C10 – jour 8 – Histoires sans ordonnances

   Élise explique comment réinventer la réalité par des histoires peut aider à survivre à un traumatisme. Elle raconte comment Hope lui a permis de supporter la mort de sa fille Calie. Mais à la suite de l’apparition inattendue de Calie à travers Aaron, et les échanges entre Aléïc et une voix mystérieuse, elle se questionne sur sa fragilité mentale, et la présence de sa fille à ses côtés, dans une autre dimension.

Élise

   Nous apprenons de nos expériences, même les pires. Seulement, vivre un traumatisme entache la mémoire de façon permanente, et provoque souvent des blocages émotionnels très handicapants.
   C’est précisément parce qu’il n’y a pas d’autre choix que de supporter ce lourd fardeau, que je suggère à mes patients, pour éclaircir un peu leur horizon, de réarranger légèrement la réalité à leur sauce.
   S’inventer alors une petite histoire, plus douce, et inspirée par les faits qui se sont réellement produits, aide considérablement à rendre les souffrances du passé plus supportables. Lorsque j’aurai un peu plus de temps, j’y consacrerai certainement un deuxième bouquin, tant le sujet me tient à cœur !
   L’histoire de Hope que j‘ai écrite à l’encre de mes larmes a suivi ce processus. Deux évènements cataclysmiques de ma vie l’ont directement inspirée. Le premier est bien évidemment la disparition de ma fille chérie. Le deuxième, qui sommeillait depuis des années au plus profond de ma mémoire, est revenu hanter mon quotidien juste après le départ de Calie. L’émotion qu’il suscite m’interdit encore aujourd’hui d’en parler. Rien n’est pire pour un parent que la perte d’un enfant. La colère, la tristesse et l’injustice conjuguées creusent les vulnérabilités. Très atteinte psychologiquement, j’ai laissé Hope, ce personnage inventé de toute pièce, envahir mes pensées, refusant ouvertement de faire mon deuil. Hope, c’était Calie, et elle n’était pas morte. Grâce à Hope, ma fille était avec moi, chez moi, et encore plus présente qu’avant, lorsqu’elle vivait. Je parlais souvent toute seule, mais je nourrissais mon subconscient de choses qui me faisaient plaisir à entendre, et qui réussissaient à calmer ma colère intérieure.
   La contrepartie fut qu’à trop vouloir soulager ma douleur, j’en nourrissais une nouvelle: le souvenir de la vraie Calie s’effaçait peu à peu. Il m’a fallu très vite réagir, et dissocier ces deux entités qui se bousculaient dans ma tête. C’est à partir de là que le sentiment étrange d’avoir toujours eu deux filles ne m’a plus jamais vraiment lâchée. Hope entretient délicieusement le souvenir de Calie en incarnant un personnage attachant, spontané et très présent. Elle est bien plus qu’une image virtuelle. Elle m’autorise, comme n’importe quelle maman, à mesurer avec fierté ce que Calie serait devenue en grandissant. J’éprouve pour elle des sentiments bien réels, qui font battre mon cœur et me sentir vivante !
   Mon côté mytho recèle donc de vraies vertus thérapeutiques. S’inventer des histoires de façon consciente ou non fait du bien, c’est une évidence !
   Calie, la première, en était convaincue. À mesure que je relis mes notes, je la redécouvre. Elle ne s’est jamais arrêtée d’écrire. J’en ai encore la preuve sous les yeux, là, avec cette très belle illustration. Elle y affirme que se faire un film éclaircit franchement le paysage lorsque la peur, la colère, le stress, la culpabilité ou encore la tristesse noircissent l’humeur et les sentiments.

(CalHistoire.doc, extrait)

Cal-Histoire

   …Comment zapper de mon paysage celle qui m’a dépouillée de tout, y compris l’amour de ma mère ! Mission impossible, Hope est tellement présente partout et tout le temps…
   Si Hope est une représentation de moi grandie, je comprends que ma mère préfère vivre avec ça, plutôt qu’avec moi, un mauvais souvenir encombrant et traumatisant ! Sa chose doit l’aider à lui faire oublier toute sa culpabilité de n’avoir pas pu m’accompagner les dernières années, les derniers mois… jusqu’aux derniers jours.
   Difficile à l’admettre, mais c’est aussi ça qui l’a sauvée, et qui l’aide encore aujourd’hui à tenir debout. Quand la lucidité part en sucette, il faut bien se raccrocher à quelque chose.
   D‘ailleurs est-ce que j’ai des leçons à donner, moi, de ce côté-là ? Papa était persuadé que moi aussi je m’étais inventée une histoire avec Éléonore. Comment ne pas douter puisqu’elle aussi n’existait que dans ma tête. Telle mère, telle fille ! À moi aussi Éléonore était indispensable, vitale et même encore plus… La savoir près de moi me donnait des ailes… Mon histoire était notre histoire. Si l’une d’entre nous disparaissait, il était alors prévisible que l’histoire s’arrête là ! Je suis morte, Éléonore est partie… Elle me manque, terriblement.
   Preuve est faite que nos sentiments sont bien attachés aux histoires qu’on traverse, vraies ou non. Ma tristesse doit polluer mon imagination, impossible de recréer une autre Éléonore. Peut-être que je ne veux pas tout simplement. Éléonore était unique et je ne veux voir personne d’autre prendre sa place. Peut-être encore que je ne la mérite plus. Dépourvue de message à porter, et de gens à qui parler, je ne pèse plus d’aucune influence sur quiconque ?Je n’intéresse personne. Mes convictions sont pourtant là, intactes, mais je suis coincée ici, isolée, comme punie d’être partie avant l’heure.
   Pour sortir de cette déprime, le mieux serait de rencontrer un marchand d’histoires. Et pour commencer, j’en commanderais une pour mon père… Lui et moi ne nous sommes jamais compris ! Il n’a jamais cru en moi… Il ne m’a jamais cru tout court. Je l’ai déçu, et lui ai pourri sa vie. Même encore maintenant, je hante ses regrets, sa culpabilité de ne pas avoir réussi à me sauver. A cause de moi il se morfond dans un état dépressif obsessionnel et incurable. Le dialogue entre nous est définitivement rompu. Le mur qui s’est érigé entre nous est infranchissable. Qui serait assez intelligent pour inventer une histoire pour nous rabibocher ? Qui aurait ce super pouvoir de lui faire retrouver une vie quasi normale… de permettre une nouvelle rencontre entre nous, et d’offrir à mon horizon, un autre paysage que ces murs décrépis d’hôpital !

Hope; Élise

– Alors c’est vrai, j’te fais du bien ? Tu m’dois la vie ? Pourquoi ne m’le dis-tu pas d’vive voix ? Qu’est-ce que j’vais encore lire par-dessus ton épaule, et qui n’peut pas sortir d’ta bouche ? C’est quoi l’deuxième événement cataclysmique qu’tu parles ? C’est quoi mes origines, Maman ?
– Tu es née de la réalité, ma fille, je te l’assure. Et c’est bien pour ça qu’il m’est si difficile d’en parler. La réalité inspire l’imaginaire, sans doute est-ce ce mécanisme qui est à l’origine de notre relation si particulière. Dans mon cœur tu existes pour de vrai ! Et j’irais même encore plus loin, quitte encore à ce que tu me prennes pour une dingo. L’imaginaire peut très bien devenir réalité… Oui, je te le dis, continue à croire que tu es bien réelle, rayonne avec ta personnalité et ton bagou bien à toi… Tu existes ma fille, tu existes pour de vrai, et pas que dans mon cœur… Demande à Aléïc… Un jour nous nous rencontrerons pour de vrai. Pour de vrai ma chérie, je te le promets…
– T’es complètement frapadingue ma pauv’ Maman ! Mais bon, ça m’rassure. C’n’est pas encore demain que j’sortirai d’ta tête !

Élise

En perdant chaque jour un peu plus le contrôle sur Hope, mon équilibre mental se fragilise. J’ai peur que mon côté introverti prenne le dessus, que ma solitude devienne pathogène et que l’industrie pharmaceutique sponsorise ma vie sociale.
Je me soigne par le travail, sept jours sur sept, sans congé, réduisant aussi mes temps libres au minimum pour éviter la cogitation. Se limiter uniquement à ce que l’on sait faire, dans un environnement bien structuré, n’est pas bien courageux, je le reconnais. Fuir lâchement mes responsabilités en me donnant bonne conscience par la quantité de travail qui me submerge, est un sport dans lequel j’excelle !
Mes petits patients, eux, tirent grand bénéfice de la situation. Je les considère tous comme mes propres enfants. Je tisse avec chacun d’eux un lien affectif qui dépasse le simple cadre du médical, au grand dam de mes collègues, qui voient en cette attitude une intrusion gravissime dans le rapport intime parents à enfant. Je m’en fiche pas mal, du moment que j’obtienne le résultat escompté. Ma plus belle récompense est de redécouvrir un sourire spontané et sincère, sur ces adorables bouilles innocentes.

10h00:
   Entre dans ma salle de consultation un petit bout de dix ans que j’affectionne particulièrement. Il s’appelle Aaron. Blond, toujours coiffé à l’aide d’un pétard, ses taches de rousseur illuminent son visage enfantin, et ses grands yeux bleu océan me bouleversent sitôt qu’une de mes stupides questions vient le déstabiliser. D’un père américain, et de mère française, ensemble nous parlons « franglais », notre manière à nous de promouvoir notre double culture. Lui et moi souffrons des mêmes maux. Des voix lui parlent également, mais ses personnages à lui se manifestent physiquement devant lui, alors qu’il est tout éveillé. Ce qu’il vit est assez effrayant. Comme moi, il a peur de ce qu’il voit, et de ce qu’il entend. J’ai malheureusement toutes les peines du monde à lui demander d’accepter ce que moi-même je n’ai pas le courage d’affronter. Alors, nous nous racontons nos bizarreries sur fond de challenge, à celui qui ira le plus loin dans l’étrange. A défaut d’une thérapie structurée et conforme, cela nous rend très complices, et souvent on arrive même à en rire, à ne plus savoir qui soigne qui.
   Il entre, un papier à la main, en me souriant, comme à une amie qu’il avait hâte de retrouver. Un rayon de soleil traverse mes pensées, et réchauffe mon cœur. J’ai déjà envie de le prendre dans mes bras. J’essaie de calmer au mieux mes pulsions d’amour maternel, et lui souhaite la bienvenue. Il me tend alors sa feuille, tout fier, sur laquelle on devine un personnage dessiné.

– Hi, Ma’am. C’est Calie… She asked if you remember her ! Si dans ta mémoire, elle est toujours aussi petite que ça ? Elle… Elle veut savoir si tu crois que les âmes, ça continue de grandir après la mort !

Élise

   Coup de tonnerre dans ma tête ! Mon sourire d’accueil se crispe et la matière grise, déjà liquéfiée, bouillonne. Depuis quand connait-il Calie, je ne lui en ai encore jamais parlé ? Comment ne rien laisser paraitre de mon émotion à Aaron, qui attend innocemment une réponse à la bombe qu’il vient de lâcher ? Il me regarde avec ses grands yeux tout ronds. Je fais preuve d’un grand intérêt pour son dessin, et prends tout le temps nécessaire pour retrouver un peu mes esprits. Détail troublant, il a colorié les habits en bleu turquoise, la couleur préférée de ma fille. Avec le sourire d’une hôtesse de l’air en pleine turbulence, je lui fais un signe de la tête en guise de remerciement, grattant quelques précieuses secondes de réflexion pour redescendre sur terre et réagir. Quelques secondes supplémentaires pour réaccorder mes cordes vocales, et je tente d’en savoir plus.

Élise; Aaron

– Hum, Calie est venue te voir récemment ?
– Yesterday ! Parce que j’ai un super pouvoir, she said, elle m’a choisi pour te transmettre ce message. Elle souriait, pour pas montrer qu’elle était triste, mais il y avait des larmes dans ses yeux. Elle ne me fait pas peur, elle ! Enfin, pas très. C’est une gentille… Ma’am ?…

Mes yeux s’embrument, une larme coule sur ma joue.

– Elle ne pouvait pas trouver meilleur super héros que toi… Give me a hug, Super Aaron. Ton dessin est très réussi. Tu l’as représentée à l’âge qu’elle est partie, c’est comme ça qu’elle t’est apparue ?
– Yes Ma’am.
– C’est aussi l’image qui est restée gravée dans ma mémoire… Mais je sais qu’elle a grandi. Quand je la lis maintenant, ce n’est plus la petite fille que tu as dessinée. Je crois que oui, Aaron, les âmes continuent de grandir après la mort. L’image qui les représente ne peut seulement pas correspondre à un âge en particulier, surtout lorsqu’ils ont l’éternité devant eux.

Élise

   Assis côte à côte à présent, nous finissons la séance comme souvent, à discuter de tout excepté de nos préoccupations majeures, juste pour dédramatiser, se rassurer, et rééquilibrer chacune de nos vies avec un peu plus de normalité.
   Aaron retrouve sa maman qui l’attendait en salle d’attente. Était-ce vraiment le spectre de Calie qu’il a vu ? Est-ce Hope qui l’empêche de me parler directement ?

10h45:
   Je suis assise à mon bureau, immobile, perdue dans l’espace intersidéral de mes pensées. Un désistement de dernière minute me laisse un petit moment de répit. L’occasion est trop belle pour ne pas tenter de me laisser visiter. Mon impatience de rencontrer à mon tour Calie est impossible à contenir. Elle tourne autour de moi, je le sens, mais reste à distance. C’est insupportable !
   Je m’assois sur le divan en y allongeant les jambes, esquissant un début de maitrise de quelque chose, concernant mes crises. Les frissons et les bouffées de chaleur ne me lâchent pas, mais je ne tombe plus dans les pommes. Réussir à garder les yeux ouverts est un progrès inespéré, et un confort à venir prometteur. Aléïc me rend une fois de plus visite.

Aléïc

   Capter l’attention de Serge doit rester ma priorité. Cette arythmie cardiaque à elle seule va bien finir par lasser. Que me veulent ces médecins, chercheurs, techniciens ou je ne sais quoi ? Peuvent-ils imaginer qu’une âme sensible flotte au-dessus de leur tête, et de ce corps ? Quel moyen radical puis je utiliser pour les faire réagir ? Arrêter de respirer ? Mourir pour de bon ? Si seulement j’avais un minimum de contrôle, je leur pourrirais leur travail jusqu’à ce qu’on m’explique.

Voix inconnue; Aléïc

– Terroriste !!! Ton problème ne serait pas plutôt ton égo à la con ? Tes lamentations en continu sont déprimantes ! Cherches-tu au moins à comprendre la situation, avant de tout saboter ? C’est un attentat contre l’intelligence que tu as en tête ? La violence n’a jamais rien apporté d’autre que malheur et désolation. Ton encéphalo est bien le reflet de ton QI, va !
– Hope ? Tu as quelque chose de changé dans la voix… Si tu as des infos sur ce qu’il m’arrive, vas-y, balance…
– Appelle moi une fois de plus Hope, et je verse du vinaigre dans ta perf !
– T’es qui alors, voix râleuse ?
– Ta bonne conscience !
– Mais ouais, bien tenté, mais ça ne prend pas. Enlève ton masque Hope. Ma bonne conscience, comme tu dis, ce doit bien être le seul truc dont on ne m’a pas encore amputé. Plutôt ridicule comme approche, si tu as un truc à me demander, vas-y franchement !
– Mais t’es naïf ou vraiment abruti ? Tu as peur, c’est ça ? Peur, de ce que tu n’oses pas encore t’avouer ! Tu es le seul patient de tout le bâtiment… Ça ne t’en touche pas une, ça ? Hein ?
– Bon ok « ma bonne conscience », tu as un truc à m’apprendre ?
– Ouais, t’es mort ! Mais je te rassure, ici les vivants ne semblent pas travailler au profit d’une banque d’organes. Alors rester entier, vu les circonstances, ça interroge ! Tu ne crois pas ? Là, maintenant, tu piges mieux ce qu’il t’arrive ?
– Je réalise l’embrouille, oui. Tu dis… Que tous ces gens autour de moi, n’ont rien d’autre à foutre que de s’occuper d’un seul malade ?
– Pour être malade, aussi faudrait-il que tu sois vivant ! Mais t’es parti aveugle ou quoi ? Ton corps recouvert, l’encéphalo à zéro… Vraiment, tu le fais exprès ou t’es dans le déni pathologique total ?
– Le cardio qui réagit à mon humeur, ce corps qui respire tout seul… Ça prouve bien qu’il n’est pas encore totalement refroidi. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. C’est ce qu’on dit, non ?
– T’es redoutable toi, lorsqu’il s’agit de nier l’évidence ! C’est vrai qu’avec ton encéphalo, t’es pas aidé ! Pour info, des comme toi j’en ai déjà croisé… Et ce que je peux dire, c’est que ta masse graisseuse a toutes les chances de venir tout droit de l’assistance publique des hôpitaux de Paris, et plus précisément, de l’école de chirurgie. Et s’ils ne l’ont pas encore découpée en rondelle, c’est qu’ils ont de grands projets à ton sujet. À ta place je serais plutôt flatté, tu ne sers définitivement pas à rien !
– C’est sarcastique, ou tu penses vraiment ce que tu dis ?
– Descends un peu de ton lit, et vas voir ce qui se trame en coulisse, ça va te secouer. Franchement, voir autant de moyens déployés pour toi tout seul mérite un minimum d’intérêt, non ? Je serais toi, j’attendrais un peu avant de tout catapulter. Envoyer bouler Serge ne va pas faire avancer tes affaires.
– C’est quoi encore ce binz ? C’est quoi le plan, alors ? On attend bien sagement de voir jusqu’où ils sont capables de profaner ma partie charnelle ?
– Pas du tout ! Tout porte à croire que t’es là pour aider la science, mon ami… alors déconne pas, fais-la avancer ! Tu trouveras peut-être là ta rédemption !
– Aider… Rédemption… Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?!!
– Ben rien justement, ou pas assez ! Ta misérable vie n’apportait pas assez de bonne chose à ta race. À mon avis, une divinité a tout bonnement calculé que ta mort serait bien plus lucrative pour l’humanité! Promis, ce n’est pas moi !
– Tu te compares à une divinité, ça va les chevilles ?
– Non non, il y a une marche entre divine, et divinité. Je n’en suis pas encore là, mais j’y travaille. L’humanité est gravement malade, il est urgent d’agir. J’ai tout donné de mon vivant, et là, il y a encore grave des choses à faire.

Élise

C’est la faim, cette fois, qui abrège cette conversation surréaliste entre Aléïc et cette nouvelle voix. Une fringale soudaine qui va jusqu’à me provoquer des crampes d’estomac. Cette voix, c’est elle, Calie. Comment pourrait-il en être autrement ? Ma fille est là, elle est entrée dans ma bulle, par l’intermédiaire de Aaron d’abord, puis maintenant avec Aléïc. Si sa démarche auprès de Aaron était claire, je ne vois pas trop ce qu’elle vient chercher auprès d’Aléïc ! Cela a-t-il un lien direct avec les travaux de Serge ? Ou bien cherche-t-elle un interlocuteur, pour l’aider à renouer avec son père ?

11h30:
Déjà ! Mon divan est plus confortable que je ne le pensais. S’il ne menaçait pas d’aspirer le peu de masse musculaire qu’il me reste, je le pratiquerais beaucoup plus souvent ! Le sport et moi nous ne nous rencontrons que rarement, mais la perspective de ne plus ressembler à rien me terrifie. Avec une volonté délibérée de nous culpabiliser à propos de nos vies beaucoup trop sédentaires, l’hôpital sponsorise ses employés pour qu’ils puissent s’inscrire dans une salle de sport en ville gratuitement. Quand mon imagination cessera d’avancer de fausses excuses pour ne pas en profiter, j’envisagerai la proposition. Ma blemmophobie ne pourra s’en porter que mieux ! En attendant il me faut vite trouver un truc à grignoter, mon estomac sinon va finir par me dévorer de l’intérieur !

On frappe à la porte, Heather sans doute. La providence l’envoie pour me demander si j’ai faim et ce qui me ferait plaisir ! J’ouvre :

Rebecca; Élise

– Bon matin M’dame, j’peux te d’mander un ‘tit affaire ? – Rébecca, mais comment…
– Appele-moi Becky, M’dame, Rebecca c’est seulement à l’école et à l’hôpital !… J’ai ça à te montrer, j’ai l’droit d’rentrer ?
– Je suis heureuse de te voir bien plus téméraire que la dernière fois. Tu as pris beaucoup d’assurance, dis-moi. Bien sûr, entre… Canapé, ça te va ?
– J’ai tout repensé à ce que tu m’as dit, utiliser internet pour mes idées, mais…
– Mais quoi ?
– Ben regarde… J’ai fait un blog, « How will you save the world »
– C’est génial, bravo, il est super ton blog…
– …Ben non, c’est complètement pourri, c’est pu pantoute de même que ça marche pour avoir des visites. Faut aller sur les réseaux sociaux, Insta, Facebook, Tiktok, toute ça, tsé…
– Ah, oui, peut-être, tu es bien plus calée que moi en la matière. Mais alors pourquoi, tu n’y vas pas toi, qu’est-ce qui t’en empêche ?
– … Moi, moi pis ma face de monstre ? Tu captes-tu pas M’dame, les réseaux, c’est aussi une photo qu’faut afficher. Pis moi, moi franchement… j’fais peur.
– Tu ne me fais pas peur, à moi. Tu m’impressionnes plutôt. Il y a en toi une très belle énergie, qu’une petite photo de rien du tout ne doit pas empêcher de rayonner. Il y a sans doute un moyen de contourner le problème. Devant la porte, tu m’as dit que tu avais un truc à me demander ?
– … !
– Rebecca, allo ?
– Calie… Calie avait commencé une page Facebook, tu l’savais-tu ?
– Non… non, si je l’avais su, ça aurait tellement été plus simple pour… Mais comment as-tu… Excuse-moi, continue, que voulais tu me demander ?
– Moi j’vois toute c’qui est laid, les catastrophes qui vont arriver, avec ma tête par-dessus, pis c’est un site à déprimer tout l’monde que je vais faire, genre, « La survivante de Tchernobyl ». C’est pas ça que j’veux ! En regardant les fichiers de Calie, j’ai compris qu’il y avait peut-être un espoir. Un espoir, ben p’tit, mais si on n’s’y accrochait pas, ça allait être encore pire. J’veux continuer ce qu’elle a commencé. J’aimerais te demander la permission… La permission de mettre à jour sa page, un peu, comme si elle était encore là…
– Le temps lui a manqué pour communiquer sur internet, c’est certain. En te proposant de le rattraper pour elle, tu lui offres un joli cadeau. Becky, tu lui ressembles tellement… « Give me a hug » Tu auras toute la bienveillance de Calie et la mienne dans ce projet. Vas-y, fonce ma belle. Puis écoute le ciel, peut-être que de là où elle est, Calie te donnera des tuyaux.
– Je la lis déjà, je serai à l’écoute aussi M’dame, c’est promis. Ce sera toujours elle la chef. Moé j’suis, pis j’resterai, qu’une p’tite main monstrueuse.
– Réb… Becky, la beauté ne s’arrête pas à ce qu’on voit, mais à ce qu’on ressent. Et crois-moi, devant moi je vois une très, très, très belle personne.

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