C17 – Jour 15 – Reconquête

   En pleine nuit, Élise et Serge mettent au point un moyen inédit de communiquer avec leurs filles et avec Aléïc. Calie refuse de revenir à la vie sans Éléonore et remet en question le projet scientifique de son père. Elle le juge bien trop dangereux pour l’humanité. Aléïc livre ses souvenirs fragmentés. Une partie d’échecs s’engage, au bout de laquelle se joue bien plus que les destins de chacun…

Le ciel et la Terre se parlent -  Calie
Aléïc invente une histoire pour tenter de réconcilier Calie avec son père. Cette histoire décrit une relation au bord de la rupture entre un père et sa fille.


2h03 am – USA – Michigan

Serge – Élie

– Allo ? Please call me back after I wake up…
– Lise ? Serge. Tu as un moment ? Je n’arrête pas d’y penser…
– Serge ? Mais… Tu ne peux pas penser en silence ! C’est petit de se venger comme ça. Il est 2h00 du mat. Je ne suis pas insomniaque, moi !
– Ah, oui, excuse ! Je rappelle si tu veux, dans combien de temps ?
– Ça va, le mal est fait. Vas-y, je t’écoute !
– Ta toute dernière révélation par mail tout à l’heure… Hope, notre fille ? C’est complètement fou cette histoire ! Elle m’entend, c’est sûr ? Je peux donc lui parler, comme je te parle, là ?
– Elle t’entend, oui !… Elle entend Aléïc, aussi… Pour info, ils sont potes, ces deux-là ! Ah, et ils se parlent assez souvent, même. Le problème est, si je veux retenir quelque chose de leurs échanges, et bien il faut que je sois là. Et pour le moment… Comme je te laisse imaginer, j’suis chez moi, coincée entre le matelas et la couette. La maison de Hope ferme les volets la nuit !
– Et comment je peux savoir, si tu assistes ou non à la conversation ? Je veux dire, pour assurer le coup, si je te poste un email, pourra-t-elle le lire ? Et si, effectivement, elle communique avec Aléïc, penses-tu qu’elle puisse lui passer un message de ma part ?
– Oui, sans doute que oui ! C’est à tenter, j’allais justement te proposer une formule du genre… Plus simple… Imprime ce que tu as à dire à Aléïc, et affiche-le quelque part à côté de son lit. S’il entend, il voit également. Il le lira ton message, il y a tellement peu de distraction dans cette chambre ! Pour les filles, Hope me suit partout, aucun souci pour elle. Quant à Calie, accorde-lui un peu de ton temps dans la chambre, le matin, quand tout est calme. Parle lui, et laisse-la lire ce que tu lui as écrit. Mets-moi en copie de tes messages, préviens-moi lorsque tu auras fait ça et si j’ai un retour, je te raconte… Ça te va ?
– Parfait pour moi. Je prépare ça, même si je ne sais pas encore trop par où commencer. Exprimer mes sentiments n’a jamais été mon truc… Ce serait extraordinaire tout de même, si ça marchait… Parler à mes filles, c’est fou ! Tout ce temps à rattraper… Je suis tellement heureux d’apprendre l’existence de Hope, mais tellement triste en même temps, d’avoir pu l’ignorer comme ça durant toutes ces années. Tu penses que c’est du cynisme, d’être resté systématiquement sourd et aveugle à toutes ses manifestations ? Tu crois que nous sommes cyniques ?
– Nous étions dans le déni, Serge. Le déni, le même que celui avec lequel je vis avec la disparition de Calie. Je ne crois pas à la mort de Calie ; je ne voulais pas croire à l’existence de Hope. C’est à la fois une force et un problème. Nous devons en avoir conscience et travailler là-dessus. Nos filles en sont les premières victimes, elles souffrent. Nous ne sommes pas cyniques, juste égoïstes…
– Ça se tient. Tu as raison, pensons aux filles avant tout. Réapprenons à être parents ! Merci… ! Bonne nuit, enfin, ce qu’il en reste !!
– … Pense à dormir toi, la nuit !…

Élise

   6h30 am, vibration de mon portable… une fraction de seconde avant la sonnerie du réveil. Le mode avion bon sang, encore oublié ! Chris Martin dort encore, lui ! Un e-mail… Un e-mail de Serge, il n’a pas trainé !

   Email
   De : Serge
   Objet : Mes filles
   À : Élise

   Comme convenu, je te transmets ce premier message à nos filles, en espérant ne pas avoir été trop maladroit. Je t’ai mise aussi en copie d’une lettre pour Aléïc. Je vais lui accrocher quelque part à côté de son lit, juste après.

   À mes filles,

   Par où commencer ? Tellement de choses sont à dire, tellement de temps est à rattraper, tellement vous me manquez, toutes les deux…
   Notre famille ne ressemble résolument à aucune autre ! Les mondes dans lesquels nous vivons sont bien différents, mais pour autant, rien n’empêche à l’amour de s’y installer. Malgré les frontières qui nous séparent, nous n’avons jamais été aussi proches les uns des autres. Notre grand défi maintenant, bien avant de songer à reconstruire notre famille, c’est de trouver un moyen de communiquer tous ensemble. J’ouvre donc la voie, avec cette première lettre.

Hope,

   Quelle leçon de courage et de ténacité tu nous donnes. Après tous ces moments difficiles, tes efforts sont enfin récompensés pour notre plus grand bonheur. Bienvenue ma fille, bienvenue, quelle chance nous avons de t’avoir. Nous te devons des excuses, pour t’avoir si longtemps oubliée, sans chercher à comprendre d’où venait cette voix que ta mère entendait à longueur de temps. Inconsciemment, nous voulions même peut-être ne pas le savoir. Pardon, pardon encore, et merci de nous apporter cette nouvelle merveilleuse lumière dans nos vies.

Calie,

   Mon ange, à toi aussi je te dois des excuses. Ton amie Éléonore semble bien exister, et je ne voulais pas le croire. Je ne me serais pas autant énervé contre toi, à te voir mettre en scène ta maladie, plutôt que de chercher à aller mieux. Plus ton état se dégradait, plus ça avait l’air de te satisfaire !… Je comprends mieux maintenant.
   Tu étais sous influence, tu n’étais pas vraiment toi… Ce n’était donc pas qu’une grosse crise d’ado rebelle que nous traversions ensemble ! Ton Éléonore, entre nous, est donc la seule responsable de notre mésentente.
   Si j’ai pu te blesser, alors je te demande pardon ma chérie. On ne changera pas le passé, mais aujourd’hui, une seconde chance s’offre à nous. Une chance impossible d’ignorer, ni de refuser, parce qu’elle est unique, et qu’elle aura un impact planétaire phénoménal si tout réussit.
   Tu devines sans doute de quoi je parle ? Calie, il n’est plus interdit de penser aujourd’hui que tu peux revenir parmi nous… Tu imagines ce que cela signifie, et le formidable espoir que ça va entrainer ?
   Alors je te le demande, pour l’amour de notre famille, pour la science, voire l’humanité entière, aide-nous. Aide-nous à reconstruire notre famille, aide-nous à prendre une revanche sur ta maladie. Redonne espoir à ceux que la maladie condamne. Autorise les enfants qui partagent ce que tu as traversé, de vivre une vie entière.

   Mes filles, mes chéries, le destin semble enfin décidé à réparer ses erreurs du passé. Les derniers évènements, les dernières révélations vont toutes dans le même sens. Soyons unis dans cette aventure, soyons solidaires, soyons une famille.
   J’ai tellement hâte à présent de vous entendre, de vous lire, de vous serrer dans mes bras !

   Je vous embrasse fort, je vous aime

   Papa

   Et voici ma lettre pour Aléïc

   Très cher partenaire,

   Jamais je ne me serais imaginé un jour écrire à un esprit désincarné. Il m’a fallu un moment pour accepter tout ça, ton existence, ta présence parmi nous. J’imagine que, comme nous, tu ne t’attendais pas à te retrouver là, à t’observer, à nous observer, et chercher en te posant tant de questions ce qui avait bien pu clocher dans ton parcours !
   Je n’ai malheureusement pas d’autre réponse à te donner, que celle-ci : tu es officiellement décédé. Tu as fait don de ton corps à la médecine, ce qui au passage te dépossède de ton identité officielle. En toute légalité, et en suivant toutes les règles en vigueur, nous avons eu la chance de pouvoir te ramener jusqu’ici.
   Ce que nous nous sommes autorisés de pratiquer sur ton corps, crois-le ou non, aurait été totalement impossible si le moindre petit souffle de conscience avait été détecté chez toi. Le respect de l’individu, même post mortem, est une règle d’or que je me suis toujours fait un point d’honneur de respecter, et veiller à faire respecter dans mes services.
   Compte tenu de la situation, je me dois de te faire un brief de tout ce qu’on fait ici, histoire de clarifier les choses. Je vais donc te parler de ce que tu as déjà subi, de nos intentions, et de ce qu’il est possible d’en espérer.
   Le sujet de recherche auquel tu participes est la reconstruction de fonctions cognitives altérées ou détruites chez un individu, victime d’un accident ou d’une maladie dégénérative. Nos deux axes d’études visent principalement la mémoire et la motricité. Nos découvertes figurent de petites révolutions dans le milieu, mais nous restons encore assez éloignés des objectifs très ambitieux que nous nous sommes fixés.
   Aujourd’hui, nous avons néanmoins réalisé plusieurs prouesses techniques. La première est d’avoir pu te reprogrammer certaines cellules prélevées sur des organes sains, pour réparer des organes différents et déficients. Grâce à elles, ton cœur fonctionne de façon autonome, et tu peux respirer sans assistance. Tu es officiellement décédé il y a 17 jours, d’une rupture d’anévrisme. Tu es là seulement que depuis quinze jours.
   Même si le miracle semble opérer, ça ne reste que de la mécanique et, au risque de te décevoir, cela ne peut en rien être considéré comme un signe de vie sous-jacente. Considère-toi, une deuxième fois, comme en état de mort cérébrale. Ton cerveau, même à nouveau irrigué, a subi de trop lourds dommages. Nous n’avons hélas ni le budget ni le temps nécessaire pour tout réparer. Désolé de te tuer l’espoir, tes chances de revenir parmi nous sont quasi nulles, et puis ce n’est pas le sujet.
   Ce qui m’amène à te parler de notre deuxième formidable découverte. Nous avons mis au point un protocole qui permet la portabilité de certaines fonctions cérébrales, d’un individu à un autre. Sans entrer dans les détails, nous sommes parvenus, à partir d’une cartographie tridimensionnelle à la précision encore jamais égalée, à enregistrer une séquence d’activité cérébrale chez un individu, puis de la reproduire à l’identique chez un autre. Alors, dit comme ça, ça fait un peu penser à du Frankenstein, mais nous n’en sommes pas si loin, je pense. Devant l’immensité de la tâche, nous avons pour le moment choisi de limiter notre domaine d’expérimentation sur de minuscules zones qui abritent la mémoire.
   Toutes nos tentatives sur toi se sont révélées être un succès. Notre énorme frustration se situe au niveau de l’interprétation précise du cerveau, des signaux complexes qu’on t’a envoyés. En d’autres termes, nous savons que nous transférons un souvenir d’un individu à un autre, sans pour autant savoir concrètement l’étendue de ce qu’on lui envoie, et ce que l’individu en question peut nous en dire de vive voix.
   Aléïc, si tu décidais de nous aider, tu pourrais alors commencer par nous raconter quelque chose que tu penses étranger à ton histoire. Cela permettrait dans un premier temps de valider définitivement notre protocole, puis et surtout, de mesurer l’étendue du champ d’informations qu’un même signal peut transporter.
   Je ne peux hélas pas te forcer à coopérer avec nous. Je n’ignore plus dorénavant ton inconfort à te voir subir tout ça. Je reconnais ma totale incompétence avec l’au-delà, je ne peux donc rien te promettre ou te laisser espérer. Je comprends que ce doit être terrible d’entendre ça, alors que tu es là, sans vraiment savoir dans quelle direction avancer.
   Dans ce contexte, je me permets malgré tout de te proposer de faire un bout de chemin avec nous. Ton aide nous est très précieuse, et je ne te cache pas que sans toi, avec le travail déjà accompli, nous ne pouvons plus continuer, ni recommencer ailleurs cette aventure.
   Si aujourd’hui nous avons une réelle chance de réveiller le corps de Calie, c’est entièrement grâce à toi. Tu peux au moins être fier de ça.

   En espérant une relation entre nous apaisée, je te pris de bien vouloir croire à ma sincérité, et mon entier dévouement dans ce projet.

   Serge

Élise – Hope

– Hope ma chérie, tu as lu ? Alors, rassurée ?
– Oui, émouvant ! Un peu court en c’qui m’concerne, mais l’essentiel est dit, c’est bien ! En r’vanche, pas certaine qu’il soit encore très bien en phase avec Calie. Sa réponse, si elle lui répond, risque d’être musclée ! Quant à moi, je n’sais pas trop quoi dire… Il semble tellement au taquet niveau émotion, qu’j’ai peur si j’lui répond là tout d’suite, d’lui déphaser définitivement les idées. J’voudrais pas dev’nir la cause de sa démotiv’, et qu’il n’aille pas au bout de c’qu’il prétend être capable de faire.
– Tu as raison. Je ne sais pas si c’est par maladresse qu’il lâche ses bombes, ou seulement qu’il n’a pas encore tout bien compris, mais on ne devrait pas tarder à en mesurer les dégâts. Je m’attends à recevoir très vite une première victime. J’enfile la blouse blanche et je sors l’ordi portable. Cette fois, je tente la prise de note « en live ». Je m’installe confortablement sur le fauteuil, le dos de travers, les jambes repliées sur le coussin, l’ordi posé sur l’accoudoir. Hope chérie, tu peux aller me faire un café, s’il te plait ?
– Si c’est de la caféine dont tu as besoin, j’peux très bien t’dire un truc qui t’énerve tout autant !
– Non, ça va, merci. Tant pis, je passerai par Starbucks tout à l’heure en allant au boulot ! Si j’ai des hallucinations comme la dernière fois, je t’en tiendrais personnellement responsable ! Ça y est, ils arrivent, mes visiteurs, mes bouffées de chaleur les annoncent. Mes yeux luttent pour rester ouverts… Vite à l’ordi.

Calie – Aléïc

– Papa, c’est « l’amour de notre famille » qui m’attache à cet endroit, et qui m’en retient prisonnière. L’amour dans notre maison, vous en faites tellement mauvais usage que ça déborde de partout, c’en est étouffant et il n’y a plus la place pour rien chez nous. Toi et maman, sans le savoir, vous me retenez ici avec vos projets, vos sentiments, et le déni de la perte de votre enfant. Vous pensez que j’ai encore douze ans, mais j’ai grandi. J’ai grandi, jusqu’à ce que vous n’ayez plus à décider pour moi.
   Cette expérience que vous préparez est démente, effrayante même. Ramener des morts à la vie, à l’échelle planétaire, c’est de l’inconscience ! La mort, vue de là où je suis, n’est pas une fin mais un début, une nécessité même, ça fait partie du cycle de la vie. Laissez-moi continuer mon chemin, je ne sais pas encore comment, mais j’ai la conviction de pouvoir continuer à aider les gens, et à très grande échelle… La science ne devrait-elle pas attendre que l’humanité soit un peu plus raisonnable et responsable, pour lui proposer une telle option ?
   Et puis tu n’as encore rien compris à propos d’Éléonore. C’est moi l’influenceuse. Elle a toujours voulu que je guérisse, elle. Si elle portait le visage de la maladie, c’était pour aider les patients à reprendre courage, voir l’ennemie en face aide à le combattre. Avant moi, elle a joué ce rôle des centaines de fois. Et elle a sauvé des vies, comme ça !
   En s’infligeant autant de souffrance, elle voulait sans doute expier de sombres souvenirs de sa mémoire, elle ne m’en a jamais parlé, mais… Je sais que notre rencontre a été magique. J’ai tout de suite vu en elle la sœur avec qui j’aurais dû grandir. Mon amour pour elle a calmé sa rage qui la consumait depuis de nombreuses années. C’est moi qui l’ai détournée de son sacerdoce, pour l’entrainer dans ma croisade… inachevée !
   Aujourd’hui, écoute bien, la seule raison qui me ferait accepter de retourner dans mon corps, c’est qu’elle aussi décide de se réapproprier le sien, pour qu’ensemble nous puissions nous serrer dans les bras. Ce n’est hélas carrément pas possible.
   Je l’aime Papa, je l’aime et ça, ça ne se décide pas !
   Je ne reviendrai pas à la vie sans elle.

– Aléïc, si tu es là, c’est le moment de lui balancer ton histoire. Entre nous, il y a « mésentente » complète ! À quoi sert de vouloir faire des efforts, si c’est pour se rendre compte que même après sept ans, rien ne change. Aléïc, je t’en supplie, tu es notre seul espoir… mon seul espoir.
– J’ai un début de quelque chose, oui, en effet. Je n’ai rien inventé cependant. Calie, je le fais uniquement pour toi, car perso, je ne sais plus trop où en j’en suis, si du reste un jour je me suis senti quelque part.
– Alors raconte. Vas-y fais le. Imagine ton tortionnaire en face de toi, parle lui.

– Serge, je m’aperçois qu’il est bien plus facile de vous maudire dans votre dos que de vous parler en face, même par personne interposée. C’est assez intimidant et stressant à la fois, de s’adresser à « LA » personne qui détient ma vie entre les mains. Pour tout dire, il m’est tout simplement inenvisageable, en écoutant ce cœur battre, de penser que j’ai perdu toute chance de me réveiller un jour ! En ce qui concerne ma mémoire, elle semble être compartimentée en plusieurs vies, que je n’ai pas pu vivre personnellement considérant ma différence physique avec les personnages, mais dont très mystérieusement je me souviens très bien ! Je peux vous en raconter deux différents extraits, deux personnalités à part, mais qui partagent la même histoire. On retient définitivement mieux ce qui touche profondément, d’autant plus lorsqu’on pense l’avoir vécu. Les voici comme je les ai ressentis. Autorisez-moi donc, chaque fois, à parler à la première personne.

Souvenir 1 – Père et fille

Dan
   Je m’appelle Daniel, j’ai 43 ans, je suis écrivain. Bien que je n’aie encore rien publié, l’écriture est mon activité principale. Je m’y attèle tous les jours, depuis maintenant près de vingt et une semaines. Des petits bouts d’histoire s’accumulaient depuis des années dans ma tête, mais les contraintes professionnelles qui pesaient sur le planning de mes journées avaient jusqu’à présent toujours su faire taire toute ambition dans ce domaine. A croire que l’espace devenait trop petit, il fallait bien qu’un jour la marmite explose et que tout cela se répande quelque part. J’ai donc ouvert un livre pour ramasser tout ça, et commencer à regarder si déjà quelques assemblages étaient possibles. J’ai quitté mon boulot sans pour autant arrêter de travailler. Mais les gens comprennent : « Ouah, la chance, il a arrêté de bosser !! » Alors ça les fait sourire. Je passe pour un gros privilégié de nanti qui se paie le luxe de ne rien foutre de ses journées. Je me projette dans leurs pensées et j’y découvre toute l’amertume que j’aurais certainement ressentie, moi aussi, à leur place. C’est malheureusement comme ça ! Certaines situations ne peuvent être comprises seulement lorsqu’elles sont vécues de l’intérieur. Aujourd’hui, mon esprit est sollicité comme jamais. En se libérant des chaines du monde du travail, on pense gagner enfin en liberté, mais comme à chaque situation nouvelle, un temps d’adaptation est nécessaire. La tentation d’entreprendre tous azimuts est grande, mais elle disperse dans le même temps l’énergie, et complique toute réalisation dans un domaine en particulier. L’écriture a su répondre à toutes mes attentes, calmer mes inquiétudes et surtout donner un sens à ma démission posée il y a quelques mois. La douloureuse contrepartie est ma perte de revenu. Le peu d’argent mis de coté ne nous emmènera pas jusqu’à la publication. Même avec tout le talent du monde, mon inexpérience va prendre un certain temps à se résorber. Je devrais probablement reprendre une activité rémunérée d’ici quelque temps si je veux joindre les deux bouts, mais pas avant d’avoir bien avancé dans mon projet. Le temps devient donc mon ennemi. Le stress s’est incrusté dans ma supposée oisiveté, et s’attache solidement au fil de mes pensées dans cette nouvelle aventure. Je suis tellement branché là-dessus, depuis le début, que la gestion du quotidien est très vite devenue catastrophique. Comment ça pouvait marcher avant, alors que j’avais beaucoup moins de temps à y consacrer ?
   Je vis seul avec ma fille, Florence, quatorze ans. Sa mère a choisi un jour de suivre un autre chemin que le nôtre. Beaucoup de frustration et de non-dits m’empêchent encore maintenant de parler librement de cette rupture. Plutôt que de me rapprocher de Flo, de m’efforcer à être davantage présent, et surtout de parler avec elle, je constate piteusement qu’encore une fois je n’ai pas été à la hauteur… J’ai cherché à minimiser l’évènement, et cédé à la facilité en lui faisant croire qu’une famille monoparentale était devenue une norme dans la société́ actuelle. Je pensais que c’aurait été suffisant pour l’installer dans un schéma affectif qui lui convenait, mais je me trompais. La présence et l’amour d’une maman est irremplaçable. On peut juste supporter son absence, mais pas sans une blessure permanente au cœur.
   Aujourd’hui, je l’ai entrainée bien malgré elle dans cette nouvelle aventure. Pire, je lui ai rajouté des tâches ménagères qui nous évitent d’avoir la tête complètement sous l’eau. Je l’aime de toute mon âme, mais trop peu d’indices dans mon comportement ne transpirent, sans doute par timidité, ou seulement maladresse, c’est bien différent que lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant. Je comprends alors parfaitement bien que ça ne peut pas lui suffire. Je ne sais pas comment le lui dire, je n’arrive même pas à lui parler. Elle m’en veut, je le sens bien.
   Notre relation s’est encore dégradée ces derniers jours. Derrière ses allures d’ado révoltée, difficile de savoir si c’est à cause de moi ou seulement la crise d’adolescence qui plombe notre communication. Je suis dans une impasse, je ne sais plus quoi faire. J’aimerais seulement un jour la revoir sourire, et que nous puissions nous câliner comme autrefois.
   En attendant que le temps use cette regrettable tension qui s’est installée entre nous, je fuis lâchement chaque jour un peu plus longtemps dans mon histoire imaginaire, à essayer de créer des personnages qui de près ou de loin nous ressemblent un peu.

Flo
   Je m’appelle Florence, une idée de mes parents qui partageaient sans doute à l’époque un profond intérêt pour l’Italie. L’ironie de l’histoire est que nous n’y avons jamais mis les pieds. Maintenant c’est trop tard, pas ensemble en tout cas. Maman est partie de la maison alors que je n’avais que sept ans. Difficile à avaler, à cet âge, l’excuse bidon que c’était pour me protéger, et que ça allait être beaucoup mieux ainsi. Sept ans plus tard, je suis toujours en colère. Sans être responsable de rien, l’amour maternel avec lequel j’aurais dû grandir m’a été volé. C’est pas juste ! J’en veux à la terre entière, à mon père qui n’a pas su la retenir, ni même me dire pourquoi elle est partie, à mes copines qui se vantent de piquer les fringues de leur mère… Mon cœur saigne et ne cicatrise pas. Ma colère est très fragilement contenue, mais comme un volcan en activité, prête à exploser à la moindre contrariété. Un rien est capable de déclencher une crise de larmes, une violence verbale que je ne maîtrise pas, ou encore une attitude systématiquement inverse à celle qu’on attend de moi. Alors que les autres filles s’ingénient à séduire et soigner leur look, moi j’assure le service minimum. Ça m’agace tellement de m’entendre dire que je suis jolie, que je réponds « c’est pas d’ma faute, j’fais rien pour ». J’en ai même franchement marre, à vrai dire. L’intérêt pour une personne ne se réduit quand même pas à son apparence ! A croire qu’il n’y a que ça de bien chez moi. J’aimerais être transparente, briller d’intérêt autant qu’un lampadaire éteint en pleine journée. Les plus courageux des garçons osent parfois m’approcher et tenter d’être gentil avec moi. Je ne mords pas mais d’entrée, je ne leur laisse aucun espoir. En fait, je suis à chaque fois en panique. Je ne fais confiance à personne. Je suis toujours sur la défensive, et j’ai surtout très peur de ce qu’il risque d’arriver après. Ma première fois n’est pas prête d’arriver. A me voir ainsi fuir les garçons, on doit déjà croire à l’école que je suis lesbienne. Les rumeurs ici courent bien plus vite que la réalité. À force, l’idée a bien fini par me polluer l’esprit ! Le suis-je, le suis-je pas, comment savoir ?  Essayer avec une fille, pourquoi pas, juste une fois, la toute première, pour apprendre ou juste me rassurer. Mais je ne suis tellement pas sûre de mes sentiments, que j’ai trop peur de ne plus savoir quel genre vouloir aimer après. Je n’ai personne vraiment à qui en parler. Je n’arrive pas à aimer autre chose que ma tristesse et ma solitude. J’enrage alors de plus belle. Je ne vois vraiment pas comment m’en sortir.

   Voilà certainement ce que vous attendiez. Avec cette précision de détails, auriez-vous tout logiquement pratiqué sur moi une sauvegarde de tout ce qui m’appartenait auparavant ? Après m’avoir spolié l’espoir de retrouver un jour mon enveloppe charnelle, dois-je également faire une croix sur ma véritable identité, mes propres souvenirs, ceux concernant mes amis, des moments passés en famille ? Quant aux proprios à qui j’ai volé ces fragments de vie, si l’opportunité de leur parler un jour m’était donnée, je suis certain de pouvoir les aider !

– Merci… Ce n’est pas facile aussi pour toi, je sais. Garde espoir Aléïc, ensemble nous allons nous en sortir. Regarde autour de nous, ça commence déjà à bouger. Ma mère renoue avec son mari, Hope et Éléonore sont réelles, et Serge… Mon père est à deux doigts de réveiller mon corps.
– Tu peux remercier Hope et Éléonore de ma part, Calie ? L’idée qu’à l’hôtel des âmes égarées nous ne sommes pas seuls, quelque part ça me réconforte. L’idée de voir ton père te ramener à la vie t’enthousiasme subitement ?
– Pas vraiment, non ! J’ai d’autres projets, beaucoup plus urgents de mon point de vue. Et puis, jamais je ne laisserai tomber Éléonore… Même si elle reste muette. Le vrai problème, tu veux que je te dise, c’est ce projet fou ! Rien ne va arrêter la médecine d’avancer. Si ce n’est pas mon père qui trouve comment réveiller les morts, ce sera un autre… Il faut que ce soit lui, car de là où nous sommes, nous pourront bien mieux gérer l’accueil de son invention dans le milieu scientifique. Donc, faut l’aider malgré tout, tu comprends ?
– Je comprends… En fait, non, pas du tout ! Tu veux que ce projet aboutisse, mais tu ne veux pas y participer, alors que sans toi il n’a pas de sens… Ce n’est pas un peu contradictoire, tout ça ?
– Pour une fois je suis d’accord avec ma mère. C’est une partie d’échecs notre affaire. Nous sommes tous sur le même plateau, avec non pas deux adversaires qui s’affrontent, mais deux équipes. Dans la nôtre malheureusement les ambitions divergent, et trempent dans une sauce à l’arrière-goût d’intérêts personnels.
– Je ne te suis plus trop là, c’est qui l’équipe d’en face ?
– Réfléchis, dans notre équipe nous avons mon père, ma mère, son collègue américain, Hope, toi, Éléonore et moi. En face, nous avons le côté sombre de l’humanité, avec comme pièces principales la mort, le profit que certaines dérives des inventions de Serge pourraient engendrer, et l’ensemble des mauvais comportements humains contre lesquels j’engage toute mon énergie.
– En clair, tu es en train de me dire que nous jouons tous dans la même cour, mais avec chacun des buts différents ? Une partie d’échecs avec plusieurs rois à faire tomber dans le camp adverse, c’est ça ?
– Parfaitement. Ton roi contre lequel tu joues c’est ta mémoire; celui de ma mère et mon père, c’est mon réveil; celui de Hope c’est d’exister pour de vrai; celui d’Éléonore et le mien est de réconcilier l’humanité avec elle-même, ainsi qu’avec sa planète. Tu as tout compris !
– Tu as une idée de comment tout ça va se finir ?
– Je ne vois pas encore l’avenir ! Je peux juste rappeler qu’aux échecs, il y a la possibilité de repêcher des pièces hors-jeu. Qui choisira-t-on de ramener sur le plateau ? Qui choisira-t-on de ramener à la vie ? Toi ? Moi ? Éléonore ? Hope ? ou encore, nous quatre ?

Élise

   Mes doigts n’ont jamais tapé aussi vite. Une dernière relecture, et j’envoie tout ça à Serge.

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