C18 – Jour 16 – Dialogue de sourds

Élise explore la page de Calie reprise par Rebecca, et tente de la convaincre de lancer son propre site web. Un échange de lettres ravive le conflit profond entre Calie et son père autour de sa “renaissance” et de la science. Blessée par les mots culpabilisants de son père, Calie exprime sa colère et son besoin d’être entendue, implorant qu’on respecte son combat et son identité. En parallèle, l’histoire de Dan et Flo montre qu’un mur peut tomber grâce à l’amour et au dialogue, laissant entrevoir qu’une réconciliation reste possible.

Dan trouve un moyen radical pour communiquer avec sa fille

Élise

   J‘ai les yeux secs, et irrités. À peine réveillée, et dans l’obscurité de la nuit, je les agresse à la lumière bleue de mon téléphone. Sans doute également irradiée par son signal WIFI capté plein pot, je cherche la page Facebook de Calie, revisitée par Rébéca. Je quitte la chambre en quête d’un horizon qui dépasserait la taille d’un écran de cinq pouces. Je persiste alors dans la cruauté oculaire, en ouvrant mon ordinateur, et en recevant une intensité de lumière encore plus importante !
   L’heure affichée sur le micro-onde refusant de me bousculer ce matin, les gestes réflexes assurant une routine bien huilée sont à la traine. L’esprit préoccupé davantage par mes mots de passe que par la cafetière, la page Facebook de Calie apparaît enfin. Une photo représente un désert aride, sur laquelle un slogan contraste dans un ciel orageux, affichant d’entrée la couleur : « Ma planète est toute cassée, aidez-moi à la reconstruire ». En médaillon, le visage de Calie illumine toute la page. Elle est belle comme un ange.
   Son intro, en revanche, affiche clairement l’intention de ne pas se mettre en avant : « Je n’existe pas, ne me cherchez pas, je ne suis qu’une poussière d’étoile, qui voyage à travers l’univers ! ». Rebecca doit chercher ainsi à décourager toute tentative de rentrer en contact avec la véritable Calie. Les thèmes abordés dans les articles postés s’articulent autour de la protection de la nature, les pensées inspirantes de grands personnages, et la psychologie en général. L’ensemble dessine un profil à la personnalité hybride, avec une belle harmonie des personnalités entre elle et Calie. Bien que tout soit cohérent et plutôt bien fait, je suis perplexe. L’idée d’origine, qui devait faire de cette page le relai des idées pour lesquelles Calie se battait, est un peu diluée par la sensibilité de Rebecca. Personnellement, j’apprécie cette douceur et ce côté humain qu’elle apporte, qui s’opposent aux slogans souvent agressifs d’une vision pessimiste et déprimante de l’avenir. Seulement, sommes-nous toujours dans la même optique de départ ? Pour approfondir mon exploration, j’ose cliquer sur un lien qui me permet d’envoyer un message à l’administratrice de cette page d’accueil.

– Hi Becky, ton travail est remarquable. Je suis séduite autant par le design que par le contenu. Je retrouve à la fois Calie avec ses idées, et toi, avec toute ta sensibilité. L’ensemble est harmonieux et agréable à regarder. Sincèrement, tu as toute la compétence pour lancer ton site à toi toute seule…

   Moins d’une minute après avoir envoyé le message, la réponse de Rebecca tombe sur mon Messenger.

– Nah… Même pas dans mes rêves ! Sans m’en rendre compte, Calie m’aide à passer par-dessus mes gros blocages. À travers elle j’parle aux gens, enfin. C’est elle, mais c’est moi aussi… J’sais pas comment t’dire… Je suis à nouveau visible, mon physique n’est pu un handicap.
– Becky, tu serais à côté de moi, je te caresserais le visage tellement tu oublies que tu es jolie. Tes rougeurs ne seront jamais définitives et tu le sais, tes yeux sont magnifiques…
– Flattez moi, ça changera rien. C’que j’vis est comme une renaissance. J’découvre la vraie vie. À travers Calie, on s’intéresse à moi, j’interagis avec les autres… J’existe enfin !!!
– Becky, je suis heureuse de voir naitre en toi ce tout nouvel enthousiasme. Garde toutefois en tête que Rebecca est une adorable jeune fille, pleine de talent, et qui mérite qu’on le lui dise. Autorise-nous à t’aimer…

   Je poursuis mon exploration digitale, en consultant mes emails reçus cette nuit. Serge figure en tête de liste.

   Email
   De : Serge
   À : Élise
   Objet : Aléïc & Calie

   Bonjour Lise, je te remercie pour ton retour aussi rapide. Notre protocole de communication semble vouloir fonctionner. Je continue donc sur ma lancée, avec ces deux lettres adressées à Aléïc et Calie, qu’ils liront je l’espère ce matin.

   Très bonne journée,

   Serge

   Aléïc,

   Merci vraiment pour ce très, très précieux témoignage. Merci d’avoir choisi de nous aider. Nous allons en effet voir si, parmi nos volontaires, nous avons un père et sa fille, à qui cette histoire correspond. Ta question sur ton identité est bien légitime. Seulement, je risque de te décevoir une nouvelle fois. L’état dans lequel nous t’avons récupéré ne nous laissait aucun espoir de trouver quelque chose d’exploitable dans ton cerveau. Je te passe les détails, mais contre toute attente, nous avons réussi tout de même à te redonner un pouls et une respiration autonome.
   À partir de là, les travaux sur la mémoire pouvaient commencer. Il faut me croire, si nous avions soupçonné la moindre petite activité neuronale chez toi, nous aurions procédé autrement. Même encore maintenant, regarde ton encéphalo ! Par conséquent, nous n’avons donc aucune sauvegarde à te proposer, si c’est ce que tu nous demandes.
   D’autre part, nous ne disposons pas non plus d’un seul document qui nous permettrait de t’identifier, cela fait partie de la procédure. Je suis désolé.
   Après, au risque d’être brutal, je te laisse méditer sur cette question. Qu’espères tu obtenir en retrouvant tes souvenirs ? Souffrir à jamais d’être séparé prématurément de tes proches ? Cultiver de faux espoirs de réveil ? Te laisser gagner par une déprime permanente ? N’est-ce pas là pour toi l’opportunité de te construire une nouvelle existence, ailleurs, différente, sans influence du passé, avec tes propres choix ? Une sorte de renaissance en somme ?

   Calie, ma chérie,

   Tu ne sembles pas mesurer la chance qui t’est offerte de revenir parmi nous. C’est une opportunité unique, pour toi comme pour nous, et un enjeu considérable.
   Parfois je me demande si, au fond, mourir t’arrangeait. Ton état de santé te permettait de rassembler autour de tes idées, sans avoir à te battre pour te soigner. Et plus la situation empirait, plus tu appréciais de te voir convaincre davantage. Je ne saurais jamais si tu t’es laissée prendre à ton propre jeu ou si, par manque de courage, tu as préféré partir. Quelle que soit la vérité, le résultat reste le même : tu as plongé tout le monde dans une tristesse infinie, y compris ceux que tu pensais aider.
   Était-ce vraiment ça ton message ? Ce n’est pas en fuyant qu’on atteint ses objectifs, Calie. Pour réussir dans la vie, il faut savoir observer, écouter, et adapter son discours si besoin. Mais surtout, il faut être là, vivante, avec toute ta sensibilité et ton intelligence. Tu veux changer les choses alors commence par vouloir vivre, ma chérie. Vivre, tu entends ?
   Aujourd’hui, je t’offre cette chance. Une porte entrouverte, une possibilité de tout recommencer. Une opportunité qui dépasse nos propres intérêts. Je t’en supplie, ne la laisse pas passer.

   Je t’aime plus que tout,

   Papa

Hope – Élise

– Il avait d’jà posé un détonateur sur la colère de Calie, là il vient d’marcher d’ssus lourdement ! La psycho chez lui, c’est clairement pas son domaine ! Si l’obstination est héréditaire, ils sont pas près de s’comprendre ces deux-là ! Rassure-moi, tu penses bien comme moi, là ? Il n’digère toujours pas que Éléonore soit bien plus proche d’elle que d’lui, son propre père. Il est encore complètement verrouillé dans l’idée d’s’être fait voler sa fille, c’est c’qui l’travaille !
– Je comprends ta colère ma chérie, mais essaie de voir ça de notre côté… Le réveil du corps de Calie, c’est plus qu’un enjeu familial. C’est un pas immense pour la science, une revanche sur l’injustice qu’a été sa perte. Ton père a consacré sa vie à la recherche, et aujourd’hui… On est si proche de la revoir, ta sœur, notre enfant. Tu ne veux pas y croire, toi aussi ?
– Mais j’rêve ? Tu penses vraiment c’que tu dis ? T’as idée d’la colère de Calie qui arrive, là ? C’est carrément la bombe à fragmentation que toi et ton mari lui présentez ! Pose tes fesses dans l’fauteuil et protège-toi derrière ton écran d’ordi. Quand ça va péter, j’veux que tu t’souviennes de ce que j’t’avais dit. Mais tu l’as eu où ton diplôme de psycho ?

   Hope ne m’a encore jamais tenue tête à ce point. J’ai toujours fui les situations conflictuelles autant que je pouvais, préférant lâchement le silence à une dispute stérile attisée par la colère. Sans courage pour lui tenir tête, je suis ses recommandations et m’exécute. Sans surprise, la réaction de Calie ne se fait pas attendre.

Calie

– Papa, tout ce que tu dis là est injuste, odieux même. Tu n’as pas le droit de chercher à me culpabiliser… pour assouvir une ambition personnelle ! Il y a bien d’autre domaines de recherche que s’obstiner à vouloir ressusciter les morts !
   C’est pas vrai, je n’apporte pas que de la tristesse aux gens. Si tu ne retiens de moi que mes trois dernières semaines de vie, alors oui, je comprends ta déception ! Tu n’as pas compris que mon cœur est bien plus gros que ce que tu vois avec tes instruments. Aux gens que je rencontrais, je leur parlais de ces petits instants de bonheur qui embellissaient mon quotidien : le sourire d’une infirmière, un matin ensoleillé, une part de tarte maison à la fraise, préparée rien que pour moi. Ces souvenirs, je les collectais comme des trésors, pour m’aider à affronter les coups durs. Et tu sais quoi ? Quand je racontais tout ça, les gens souriaient. Oui, ils souriaient, parce que je leur rappelais toutes ces choses dérisoires qu’ils oubliaient de voir dans leur propre vie. Et toi Papa, tu les caches où tes jolis souvenirs ? En as-tu déjà seulement vécu un ? Après quoi cours tu ? Visiblement, pas après le bonheur !
   Et puis tu n’as pas le droit non plus d’affirmer que je ne me suis pas battue. Pas comme tu voulais sans doute, mais j’ai résisté. J’ai lutté aussi longtemps qu’il me restait des larmes à pleurer… Qu’on appelle une maladie Leucémie, ou bien Éléonore, cela ne change en rien le diagnostic, les prescriptions, ni la progression des cellules cancéreuses. Avec mes mots d’enfant, je voulais juste me protéger d’un environnement hostile et agressif, en humanisant ma maladie. Je ne pouvais pas gagner sur tous les fronts. La science avait perdu, mais mon engagement à défendre des causes justes donnait un sens à tout ce qu’il m’arrivait. Au nom d’un monde meilleur, je supportais les souffrances, les privations, l’exclusion, pour arriver enfin à accepter qu’à dix ans… il m’était interdit de penser à l’avenir.
   Je sais que c’est peine perdue de vouloir te convaincre, même après toutes ces années. Mais là, tu vois… Ta lettre… Tes mots, ils me font tellement mal… Ils sont autant de briques qui viennent se rajouter au mur qui nous séparait déjà…
   Comment pouvons-nous nous aimer autant, et être incapable de nous comprendre ?

Calie – Aléïc

– Aléïc, je t’en supplie, continue ton histoire. Est-ce que le mur qui sépare Dan et Flo est aussi haut que le nôtre, entre mon père et moi ?
– Ce n’est pas simple chez eux non plus, il y a tout autant de silences et de malentendus. J’ai d’autres souvenirs implantés de leur histoire que je suis prêt à raconter. Il me manque malheureusement la fin, le dénouement. Il faudra sans doute l’inventer. Inspire-moi… Si tu as un message à passer à ton père, c’est le moment.
– Un message ? Il n’a pas le droit de me parler comme ça, ni de me culpabiliser. Tu veux savoir ce que j’ai envie de lui dire ? Que tout nous oppose. Que s’il y a bien quelqu’un à ramener parmi les vivants, c’est bien lui ! C’est lui qui est aveugle à mes efforts, lui qui entretient ma colère et ma rancœur, lui qui me déçoit autant qu’il m’inspire. Je ne serai jamais maman…, … Mais je n’imagine pas une seule seconde avoir le culot de manipuler mes enfants de la sorte, ni aucun autre d’ailleurs. Je sais très bien le mal que ça fait de ne jamais se sentir écoutée, ni valorisée. À l’âge où la personnalité se construit, c’est destructeur. Ce qui aide à grandir, c’est ressentir l’altruisme et le respect autour de soi. Ce sont des fondamentaux de vie, ça ! Faut-il avoir été à ce point malade, pour avoir découvert ça toute seule ?
   S’il me faut hanter ce lieu à jamais, alors voilà ce que je répèterai en boucle à tous ceux qui y passeront : écoutez vos enfants. Respectez-les. Donnez-leur des raisons d’aimer la vie. C’est la base, dont il ne s’est jamais soucié.
   Tant que ma colère ne sera pas calmée… je resterai très vraisemblablement prisonnière de ces quatre murs. Sauve moi Aléïc, sauve-moi, je n’en peux plus d’ici !
Mur des lamentations
– Ok, je poursuis l’histoire. Même si je ne l’ai pas vécue physiquement, j’en ressens encore aujourd’hui toutes les émotions ! Il vous appartient, toi et ton père, d’en écrire la fin… Je vous laisse la main quand vous voulez …

Souvenir 2 – Rien ne va plus

Dan
   Grosse panique ce matin, tous mes bouts d’histoire sont là, posés sur la table, et aucun assemblage pertinent ne me saute aux yeux. J’en suis rendu à devoir faire un puzzle avec des pièces qui ne s’emboitent pas entre elles. Mes premières gouttes de sueurs froides coulent sur mes tempes puis dans le cou. Des semaines passées à écrire dans tous les sens pour faire jaillir la créativité, et résultat… rien ! Que des chemins à peine empruntés qui n’aboutissent nulle part.
   Il est trop tard pour reculer, et après tout ce travail, je me retrouve quasiment au point de départ. C’est décourageant. À ce niveau, ce n’est plus du calibre d’une page blanche devant laquelle je me trouve, mais d’un mur entier. Une violente envie de tout taguer me démange. Remplacer des centaines de pages manuscrites par des slogans aussi laids qu’idiots sur les murs du salon me soulagerait surement.
   C’est cet instant précis que Flo choisit pour passer en coup de vent devant la table du salon sur laquelle je me suis installé, en m’ignorant insolemment, brandissant ainsi fièrement mon inexistence à ses yeux. Son attitude est une véritable flèche tirée intentionnellement, et qui atteint sa cible. Mon cœur est transpercé de part en part.
   Intérieurement j’explose. Blessé, en colère contre elle et contre moi, l’émotion m’anéantit. J’aimerais avoir le courage de monter dans sa chambre avant qu’elle ne parte pour l’école, la prendre dans mes bras et lui dire je t’aime… Mais là, je ne m’en sens plus la force, et puis avec sa combinaison d’ado révoltée sur le dos, elle est plus glaciale qu’un corps cryogénisé. Comment en sommes-nous arrivés jusque là ?

Flo
   Je suis inscrite au collège en troisième. C’est l’année pendant laquelle je dois me trouver un stage découverte en entreprise. Rien qu’à l’idée d’imposer mon incompétence à des inconnus qui vont prendre sur leur temps de pauses café pour me supporter cinq jours d’affilée, j’ai la boule au ventre. Autour de moi, quasiment tous les élèves ont la chance de ne pas se prendre la tête pour démarcher les entreprises, puisqu’ils seront directement accueillis dans celles où travaillent leurs parents. Moi, je n’en ai qu’un, et il n’a vraiment pas été inspiré de choisir cette période pour se lancer tête baissée dans un projet perso. La seule année de toute ma scolarité où j’avais vraiment besoin que mon père ait un boulot, il choisit précisément ce moment-là pour le quitter. Je suis maudite ! Pourquoi me fait-il ça à moi, sa fille ?

Dan
   Cette fois rien ne va plus. Mon projet part en sucette, la maison est un véritable champ de bataille et je suis en train de perdre ma fille. Je file au premier magasin de bricolage que je trouve. Je tente le tout pour le tout. Mon cœur fait une overdose d’amour frustré, il a besoin de se lâcher…

Flo
   Je ne peux même pas me payer le luxe de rentrer en retard à la maison. J’assume mon côté solitaire, le bavardage entre filles ce n’est pas mon truc non plus. Sans activité extrascolaire ma vie est plutôt réglée comme du papier à musique. Tous les jours je rentre directement. En marchant normalement, je ne mets grand max que dix-sept minutes. C’est la moitié du temps total que je consacre à mettre le nez dehors. L’autre moitié… ben, c’est tristement le temps que je mets pour aller à l’école !
   Nous sommes lundi, il faut que je sorte la poubelle. Une forte odeur de peinture masque celle de pourriture qui d’ordinaire habite de l’autre coté du couvercle. Par curiosité, et sans doute masochisme, j’ose ouvrir cette grande bouche à l’haleine fétide pour découvrir ce qui a bien pu lui rester coincé entre ses dents. Une dizaine de bombes aérosol et trois pots baveux de peinture blanche agonisent au fond. Pleine d’interrogations, je sors le container malodorant dehors pour marquer notre bout de trottoir de notre odeur, comme pour dissuader quiconque de s’approcher de notre « bazar land » ! Ayant déjà reçu ma dose olfactive cancérigène à plein poumon, j’opte cette fois pour l’entrée principale pour quitter ce froid humide de fin d’automne.
   La surprise me coupe le souffle. Mon père a pété un câble. Il faut qu’il m’arrive un truc pareil pour réaliser que dans la vie je n’ai plus que lui. Je suffoque d’angoisse. Avec ce qu’on traverse en ce moment, je n’aurais jamais soupçonné que je sois autant affectée. Je suis toute émue. Ce que je découvre est dingue, inimaginable. Un bug dans son système affectif lui a retourné « l’cerveau ». Il a repeint tout un mur du salon en blanc… cadres compris… avec écrit en haut et au milieu « L’Amour est trop beau pour le garder secret, Je t’AIME ma Fille ». Mes jambes me lâchent, je tombe à genoux sur la moquette, mes affaires se répandent tout autour de moi. Un tsunami de larmes va déferler dans quelques secondes. Je progresse à quatre pattes de quelques centimètres avant de me relever et de courir jusqu’à ma chambre, en essayant de retenir tant bien que mal toute mon émotivité !… Avant même de claquer la porte derrière moi, j’éclate en sanglots jusqu’à en trembler, sans retenue. Entre deux spasmes, je laisse toute mon émotion exploser, et bouleverser mes pensées, mes sentiments. J’ai la tête qui tourne, l’odeur de peinture était trop forte, moi non plus je ne vais plus bien.
   Deux heures passent. J’ai froid. J’ouvre timidement la porte de ma chambre, voir si le couloir vers la salle de bain est libre, comme si nous vivions à quatre ou cinq sous le même toit. D’un bond je rejoins mon objectif et referme la porte à clé́ derrière moi. Dans la glace je découvre mon costume d’Halloween. Je suis passée d’une tête de blasée fatiguée à celle d’une morte vivante. Mes cheveux sont gras et tout plat. Je veux redevenir moi, pas ce que je vois. Je fais couler l’eau de la douche, et me déshabille. Je ne me trouve ni belle ni moche. Mon corps change, j’espère à la fin avoir plus de poitrine. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Je ne veux pas qu’on me regarde, mais en même temps je voudrais vraiment me sentir femme. Parfois j’ai moi-même du mal à me comprendre. Je rentre sous la douche et laisse enfin l’eau chaude glisser sur ma peau. Je repense à la fresque de mon père dans le salon. Lui aussi doit se sentir seul. Lui aussi doit avoir ses propres blocages en communication pour réaliser une telle œuvre. Les chats ne font pas des chiens ! Il ne m’a même pas offert l’opportunité́ de détester une belle mère. Je ne comprends décidément autant pas les garçons que lui ne doit comprendre les filles.

Dan
   J’ai les larmes aux yeux en ramassant les affaires de ma petite fille, éparpillées dans le salon. Le choc a été trop brutal, j’ai sous-estimé son hyper émotivité. Je voudrais monter pour lui demander pardon, mais je n’en ai encore pas le courage. Ce qui est fait est fait. Mon cœur s’exprime et il n’en a pas fini. Voir ma petite fille aussi triste me vide de toute énergie, et réfléchir dans ces conditions ne m’amènera pas les meilleures réponses aux questions que je me pose. Je prépare à diner, peut-être la faim l’aidera-t-elle à baisser le pont levis, et à sortir de sa forteresse.

Flo
   Une odeur de cuisine me sort de mes pensées abyssales. Depuis la douche je suis toujours en peignoir, sans rien avoir pris la peine d’enfiler en dessous. J’ai faim, j’ai zappé la cantine à midi. J’écris un journal, mais il est dans ma tête, trop peur qu’on découvre ce qu’il y a dedans, que ce soit mal interprété. Il est hyper top secret. Alors des fois je me perds dans de trop longues réflexions et je ne vois pas le temps passer. J’entrouvre la porte de ma chambre comme pour mieux ressentir l’atmosphère ambiante. Je me décide enfin à descendre l’escalier, pieds nus, les cheveux encore mouillés. Je suis fatiguée mais apaisée.

Dan – Flo

– Je voulais te demander de m’exc…
– …Non, non. Ça va, c’est bon… Ton truc… C’est… Bizarre, mais c’est cool. Merci.
– Je n’ai pas trouvé plus petit pour te dire ce que j’avais sur le cœur. Après, il reste de la place pour se dire des trucs. Je suis certain qu’il y a des choses qui ont besoin de sortir, chez toi aussi. Tu vois, là ? Tu as toute la panoplie du parfait graffeur : pinceaux, marqueurs, bombes… Écris ce que tu veux. Vide ton sac. Je te promets de répondre… à tout, y compris aux reproches que tu as à me faire.
– Ok, ouais… Je l’ferai…
– Je… Je t’aime vraiment Flo.
– Je t’aime aussi Papa.

Flo

   Avec le marqueur en main les idées se bousculent. L’espace à remplir est immense, mais certainement pas encore suffisant pour contenir toutes les choses que nous ne nous sommes pas dites avec Papa. Je voudrais écrire quelque chose de gentil. Mes sentiments sont aussi top secret que mon journal. Ils me consument de l’intérieur car je n’arrive pas à les exprimer. Je suis presque certaine qu’autre chose va sortir et cela n’aura aucun sens !

Calie – Aléïc

– Allez Flo, laisse ta main te guider. Ferme les yeux et respire un bon coup, tu verras bien ce qui te préoccupe tant.
– Je te passe le marqueur, Calie, si tu veux ?
– Pour l’instant, je me laisse porter par l’histoire, ça me plait… vraiment !
– Ok, attends-toi quand même à un moment donné qu’elle te bouscule un peu. Je suis sûr que l’envie de prendre la plume finira par te rattraper. Je continue…

Flo
   « Papa, pourquoi as-tu quitté ton travail ? » Ce n’est pas ce que je voulais écrire, mais c’est ce qui est sorti. C’est complètement débile, je ne suis pas fière de moi, et ça ne va pas aider au rapprochement. Déjà que je le sens complètement à l’ouest, il va maintenant se mettre à culpabiliser de m’avoir entrainée dans cette galère !

Dan
   Elle a écrit sur le mur, ça marche. Tout lien entre nous n’est pas définitivement rompu. L’espoir de communiquer à nouveau renaît. Sa question toute simple devait la travailler depuis un moment, si elle ne pouvait pas l’exprimer oralement. En revanche, je suis un peu en peine d’arguments pour formuler une réponse pertinente.

Hope – Élise

– Hey là, réveil… M’man… T’as boulot aujourd’hui, tu t’rappelles ?
– Oui, oui… Peut-être. Je… Je réfléchis encore. Tu m’avais prévenue qu’en lisant la lettre de son père, Calie risquait de mal réagir, mais là… On est en train de la braquer complètement. Nos arguments, pourtant pertinents, ne passent pas.
– Vous la poussez à bout, elle sort les griffes, normal !
– Alors, il faut changer l’approche. Si ce sont ses idées qui la travaillent, il faut lui trouver un espace plus grand qu’était sa chambre d’hôpital, pour les exprimer.
– Si tu pensais au Stade de France, va falloir faire un peu d’com avant d’le remplir !
– Je pensais plutôt à une plateforme numérique, un site en ligne sur internet…
– Sans compte Insta, elle va ramer pour faire l’buzz !
– Oui, mais Rebecca a repris sa page Facebook. On a une piste… Influenceuse, c’est un vrai métier maintenant !
– Sauf que Calie n’court pas après des folower. J’ai bien l’impression qu’elle vise quelque chose d’bien plus ambitieux !
– J’informe son père pour avis. Je relis tout ça et je lui envoie. Entre nous la transparence doit être totale ! La réponse de sa fille va sans doute le faire réagir !

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