C13 – Jour 11 – Révélation

   Élise trouve la force d’affronter ses peurs, et de reprendre contact avec Serge. Elle lui révèle qu’elle perçoit des images très précises de ce qu’il est en train de faire dans son laboratoire de recherche, à travers les yeux de Aléïc, le cobaye humain sur lequel il travaille.


Élise

   Je me réveille chaque matin au côté de Chris Martin, le chanteur de Coldplay. Il a la gentillesse de chanter rien que pour moi dans mon téléphone portable, ma chanson préférée « the Scientist ». Je ne le coupe jamais avant qu’il m’ait susurré à l’oreille qu’il me trouve jolie. Seulement après peut alors commencer le long processus de l’émergence matinale.
   Quitter le lit, et renoncer à toutes les calories douillettement emmagasinées durant la nuit, est la plus difficile décision à prendre de la journée ! Mes démons du matin redoublent d’imagination pour me dissuader de me lever ! Ce matin, le démon de la paresse gagne en confiance, mais j’ose lui opposer un compromis. Redressée dans le lit et callée entre mes deux oreillers, je vais tenter d’écouter mes voix volontairement, tout en restant consciente. Sans trop forcer, je me laisse envahir par une douce chaleur… Je garde les yeux ouverts.

Aléïc

   Triste paysage ce matin, toutes les couleurs se sont envolées. Dehors, les nuages se désagrègent en flocons, la neige se confond avec mon décor d’hôpital. La lumière blanche des néons donne un ton blafard à tous mes visiteurs. Toute cette monotonie chromatique m’étouffe. Je me déplace vers la fenêtre comme pour mieux y respirer. Dehors, la vie offre des couleurs un peu plus chaudes.

Hope ; Aléïc

– Oh là, l’ami ! L’cardio r’part à l’attaque des sommets ! C’est toi ou la machine qui s’emballe ? On t’fait rien pourtant, là ?
– J’sais pas, Hope ! Sans doute les deux, je m’en fous un peu à vrai dire. Un petit coup de blues qui me booste la morosité, sans doute ! Tu les vois, toi, les gens en face à leur bureau, empilés les uns au-dessus des autres, dans leurs tours en verre ? Tu crois qu’ils sont plus vivants que nous, à fixer à longueur de temps leurs écrans et assis toute la journée ?
– Ils le sont, oui ! Ils le sont, même si la plupart n’en m’surent pas la chance. Eux au moins, ont l’choix de v’nir au boulot le matin. L’soir ils rentrent à la maison, claquent la bise à leurs chéris, enlacent leurs enfants, invitent des amis. Ils mangent, boivent, rient, pleurent, ils vivent, quoi !!! Toi, ça n’t’manque pas, tout ça ?
   Calie dit qu’vivre est un privilège. C’est sûr, mais en même temps elle n’a pas idée l’mal qu’ça m’fait d’entendre ça ! C’est comme si moi j’n’en n’étais pas digne ! Vivre c’est laisser une empreinte, des souvenirs à tous ceux qui t’ont connu, et à travers eux d’continuer à exister, même après la mort. Elle a réussi tout ça, elle.
   La vie… un privilège, ok, mais c’qu’elle ignore, c’est qu’d’en avoir toujours été privée est une profonde souffrance. Comment peut-elle être jalouse de moi ? Je n’suis qu’un foutu concept, que seul l’cerveau tordu qui l’a créé pourra peut-être un jour s’rappeler. J’deviens quoi moi, l’jour où Élise aura compris qu’entretenir une image d’sa fille à deux époques différentes, est une absurdité pathogène ?
   J’ne suis décidément rien du tout, une illusion, la lumière d’une étoile éteinte depuis des années. Calie, elle, c’est l’astre tout entier qui illumine le ciel. Elle n’m’aime pas, et moi je suis jalouse d’elle. Cela doit suffire pour nous tenir à distance l’une de l’autre, j’imagine ! J’ne m’rappelle pas lui avoir parlé un jour, même si plein de fois j’en ai eu envie…
   Aléïc, tu n’voudrais pas me prêter ton corps ? J’ai si mal de n’pas exister ! Juste pas longtemps. Jusqu’à c’que tu t’décides à rev’nir d’dans… ou pas. Laisse-moi l’opportunité de laisser ma « Hope touch » dans l’histoire de l’humanité !…
   …Excuse, me suis un peu emportée !… C’était quoi déjà, ta question ?

Élise

La mélancolie de Hope, et sa rage de vivre, me donnent définitivement l’impulsion que j’attendais pour me sortir du lit. C’est un message fort, qu’elle envoie aux hésitants du matin. Il méritait de figurer dans ce journal.

– Hope, mon cœur, tu brilles bien plus que tu ne l’imagines. Ton empreinte est bien imprimée dans ce journal, et grande nouvelle, je souhaite qu’un jour il soit publié. Même si dévoiler mes vulnérabilités me coute autant que si j’offrais ma nudité aux regards d’inconnus, tout ça ne doit pas servir à rien. Je veux dire à mes futurs lecteurs, qu’il est bien moins difficile de traverser les épreuves de la vie accompagnée, que toute seule. Je veux pouvoir leur dire aussi combien tu es importante pour moi… Combien tu es mon équilibre. Je te remercie aussi pour ce touchant regard que tu as sur la vie. Je pars au travail le cœur plus léger.

L’hiver s’installe pour de bon. La neige persiste depuis plus d’une semaine déjà, et forme à certains endroits une couche plutôt épaisse. Aléïc a raison, toute cette blancheur anesthésie la perception de toutes les autres couleurs du paysage. Les trottoirs chauffés guident les piétons d’un bâtiment à l’autre. La vapeur expirée au travers de plaques d’acier, au milieu de la chaussée, nourrit l’imaginaire quant à une mystérieuse activité sous-terraine dans cette ville. J’arrive au cabinet, toute rêvasseuse.

Hope : Élise

– ​If there’s something strange
In your neighborhood
Who you gonna call
(Ghostbusters)
Daaa, da daaa, da daaa, da talala !!!

Alors c’est pour aujourd’hui ou demain, qu’tu l’appelles ton homme ?

– Hope, ma chérie ? Tu es bien remontée, ce matin ! Mal dormi ? C’est Aléïc la cause ? Tu n’imaginais tout de même pas qu’il allait te refiler son corps aussi facilement. Si ?
– Ben nan, même lui n’rentre plus d’dans. En plus, pas certaine qu’il sorte d’sitôt d’réparation ! Non, en fait, j’voulais juste savoir… un truc m’préoccupe. Tu peux m’dire… Encore combien d’histoires démentes tu vas t’inventer pour trouver prétexte à n’pas l’appeler, ton mari ?
– Mais je ne m’invente rien du tout… Il m’arrive des choses peu banales, ça va, ce n’est pas la première fois non plus !
– Mais tu n’les vois pas les gens, dans le bus, qui t’dévisagent lorsque tu t’parles toute seule, et avec tes grosses lunettes noires sur l’nez, en plein hiver !? Ta tête n’va pas bien M’man ! Mais t’inquiète, j’suis là, je gère. Hakouna Matata !
– Mais que veux-tu me dire, ma fille… que je perds véritablement la boule, c’est ça ?
– M’man, t’as besoin d’moi plus que jamais. M’remplacer par Calie, la vraie, t’f’ra carrément r’plonger grave dans la dépression ! T’presse pas d’guérir, j’peux continuer d’faire l’ménage pour toi dans tes voix. Même si j’reste accrochée à tes basques, ça m’va bien, t’bile pas pour moi.
– Mais t’existe pour de vrai, ma chérie. Toutes ces voix qui viennent me visiter, je ne les invente pas, elles arrivent bien de quelque part. Je vais bien finir par dénicher où tu te trouves !

Élise

Le fantastique s’invite parfois dans le quotidien, sans prévenir. La probabilité de me voir arriver au boulot avec presque une heure d’avance était jusqu’à présent nulle. Je vois en ça un signe du destin ! Les étoiles s’alignent enfin toutes dans mon ciel. Ce très précieux moment libre, dans mon emploi du temps, dessert ma très inspirée mauvaise foi à trouver des prétextes pour ne pas appeler Serge. Hope ne me laisse donc plus le choix, je dois faire face à mes responsabilités.

Élise ; Serge

– Allo, Serge ? C’est Élise, Ça va ? Il est quelle heure chez toi, je dérange ?
– Lise ? Oui, non… Non, je veux dire, tu ne déranges pas, jamais. L’heure ? Je ne sais pas, il fait jour, je n’ai pas encore mangé, midi par-là ? Rien de grave, rassure-moi ?
– Ouf, avec le décalage horaire, je ne sais jamais ! Non, non, rien de grave, enfin si mais… juste important, disons. C’est… c’est à propos de mes troubles, tu sais ? Ils sont revenus, et sous une forme assez étrange cette fois.
– Une seconde, je pose mes instruments ! Là… Je t’écoute. Tu semblais pourtant t’en être débarrassé, à défaut, tu savais les gérer, non ? Ça s’est aggravé tu dis ? Ça coince au boulot ?
– Non non, enfin pas vraiment, de ce côté-là ça va. Non, c’est plutôt par rapport à toi, et ce qu’il m’est permis de voir dans ces moments d’absence. Sans vouloir t’espionner du tout, et sans connaitre la part de vérité qui en ressort, je suis comme connectée au… à la personne sur lequel tu travailles.
– Lise, tu sais…
– …attends, laisse-moi finir, avant tout de suite penser que c’est encore un délire sans rapport. C’est déjà assez compliqué pour moi de te raconter ça ! Ton « cobaye » vit une sorte d’EMI, et son esprit est connecté au mien. Je ne sais absolument ni pourquoi ni comment. Il souffre d’amnésie, ou plutôt, il est un peu perdu dans les souvenirs qu’il a dans sa tête. Beaucoup, d’après lui, ne lui appartiennent pas. Le nom d’emprunt qu’il a en ce moment, c’est Aléïc.
– Tout ça est assez troublant, en effet. Il est soumis à des protocoles expérimentaux dans le cadre de nos recherches, mais c’est un corps totalement inerte, officiellement décédé, et qui a suivi tout le parcours administratif légal pour arriver jusque-là ! Je n’ignore pas tous les témoignages post mortem qu’on entend ici et là, mais depuis le temps qu’on travaille dessus, ça paraît franchement étonnant… Jusque-là, rien… ou presque, ne laissait supposer qu’une sorte de conscience l’habiterait ? T’es sérieuse, vraiment ?
– Écoute, ce n’est pas tout… Aléïc n’est pas le seul à flotter au-dessus de son lit, dans ton labo. L’esprit de notre fille, aussi incroyable que cela puisse paraître, n’a pas trouvé le repos éternel non plus… Elle aussi… enfin son esprit… se balade quelque part autour de toi !… Serge, tu as parfaitement le droit de ne pas croire à tout ça, je comprendrais parfaitement, ça paraît tellement fou… Je te demande juste… juste de le considérer, comme une hypothèse, tu sais, celle dont on se sert parfois en recherche comme point de départ pour tenter d’expliquer un phénomène étrange. En ce moment, ce que je reçois est si clair, que je me permets de te demander : dégage le visage d’Aléïc du drap qui le recouvre. Il ne le supporte définitivement pas ! Tu obtiendrais bien plus de lui, je pense.
– Lise, je suis sur le cul, que dire… Tu sais, le paranormal et moi, ça n’a jamais vraiment cohabité !… Alors, m’annoncer que notre Lilie serait présente à coté de moi mais invisible, j’aimerais tellement y croire mais franchement tu m’en demandes beaucoup, là ! En revanche, c’est bien son souvenir qui me hante, impossible de m’en défaire. Je me surprends même à lui parler souvent, très souvent même. Si elle m’entendait, elle m’aurait déjà fait un signe, obligé ! Quant à notre ami allongé, ce que tu as vu est bluffant. Le drap c’est juste pour respecter la dignité du cadavre, c’est une pratique courante, pour nous il n’est plus vivant, du tout ! Avec ce qu’on lui fait subir, le sachant quelque part à nous observer, ça changerait forcément la donne. Seulement, je ne vois pas encore comment annoncer ça à mon équipe, déjà qu’ils me prennent pour un illuminé. Si maintenant je soutiens que ce qui ne marche pas, c’est à cause du paranormal, mon café va rapidement avoir gout de Lexomil, et je les comprendrais. Je garde l’info pour moi, mais je demanderai à ce qu’on ne lui recouvre plus le visage. Ça va surprendre, mais bon ! Si ça peut aider…
– Pour Calie, ne sois pas si persuadé qu’elle ne t’écoute pas. Je l’entends, elle ne m’entend pas, elle t’entend, tu ne l’entends pas. La communication dans notre famille a toujours été compliquée… Aujourd’hui, plus que jamais ! Même entre nous deux, rappelle-toi. Toutes ces choses spéciales que j’ai à te dire me coutent terriblement, crois-moi. L’irrationnel est d’autant plus dur à révéler, qu’à chaque fois ma crédibilité vacille. Il est bien plus facile de qualifier une personne de mytho, que de faire l’effort de la comprendre. La confiance que j’inspire se consume lentement mais sûrement, je le vois bien. Convaincre est un métier, pas le mien ! Psychologiquement c’est épuisant.
– Je te comprends, si si ! Je connais ça, être seul contre tous à défendre ce en quoi on a foi. Tu peux me croire, je mesure ta détresse à ne pas pouvoir révéler ce que tu as sur le cœur. Avec moi, tu peux te lâcher vraiment. On se connait suffisamment, tu peux avoir confiance. J’ai aussi mes propres failles, tu sais. Malgré mon esprit cartésien, je ne suis pas tout à fait hermétique à tout ce qui relève de l’irrationnel. Je n’en serais pas là, sinon !
– Merci, pour ton écoute, et ton soutien. C’est important… Ces choses-là sont si difficiles à porter toute seule. Tu me réconfortes, un peu. La confiance, c’est bien de ça dont j’ai le plus besoin en ce moment, car le plus extraordinaire, je te promets, reste à venir…
Je dois te laisser, mes premières consultations attendent déjà… Je t’embrasse.
– Rappelle-moi vite… Qu’importe d’où viennent les infos, celles sur notre Lilie m’intéresseront toujours ! Bise.

Je raccroche, épuisée. La pression que je m’étais mise chute d’un coup, entrainant avec elle toute l’énergie que je devais consacrer à cette journée. Il semble ne pas avoir trop mal pris ce début de révélation, mais le gros morceau n’a toujours pas voulu sortir ! Une autre fois sans doute… Il faudra bien !

– Fallait ramollir la pilule avant d’la lui faire avaler ? T’es top M’man, t’as assuré !
– Ne crie pas trop vite victoire mon ange, sa réaction par rapport au corps de Calie est totalement imprévisible. Je comprendrais complètement qu’il prenne ça pour de la trahison.

– ​Rêver n’est pas une trahison
L’amour n’meurt pas tant qu’deux cœurs battent
La confiance rest’ dans vot’ maison
L’amour s’montr’ parfois acrobate

A bien vous écouter vous deux, r’faire vivre Calie vous obnubile grave. Chacun à vot’ façon, vous êtes sur l’même projet ! Tu l’calcules ça ?

– Là-dessus tu as raison ma chérie, nous suivons tous les deux le même cap, mais pas dans le même bateau !

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