A15 – Fragments interdits

   Insomniaque, Aléïc découvre un e-mail d’Alice révélant que lui et les filles sont jugés dangereux à cause des souvenirs scientifiques implantés dans leur mémoire.
   En sursis, il évoque avec Alice l’idée de transformer Saint Camille en projet humanitaire, comme ultime moyen de réconcilier science, famille et avenir.

Aléïc

5:00

   Tout le refuge savoure les dernières heures de la nuit, avant que la lumière artificielle des premières ampoules électriques ne simule, comme chaque matin, un lever de soleil.

   Je suis assis devant l’ordinateur. Sur l’écran, des paysages défilent, générés par l’économiseur d’écran. Des montagnes, des forêts, des horizons vides. Impossible de dormir. Mes questions sans réponses me tiennent éveillé depuis près d’une heure.

   Soudain, les images disparaissent. La messagerie prend leur place. Un e-mail d’Alice.

E-mail de : Alice Ioannis
à : Aléïc
Objet : Mission accomplie

   Salut frérot,

   J’espère que je ne te réveille pas. Je m’étais programmée une alerte sur ma montre pour intercepter la réponse de Josh sur l’ordi de Maman. Tu te souviens ? Eh bien là… paf. C’est tombé.
   Il est 22:00 chez lui, à Chicago. Je sais, c’est pas très fair-play côté sommeil, mais avec le décalage horaire, on aura toujours au moins sept heures d’avance sur lui.

   Bref. Je résume.

   Nous sommes tous les trois menacés sérieusement. C’est à cause de ce que nous pourrions révéler sur les découvertes scientifiques de Papa et de Josh. Et pas n’importe lesquelles… On parle d’immortalité. Enfin, du réveil après la mort dont nous sommes les premiers cobayes.

   C’est bien pour ça que tu t’es enfui, non ?

   Le vrai problème, maintenant, c’est de savoir jusqu’où Papa et Josh seraient prêts à aller pour protéger leurs secrets. Parce que leur principale source d’inquiétude, c’est nous. Parmi tous les souvenirs dont ils nous ont gavé le cerveau, ils craignent que des détails techniques, hautement confidentiels, se soient imprimés au passage.

   Avec toi, Aléïc, ils se sont tellement acharnés qu’ils n’imaginaient sans doute pas que tu pourrais un jour te réveiller.

   Alors voilà notre épée de Damoclès : une petite lobotomisation. Partielle ou totale. Juste de quoi effacer ce qui dérange.

   Les trois juges appelés à statuer sur notre avenir sont Maman, Papa et Josh.
   Le verdict n’est pas encore tombé, mais leurs positions commencent à se dessiner. Même si, clairement, le danger n’est pas écarté.

   Voici mon analyse :

  • Maman, dès le départ, s’est opposée à toute intervention physique sur nous. Elle dit que nous avons déjà assez souffert, et que nous sommes toujours en pleine reconstruction mentale. Elle reconnaît cependant la fragilité du secret… et la nécessité de tout faire pour le protéger.
  • Papa, au début, penchait pour une intervention chirurgicale ciblée sur notre mémoire. Quitte à provoquer de gros dégâts autour. Mais aujourd’hui, il est en plein burn-out. Les difficultés financières, la fermeture programmée de son labo… tout l’a vidé. C’est sa deuxième grosse dépression depuis la mort de Calie. Plus rien ne semble l’atteindre. Il débloque grave.

   Du coup, je me demande si sa proposition de t’adopter est vraiment sincère. Et je ne sais pas si c’est lié, mais ses relations avec Léonie se sont aussi détériorées. Ils ne se parlent quasiment plus. Ça ressemble beaucoup à ce qu’il a vécu avec Calie à une époque. C’est écrit noir sur blanc dans le journal de Maman.

   À ce propos, j’ai fait ce que tu m’as dit. J’ai fait plusieurs copies du journal, sur clés et cartes mémoire, puis je l’ai supprimé de son ordi. Lui aussi contenait des infos compromettantes.

   Maman le cherche partout. Elle est furax. Elle crie au virus, dit que son ordi est infecté. Franchement, si elle découvre aussi que certains e-mails ont disparu… son PC risque de passer par la fenêtre.

  • Et puis il y a Josh. Je te laisse lire sa réponse à l’e-mail que je lui ai envoyé en me faisant passer pour Maman. Celui où je disais que Serge comptait détruire toutes ses recherches. Juste pour voir comment il réagirait. Comme tu me l’avais conseillé.

   Mais avant ça, un dernier truc… Un truc chelou se passe entre lui et Léonie. Ils s’écrivent régulièrement. Comme s’il la considérait un peu comme sa propre fille. Elle m’a dit qu’elle rêvait d’étudier aux États-Unis et de travailler plus tard dans son hôpital, à Chicago.

   Dans ces conditions, pas sûr qu’il soit prêt à lui remettre le compteur à zéro…

Aléïc

   Je passe à l’e-mail joint.

E-mail de : Josh Cumming
à : Élise Ioannis
Objet : Serge veut tout détruire

   Dear Lisa,

   La réaction de Serge est radicale. Mais elle pose, malgré tout, la vraie question : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour protéger un mystère qui, un jour ou l’autre, sera forcément percé ?

   Le travail m’aide à prendre du recul. J’arrive aujourd’hui à relativiser l’urgence des mesures que j’envisageais avant mon départ. Le sujet reste important, évidemment.

   Nos expérimentations sur les filles ne représentent pas, selon moi, une menace sérieuse pour la confidentialité de nos travaux. Les fragments de mémoire transmis proviennent essentiellement de collégiens, et sont presque tous traçables.

   Il n’en va pas de même pour Aléïc. Le protocole a débuté bien avant que je rejoigne l’équipe de Serge. Je lui laisse donc le soin d’évaluer lui-même la menace qu’il représente pour la recherche médicale.

   Je ne m’en remets pas uniquement à lui, mais à nous trois, pour décider une bonne fois pour toutes de ce qui relève de notre devoir… et de ce que nous avons le courage d’assumer.

   Par ailleurs, j’aimerais te parler de Léonie. Elle m’écrit régulièrement, pour mon plus grand plaisir, et je lui réponds. Elle m’a confié qu’elle aimerait, plus tard, travailler avec moi à Chicago. J’ai le sentiment qu’elle m’idéalise un peu. Elle semble en quête d’un refuge affectif. Comment les choses se passent-elles à la maison ?

   J’attends de tes nouvelles.

   Je t’embrasse,

   Josh

   Sans attendre, j’ouvre Messenger et engage la discussion avec Alice. Elle est connectée. C’est parti.

Aléïc; Alice

– Elle t’en a parlé, Léonie… de son crush pour Josh ?

– Arrête. Ce n’est pas un crush. T’es dégueu. Papa est complètement à l’ouest en ce moment. Il ne lui donne pas l’attention qu’elle attend. Elle va juste la chercher ailleurs. C’est tout.

– En attendant, vous êtes sauvées, vous, les filles. Moi, je reste en sursis…

– Qu’est-ce que tu proposes ?

– Ce qu’il nous faudrait, à tous, c’est un vrai projet commun. Un truc fort. Un truc qui réaligne tout le monde dans le même sens.

– Genre quoi ?

– Transformer Saint Camille en quelque chose de vraiment utile. Un centre médical. Ou un lieu d’accueil pour des personnes en situation précaire.

– Là-dessus, je te rejoins. Construire quelque chose ensemble, ça pourrait tous nous rassembler.
Mais ton idée est ambitieuse… et je n’imagine pas Papa ou Maman se lancer seuls là-dedans. Ce sont d’excellents praticiens, mais zéro en communication.

– C’était juste une graine. Si on ne sème rien, on n’a aucune chance de voir quoi que ce soit pousser. Un dernier truc… C’est bien le collège/lycée Jacques Prévert votre école ?

– Oui, pourquoi ?

– Pour… On en reparlera plus tard !

– Ok !…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut