fait trembler la terre… Les continents ont d’un coup fusionné, je te jure. On habite enfin tous la même planète, au même endroit ! Ton exposé, Flo… C’est pas à la Principale qu’il faut le faire. Elle va rien en faire. C’est à nous, les élèves. C’est nous qui avons le pouvoir de changer les choses. Blacks, blancs, beurres… beurres salés même, en bonus. C’est pas nos origines le problème, c’est ce qui nous pousse à faire des trucs ensemble ! Et là, si tu avais vu, c’était magique. Avant même que la prof aborde un sujet, on s’est tous réunis autour de l’envie de travailler ensemble. Sans même se parler, je te jure !
– Sans parler ?… Waouh, l’exploit ! Vous avez picolé à l’intérieur ? Et… c’est quoi ce papillon, là, sur ta main ?
– Ah, ça ? C’est Parwana !
– Paraquoi ?
– C’est elle Parwana, celle qui s’en va, là-bas ! Ça veut dire papillon en Dari ! Un battement d’ailes de papillon, et le monde bouge… Vole, vole, papillon. Vole, vole mon joli papillon…
– Dari ? Ouf ! J’crois que j’ai besoin d’un rattrapage moi aussi ! J’peux venir la prochaine fois ?
Florence; Daniel; Claire Fitoussi
– Papa, nous sommes rentrées… Y a quoi pour le gouter ?
– Un instant ! je suis au téléphone avec Claire Fitoussi, de la croix rouge…
– Oui, je voulais vous informer que Roxanne a retrouvé toute sa voix. Elle s’épanouit de jour en jour, et fait plaisir à voir. Elle est scolarisée dans le même collège que Florence, en quatrième, avec un an d’avance sur son âge supposé. Elle impressionne en mathématiques, et par sa maturité. Elle bénéficie également de cours de soutien dans certaines matières. Je voulais donc savoir où en était notre dossier, concernant l’hébergement officiel de Roxanne chez nous ?
– Je suis ravie d’avoir de si bonnes nouvelles. Son inscription au même collège que Florence va créer des liens entre elles, que je devine déjà profonds. De mon côte, j’ai rédigé un rapport circonstancié à l’ASE, l’Aide Sociale à l’Enfance, indiquant que Roxanne est mineure, isolée, vulnérable… mais bien entourée. Suite à ça, deux options se profilent : l’ASE place Roxanne officiellement en foyer ou en famille d’accueil, ce que je déconseille, ou bien, elle met en place une mesure d’accueil provisoire chez vous, en tant que tiers digne de confiance. La première chose à obtenir pour vous, c’est ce fameux statut de « tiers digne de confiance ». Pour cela, je vais vous envoyer par e-mail un modèle d’une demande, qu’une fois remplie, je joindrai à ma requête auprès du juge pour enfants.
– D’accord, donc je remplis la demande, je vous l’envoie, et j’attends ?
– C’est ça, sauf que Roxanne, pour la suite de son parcours administratif, a besoin d’être reconnue officiellement MNA, Mineure Non Accompagnée. Pour cela vous devez la présenter à la CRIP de votre département pour une évaluation.
– La quoi ?
– Cellule de Recueil des Informations Préoccupantes. Chaque département en a une. C’est par là que passent les signalements concernant les mineurs en danger.
– Mais elle n’est plus en danger ?
– C’est vrai, sur le plan affectif. Mais administrativement, c’est un passage obligé. On peut essayer sans, mais dans tous les cas l’ASE a besoin de cette évaluation, pour décider à qui confier Roxanne. C’est un point crucial pour la suite. Le statut MNA est nécessaire pour obtenir une couverture sociale, et certaines aides scolaires.
– D’accord… Ça semble compliqué, mais pas impossible ! Et… pour le numéro de sécu ? Qui s’en occupe ?
– Une fois le statut MNA obtenu, l’ASE va lui ouvrir un dossier à la CPAM. Elle obtiendra un numéro provisoire, qui lui permettra une prise en charge médicale immédiate à cent pour cent. Pour le numéro définitif, il faudra un acte de naissance. Mais d’ici là, on aura le temps d’en reparler. Vous avez d’autres questions ?
– Non… Je ne pense pas ! je vais déjà essayer de digérer tout ça.
– N’hésitez pas à rappeler, sinon. Je vous tiens au courant de toute avancée significative. Passez le bonjour aux filles.
– Merci, oui. Bonne fin de journée.
– À bientôt, Monsieur Volti.
Dan
J’ai deux bébés koala accrochés à chaque bras. Aucun des deux n’a manqué une miette de la conversation !
Florence et Roxanne
– Je vais devoir parler de tout ça dans mon exposé ? Tu n’veux pas le faire à ma place Roxinnou ? C’est pour lundi, ça urge !
– J’ai promis de t’aider. Viens là-haut. On sera mieux ! Je vais te dessiner un papillon…
– Parayawawa sur ma main ? Non merci !
– Parwana, pas ton charabia !… Mais ce n’est pas juste un papillon, Florence. C’est un symbole. Ma nouvelle amie est afghane. Son pays, c’est l’un des pires endroits au monde pour le droit des femmes. Elle non plus n’a pas le droit d’étudier là-bas. Et regarde : Parwana est à l’école, avec moi, ici dans un pays gentil. Alors, tu crois encore qu’un battement d’aile de papillon ne peut pas faire trembler la terre ?
– Ok, va pour un Parwana sur ma main… Si ça peut m’aider à m’envoler loin de cet exposé débile !
– C’est pas débile ?
– Si !! Je dois expliquer pourquoi toi, tu ne peux pas aller à l’école ici, en France… alors que tu peux !
– Si tu ne m’avais pas secourue, je serais peut-être morte. Et dans le meilleur des cas, j’aurais fini en centre de rétention, avec ma famille, mes amis… à attendre l’expulsion. Sans bibliothèque. Sans savoir. Tu vois, Flo, même dans les pays gentils, les lois qui protègent l’école, ben… si on ne sait pas les lire, elles te servent à rien ! C’est pas moi qui me suis inscrite à l’école toute seule : c’est toi et ton père. Et ça… ça change tout. Oui, y’a donc bien des trucs qui empêchent des gens comme moi d’aller à l’école. La principo a raison, hélas ! Désolée… Tu vas devoir le faire, ton exposé !
– Je vais dénouer tous mes nœuds au cerveau dans ma chambre. Merci ‘tite sœur pour ton soutien. Tu sais ce qu’on mange ce soir, sinon ?
– Poulet tandoori ?
– Encooore ?!! Mais il avait combien de cuisses ce poulet ?