En cours de français UPEAA, Roxanne propose à ses camarades de transformer l’exposé imposé à Florence en un projet collectif qui fera entendre leur voix. Chacun partage sa culture et son vécu de l’exil, et ensemble, ils décident d’écrire une chanson. Après des heures de travail, naît « Une rentrée sans cahier », un texte poignant qui mêle douleur, espoir et gratitude envers l’école et leur nouvelle vie…

Jeudi après-midi, en cours de rattrapage français UPEAA* (*Unité Pédagogique pour Élève Allophone Arrivant)
Roxanne; Parwana; Mahir; Dmytro; la professeure
– Les amis, j’ai une proposition à vous faire. Non, mieux, j’ai besoin de votre aide… voilà. Ma grande sss… Mon… Florence, la fille chez qui j’habite, doit faire un exposé à la principale à cause de moi. J’explique. En échange de son stage obligatoire d’observation en entreprise que je lui ai pourri, elle s’est vu infliger ce travail. Et le sujet, en vrai, c’est nous ! Je lui ai promis de l’aider. Il faut que, derrière ses mots, ce soit nos voix qu’on entende. Normal, c’est de nous qu’elle parle. Alors, soit on joue encore la clandestinité, et cet exposé restera confidentiel. Il ne servira à rien… Soit, on décide de changer les regards sur nous, et on dit à tous, la chance qu’on a d’être là. Vous en pensez quoi ?
– Chez nous, en Afghanistan, les Talibans brûlent les livres. Tout ce qui est écrit est une menace. Même le Coran sacré, ils le cachent… pour mieux le réinventer, à leur façon. On n’a que nos voix pour transmettre, et nos larmes pour se plaindre. On doit trouver un truc oral, qui parle à tout le monde.
– En Afrique, les problèmes on les évacue en chanson ! Une chanson, ça vous dit ? Avec un refrain qui revient en boucle, qui enfonce bien le clou pour en retenir le message. Je fais la Beatbox TakaChpoum TakaChpoum Kisss ! Et je tape tape sur l’message, pour qu’ça rentre. Tchikiboum tchikiboum… Bam bam et baaammmm !
– Dans mon pays c’est la guerre. Tout est détruit. La violence, la haine… On parle de nous soit en tant que chair à canon, soit en tant que victimes civiles. Le monde est fou, endoctriné, il faut le dire… Comment une poignée de crétins peut-elle abreuver d’autant de conneries des gens dits civilisés ?! Une chanson c’est une chouette idée… Je vote pour !
– En tant que professeure, je dois dire… Ce n’était peut-être pas l’intention, mais voyez, vous venez de répondre à la question que je vous posais la dernière fois. Qu’est-ce qu’un travail de groupe peut vous apporter, dans votre apprentissage ? La première chose que je vois, moi, c’est la solidarité. Sans même lui répondre directement, à Roxanne, vous avez tous accepté sa proposition. La deuxième chose, est le partage. Chacun apporte sa vision du projet avec son propre vécu. Quel que soit le résultat, il parlera forcément à un plus grand nombre. Je vous laisse une demi-heure sur votre sujet, mais après on reprend le cours.
Le cours passé, Roxanne, Parwana, Mahir et Dmytro sont restés en classe pour travailler sur leur chanson. Au bout de deux heures, les premières paroles sont écrites. Le titre en donne toute la couleur…
Une rentrée sans cahier (texte intégral)
Septembre en France, à l’école c’est la rentrée
Je kifferai les vacances, si j’avais de la chance
Les autres ne calculent pas, ce privilège que je n’ai pas
Derrière l’école, c’est la guerre. Beaucoup ne s’en soucient guère
Explosions et bombardements, mais qui va entendre mes tourments
Les fumées à l’horizon, n’annoncent jamais rien de bon
Car ici, les murs explosent, la vie n’est pas en rose
Fuir pour ne pas mourir, sans penser à revenir
Explosions et bombardements, à la télé on vous ment
On ne part pas par plaisir, juste, on évite les tirs
La violence, la haine, prouve la décadence humaine
Courir sans se retourner, ou pourrir abandonné
Explosions et bombardements, pas de temps pour les sentiments
Marcher, marcher vers la paix, au risque de se faire choper
Marcher, marcher encore, ne pas s’apitoyer sur son sort
Un jour peut-être, on sera arrivé,
Aujourd’hui hélas, on peut toujours rêver
Explosions et bombardements, les détonations ont enfin cessé
Les sourires reviennent, quand on peut se redresser
Fuir mais ne plus courir, faut-il croire à l’avenir
Regarde jouer les enfants, qui peut dire ce qu’ils vont devenir
Explosions et bombardements, ce n’est pas fini pour autant
Déracinement, débrouille et clandestinité
Le prix de la paix, c’est vivre sans papier, sans dignité
L’école ce n’est pas les vacances, juste, ma dernière chance
Explosions et bombardements, le savoir ma seule richesse, passe par l’enseignement
Un grand merci à la France, mon cœur veut lui crier
Pays d’espoir et de paix, dans ce monde qui en manque cruellement
À l’école c’est la rentrée, moi j’arrive sans cahier
Indra, Parwana, Mahir, Dmytro