Élise découvre la rencontre dans l’au-delà entre Calie et sa sœur Hope. Cette réconciliation suffira-t-elle pour que Élise et Calie puissent enfin se parler ? Éléonore, devant la probabilité grandissante du réveil du corps de Calie, supplie qu’on vienne aussi la réveiller…

Élise
Je n’ai pas dormi de la nuit. Les mots que Serge s’apprête à faire prononcer à Dan, pour répondre à la question de Flo, ont dansé dans ma tête toute la nuit. Notre séparation va forcément refaire surface dans son esprit, et rajouter de la distance entre nous.
La meilleure des choses à faire tout de suite serait de l’appeler, pour éviter qu’il se laisse chahuter par de vieilles frustrations. J’ai beau me répéter en boucle qu’à l’époque mon choix était binaire, que mon absence était bien moins difficile à vivre qu’une déchéance mentale infernale. On ne peut jamais savoir précisément jusqu’où les gens qui vous aiment sont prêts à s’engager pour vous aider. J’ai privé Serge et Calie de toute opportunité de me le prouver. Au lieu de ça, je leur ai prêté des intentions, qui aujourd’hui encore me culpabilisent.
Hope – Élise
– Appelle-le ? Pourquoi t’attends ?
– Je ne suis pas prête, Hope… Prête à plaider ma clémence, alors que la culpabilité me dévore !
– T’as la trouille ? La trouille qu’l’océan derrière l’quel tu t’caches vous sépare définitivement ?
– Forcément j’ai la trouille, tu crois quoi ? Que c’est facile, toi, de composer avec un ermite scientifique ?…
– Franchement, je n’sais pas l’quel de vous deux est l’plus ermite !
Élise
L’horloge tourne, je n’ai pas le courage de m’époumoner à courir après le bus. Ma curiosité l’emportera toujours sur la raison : aujourd’hui peut-être, Dan et Flo vont tomber les masques. Serge et Calie brisent la glace, enfin. Tant pis pour le bus. Je m’installe dans le fauteuil, ignorant honteusement mon devoir professionnel. L’ordi sur les genoux, je commence, comme chaque matin, par regarder mes emails.
Email
De : Serge
Objet : Histoire d’Aléïc
À : Élise
Bonjour Lise,
L’histoire d’Aléïc remue bien des souvenirs. J’ai formulé ce message pour tenter de répondre à la question de Flo, qui n’a rien d’anodine…
Message pour Calie
Calie, je te propose cette réponse, de Dan à Flo. Il m’est impossible de ne pas faire le rapprochement entre leur situation et la nôtre… C’est la maladie, je pense, la principale raison qui a poussé ta mère à partir. Mais ici, je peux aussi très bien imaginer que d’autres facteurs aient poussé la maman de Flo à vouloir s’éloigner.
Dan
Sans doute qu’au départ nous nous ressemblions trop. Après quelques années de vie commune, nous ne finissions par voir en l’autre que nos propres défauts. La différence apporte parfois la complémentarité et le challenge. C’est ce qui manquait probablement à notre couple, et elle est partie la première. Mais parce que tu étais là, si jeune, je n’ai toujours pas accepté sa décision, si brutale. Je la comprends, c’est tout. Pas facile ensuite d’essayer de convaincre son enfant de la normalité d’une situation, qu’en son for intérieur on n’accepte pas. Je n’ai jamais trouvé les bons mots, ni le bon moment pour t’en parler. J’ai de la colère en moi, comme toi, je le vois bien. Je vis avec. J’arrive à la mettre en sommeil quelques temps, mais elle se ravive très vite lorsque les souvenirs reviennent, ou encore lorsque nous cessons de nous parler. On a beau dire « ce qui ne tue pas rend plus fort », je ne partage pas vraiment l’idée. Il y a des blessures aux cicatrices permanentes. J’ai donc construit des remparts autour de mes sentiments, parce qu’il était bien plus facile de chercher à se protéger que de faire acte de courage. Pour ma part, vis à vis de maman, il aurait été bien plus intelligent de ravaler ma susceptibilité, mon amertume ou je ne sais quoi d’autre, pour tenter d’ouvrir le dialogue sur ses motivations profondes, et ensemble trouver des solutions, tant qu’il y en avait. Tout ce que j’ai réussi à ravaler, c’est ma libido, et l’envie de me remettre avec quelqu’un d’autre ! Alors, accompagné de ma solitude et de mon obsession pour l’écriture, je traine inévitablement l’image d’une personne froide, introvertie et insensible. Pourtant des vulnérabilités, j’en ai plein. Tu en es même la plus belle ambassadrice. Derrière mes fortifications émotionnelles, chaque coup reçu en fragilise la structure. En te murant dans ce silence, je comprends donc très bien tout ce que tu peux ressentir, et ta frustration de ne pas pouvoir l’exprimer.
C’est tout ça qui m’a donné l’idée de ce mur qui se dresse, tel une montagne entre nous. Dessus, nous pouvons enfin afficher la vraie couleur de nos sentiments, et nous délester de tout ce qui nous sépare. J’ai vraiment hâte de pouvoir le démolir avec toi, et de nous rencontrer à nouveau.
Serge
Serge a compris ma décision, mais elle lui reste toujours un peu en travers. Son cœur balance entre fatalité et amertume ! Malgré son attitude avenante, le rapprochement que j’espère est encore loin d’être gagné.
Un autre email, une autre émotion…
D e : Mrs Moore
Objet : Aaron, Calie, Hope et Éléonore
À : Dr Élise Ioannis
Chère docteur
Encore une fois je vous écris pour vous parler des visions de mon petit Aaron. J’endosse une fois de plus le rôle de secrétaire, pour retranscrire tout ce qu’il a enregistré sur son téléphone, à propos de ce qu’il a vu et entendu. Il s’agit d’une rencontre entre Calie et Hope, puis d’un message de cette mystérieuse Éléonore, déjà évoquée dans un précédent email.
Très amicalement,
Émilie Moore
Échanges entre Calie et Hope
Hope – Calie, es-tu là ? J’me moque de Maman avec sa façon d’t’appeler, et moi j’fais pareil ! Comment attirer ton attention, aussi ? Pourquoi Aaron arrive-t-il à t’voir, à m’voir, et entre nous, entre sœurs, ça n’marche pas ?
Calie – …Faudrait… Faudrait peut-être commencer par essayer, tu ne crois pas ?
Hope – Calie ? T’es où ? Comment arrives-tu à … à t’téléporter jusqu’ici ? Tu n’habites pas… enfin, tu es en France là, non ?
Calie – Je pense qu’il y a beaucoup plus de chance que ce soit toi qui voyages… en utilisant la médiumnité de Maman, tu vois ?…
Hope – J’n’ai pas bougé… ! J’veux dire…
Calie – …Observe… Regarde autour de toi, es-tu encore chez toi ?
Hope – Tout est flou… Je… J’te vois… Tu n’as pas grandi ? Tu r’ssembles à… à la fille en photo, celle de quand t’es partie ! Pourquoi ? Pourquoi Aaron m’a vue moi, à l’âge que nous devrions avoir ?…
Calie – Mystère… Je pense que notre image se dessine dans l’esprit des vivants ! Et dans la mémoire des gens, je n’ai pas eu le temps d’être aussi belle que toi, moi !
Hope – Mais c’est hallucinant… j’n’ai jamais mis un pied sur terre ! Personne d’autre que Maman n’sait à quoi j’ressemble !!!
Calie – L’amour de Maman t’as façonnée, crois-moi, elle t’a imaginée plus vraie que nature. Tu es super réussie ! Rien n’est plus fort que l’amour !
Hope – Tu m’vois… ? Moi j’te vois… J’existe… J’existe pour de vrai, Calie !
Calie – Tu existes, ça c’est certain ! Tu existes tellement, tellement fort, que je culpabilise de toute mon âme… Le poids de la honte m’écrase… Je dois te demander… Je te demande pardon…
Hope – Pardon ? Mais pardon d’quoi ?
Calie – Pardon, tout court… pour, tu sais quoi … Pourquoi m’as-tu appelée sinon ?
Hope – … J’n’ai rien à t’pardonner d’quoi qu’ce soit… Nous sommes toutes deux victimes dans c’t’histoire ! J’voulais… Juste te rencontrer. J’venais m’présenter, c’est tout, genre : Bonjour Calie, j’suis ta sœur, ta sœur jumelle, coucou… Tu m’remets ?
Calie – J’ai les larmes aux yeux, Hope… Je craque… je me sens si redevable envers toi… Et en même temps, j’ai l’impression d’avoir tout gâché… Ma sœur, toi… Ma vraie sœur… Avec moi, ici, de ce côté-là de l’existence… Il aura fallu tout ce temps… Mourir toutes les deux… Pour se trouver… L’émotion m’en fait perdre la voix…
Hope – Alors n’dis rien, et approche. J’t’ouvre mes bras… Viens là, viens contre moi…
Calie – Ma sœur… ma sœur… ma sœur, tu m’as trop manquée !…
Hope – À moi aussi… À moi aussi, Sœurette… T’imagines même pas !
Voici le message de Éléonore
– Aaron, n’aie crainte de moi… Tu es mon dernier espoir. S’il te plaît, porte ce message. Il peut me sauver, il le doit… Porte-le… Je ne sais à qui exactement, mais il faut qu’il soit entendu, de l’autre côté… Celui des vivants, vois-tu ?
Calie va partir. Bientôt, très bientôt même, je le sais. Je n’en puis plus de cette éternité !… Que nul n’imagine qu’elle soit un privilège ! C’est une malédiction, une punition divine. Une punition pour un crime que je n’ai point commis. C’était moi la victime… L’injustice va jusqu’à me faire porter tout le poids de cet acte odieux ! À tous ceux qui voudront comprendre ma tristesse… Pour toi Calie, pour toi Aaron, voici mon histoire.
Je naquis en l’an 1804. À dix ans, je fus confiée à l’hospice Saint-Camille, à quelques lieux de ma très modeste demeure, dans un quartier pauvre à la périphérie de Paris. Je souffrais de graves difficultés respiratoires. Aucun choix ne m’eût été laissé. On ne voulait pas d’une enfant chétive, malade, qui n’était qu’une charge encombrante pour ma famille. En échange de soins, de nourriture et d’une éducation religieuse, il me fut assigné des tâches. Je m’en acquittais avec reconnaissance et assiduité. La plus importante d’entre elles était de prier. Prier pour nos bienfaiteurs, en échange de généreux dons pour notre institution. À cette époque, il était d’une grande importance de s’assurer de la bonne direction que prendrait son âme au moment du trépas.
Mais l’argent ne saurait tout acheter !!! À douze ans, si la providence me souriait, je pouvais espérer gagner ma vie, ou bien servir comme apprentie au sein d’une honorable famille. Hélas, cette chance ne m’échut pas. Un jour, l’un de nos généreux donateurs se mit à douter que son argent fût bien employé pour le salut de son âme. Sa fortune était pervertie, et son arrogance insupportable. Il exigea des garanties pour son argent souillé. Je fus désignée pour prier seule, à ses côtés, toute une matinée afin d’apaiser ses angoisses.
L’argent accorde un pouvoir malsain ! Son haleine fétide, sa toux rauque, tout en lui laissait entendre que l’au-delà lui souriait déjà. Je priai… Jusqu’au moment où je sentis ses mains détestables se poser sur moi. Mes prières étaient pures et innocentes, mais ses mains étaient criminelles. Je n’ai cessé de prier, je n’ai pas arrêté… Et lui, avec ses yeux de démon, en profita pour me voler mon innocence, et ravir mon enfance.
Pourquoi m’avoir sortie de la rue, si c’est pour me livrer à un monstre aux bourses trop pleines ? Moins d’un mois après, à l’aube de mon douzième anniversaire, je mourus d’une pneumonie, vraisemblablement transmise ce jour-là. Son argent avait acheté mes prières… ma vie… mais pas mon âme ! Depuis ce jour, comme une cicatrice qui ne veut pas se refermer, une blessure qui veut rester visible pour témoigner, mon corps refuse de se décomposer. Mon âme y demeure toujours prisonnière.
Plus de deux siècles n’auront malheureusement pas suffi à effacer cette ignominie. Mon histoire n’est que tristesse et malheur. Je suis née misérable. Je suis morte misérable. Je resterai misérable. Je suis le parfait contrepoids du bonheur. Mon existence ne sert qu’à cet équilibre diabolique, qui profite à ceux qui ne connaitront jamais le malheur.
– Calie, le ciel m’a oubliée. Le ciel ne m’aime pas. Personne ne m’attend, ni ici, ni ailleurs. Toute ma vie n’a été que souffrance. Ma seule lumière ces dernières années fut toi, Calie… L’âme que j’aime le plus au monde, va m’être enlevée… Je ne mérite point cela ! Mon seul crime… fut peut-être d’avoir envoyé ce message ambigu lorsque tu n’avais que dix ans : « Les huis d’une voie toute emplie de lumière s’ouvrent devant Calie, en franchissant le seuil, elle deviendra l’eslue, pour le bien et outre ». Ta mère l’a entendu, mais ne l’a pas compris. Cela signifiait que tes idées ouvraient les portes d’un chemin lumineux, sur lequel les gens que tu rencontrais se rapprochaient du bonheur, de la sagesse, et de la réconciliation avec leurs semblables. Tu étais l’élue, celle qu’on suit avec confiance et admiration. Ta famille et tes proches auraient dû comprendre… te faire confiance… t’accompagner et… te laisser partir. La vie ne s’arrête pas après la mort, je le sais trop bien ! Il fallait que je prévienne. À défaut d’avoir réussi à te convaincre de guérir, je te devais de faciliter ton passage vers l’au-delà. J’ai malheureusement échoué, une fois de plus. Tes parents ont tout fait pour te retenir ici-bas. Ils ne mesuraient pas l’enjeu. Toutes leurs pensées étaient obscurcies par la gravité de ton état, et de l’injustice qu’ils pensaient subir.
Plus je m’attache à toi plus je te fais du mal, Calie, mais sans le vouloir. Il ne fallait pas que ça continue après que tu sois venue me rejoindre, ici. Je reste donc cachée, mais jamais loin de toi… si tu savais ! J’ai besoin de ta présence, de te voir. Maintenant, on parle de réveiller ton corps… ton âme risque bien d’y être aspirée ! Je ne saurais supporter que la barrière de la vie nous sépare à nouveau. Je désire être réveillée moi aussi… Moi aussi, mes chairs sont intactes, même après tout ce temps. Rien que cela mérite qu’on vienne me chercher et qu’on étudie le phénomène. La lumière de ma vie n’est qu’éteinte. Je ne suis qu’endormie. On m’a volé ma vie, ma misérable vie, celle qui n’a pas eu le temps de devenir belle. L’amertume ronge ma confiance dans l’humanité, et je me sens irrésistiblement aspirée vers les ténèbres, plutôt que vers la lumière…
Il faut venir me chercher !!! Me sauver, moi aussi !!! Sauver mon âme, qui se noircira, c’est certain, sans toi à mes côtés. Je te dis où mon corps repose. Il se trouve au sous-sol, dans une crypte voûtée, fraîche et sans lumière. Nous sommes l’une à côté de l’autre, mais séparées par un mur. Devant la pierre ornée de deux ailes d’ange sculptées, il y a ton sarcophage, de l’autre côté… Je suis allongée, dans ma prison de silence. C’est aussi par-là que je dois sortir… L’endroit où je me trouve possède une issue autre… Mais l’autre… l’autre est maudite, interdite… Je ne sais ce qui se cache derrière, mais c’est puissant et malfaisant. Cela me terrifie, et semble vouloir me tirer par les pieds, comme si le destin me rappelait où est ma véritable place. Je serai à jamais prisonnière de ma condition de naissance.
Calie, ma croix est devenue trop lourde à porter seule… Calie… Je t’aime de toute mon âme… Je t’ai toujours aimée… Je verserai toutes les larmes de mon corps à te voir partir. Où que tu ailles, laisse-moi te suivre… Amène moi avec toi…
Aaron mon ami, mon sauveur, porte mon message… Fais en sorte qu’on vienne me libérer. Je t’en serai éternellement reconnaissante. Tu es mon seul espoir…
Élise
La lecture de ces deux témoignages me fait pleurer, encore une fois. Je suis secouée, quelle émotion ! Mes deux filles se rencontrent… Une situation tellement improbable, qu’elle relève du miracle. Mes bébés sont vivantes, bien vivantes, mais ailleurs…
Éléonore… elle aussi ! L’histoire de cette jeune fille est terrifiante. Son appel au-secours doit être entendu ! Nous en avons le devoir. Sa détresse est immense et me touche profondément. Il faut sauver cette si belle amitié qu’elle et Calie entretiennent par-delà la mort.
Je regrette tellement ne pas avoir su décoder les messages qu’elle nous a envoyés à deux reprises. Aurions-nous pour autant eu les moyens de déceler la maladie de Calie, alors qu’elle n’avait que trois ans ? Un parent n’a-t-il pas le devoir de dire à son enfant de se battre pour la vie, plutôt que de le regarder passivement mener à bout de bras une quête qui lui pompe ses dernières forces ?
La réconciliation de mes filles a dû faire tomber le dernier rempart qui retenait Calie de me parler directement. L’heure de notre rencontre, elle et moi, a sonné. Nous devons pouvoir nous parler, de vive voix… Nous avons à discuter du projet qui la concerne, de Éléonore, de Hope, de Serge, et d’un tas d’autres sujets, y compris de ce maudit silence capable de nous maintenir à l’écart l’une de l’autre.
Élise – Hope
– Hope ma chérie, au secours … Aide moi à parler à Calie. Parler, comme nous le faisons là, toutes les deux, ensemble, depuis toujours. Il y a des choses qui ne s’écrivent pas, et qui ne peuvent être dites que de façon orale. La plus belle émotion est celle qu’on partage face à face. Je veux vivre ça avec Calie, maintenant.
– Call me, call me on the line
Call me, call me any, anytime
Call me, call me I’ll arrive
You can call me any day or night
Call me
Mon aide pour quoi ? Tu crois vraiment qu’là, d’un coup parce que j’lui demande, elle va v’nir… ? C’est à elle d’faire le chemin. Et à toi, d’l’encourager. J’crois qu’elle est prête. Elle a juste besoin d’un dernier p’tit coup d’pouce. Elle n’a jamais été aussi accrochée à c’que tu fais, c’que tu dis. Écris-lui, parle lui, tu verras, elle te répondra… J’parie tout c’que tu veux !
– …!… Calie mon ange, c’est Maman… J’imagine que tu es là, devant moi ou à coté, curieuse et impatiente de m’entendre… J’espère trouver les bons mots, ceux qui apaiseront tes angoisses, et qui répondront à toutes tes questions. Je sais tout ce qui pèse sur ton cœur, et combien tu m’en veux pour mon absence, depuis toute petite. Il n’est pas facile d’expliquer que ce sacrifice était un acte d’amour. Un amour maternel si fort qu’il ne t’a jamais quitté, même si tu en as douté, parfois.
Ma maladie, mon état psychologique, est un voyage intime et personnel, qui malheureusement et involontairement interfère avec la vie des gens qui me sont chers. Je voulais t’épargner mes souffrances, ma dégénérescence, à toi mais aussi à ton père, et à tous ces gens dont le regard me stigmatisait et m’enfonçait chaque jour un peu plus dans ma folie. Tu me manques Calie… Tu me manques depuis la première seconde après mon dernier bisou, sur ton front, quand je suis partie.
Des excuses ne suffiront pas, je le sais. Ça ne suffira pas à effacer cette grande solitude, celle aussi qui fait mal lorsqu’on se compare aux autres. Je n’ai que mes regrets à t’exprimer, pour tenter d’alléger un peu ta souffrance. C’est peu, et dérisoire au regard de tout ce que tu as subi. Je ne cherche pas d’excuse, mais voici de mon côté comment j’ai vécu notre distance. Peut-être me trouveras tu quelques circonstances atténuantes. Je ne supportais notre séparation qu’en te voyant bien grandir, et moi aller de mieux en mieux. Ta soudaine maladie est venue remettre tout en question. Mon départ pour te protéger perdait tout son sens. Désormais je t’abandonnais, et dans un moment particulièrement difficile. Mon impuissance à t’aider et ma culpabilité m’ont tourné la tête. Puis tu es partie, définitivement… Je ne pouvais pas l’accepter, je n’y croyais pas… aujourd’hui encore ! Depuis cet événement, ma vie s’est écroulée, ou plutôt, elle a basculé dans quelque chose de mystique. Il y a eu d’abord cette voix… mais surtout cette présence que je sentais en moi, qui renforçait ma certitude que tu étais toujours là, quelque part, tout près. Mon intuition ne m’avait pas trompée. Seulement tu n’étais pas seule. Hope, ta sœur, était là aussi. Elle a curieusement commencé à me parler le jour où tu nous as quittés. Comment ne pas voir là un signe du destin.
Aux vues de mes antécédents psychologiques, je pensais que je m’inventais une image de toi pour me rassurer. Une image qui me confortait dans l’idée que tu n’étais pas morte. Une image qui m’a convaincue de garder ton corps intact, le temps de le réparer, pour que tu puisses le récupérer plus tard. Le temps a défilé, et cette représentation de toi a grandi. Je me suis pourtant aperçue très vite que cette image ne te ressemblait plus. Je lui ai même donné un autre prénom que le tien. Mais elle te ressemblait tellement… que… je n’ai eu d’attention que pour elle. Elle était vivante, elle, à sa façon. Je voulais tellement que ce rêve existe, que j’ai ignoré les messages que tu m’envoyais, pourtant écris de ma propre main. Je comprends ta jalousie pour Hope. Elle est légitime. Tu as mille raisons de m’en vouloir, même si à travers Hope c’est toi que je cherchais. Mon amour pour toi, ma chérie, n’a jamais cessé, il me dévore. Il est toujours là, intact et sincère. Comment te le montrer, te le prouver. Parle-moi Calie… Parle-moi comme ose le faire Hope depuis longtemps… Je te supplie à genoux mon cœur, il y a tant de temps et de choses à rattraper entre nous. Et tant d’évènements se précipitent… Parle-moi mon ange… Appelle moi Maman, encore une fois… Rien qu’une.
Calie – Élise
– Maman… ?
– Calie, ma fille, mon amour…
– …Maman, je… Tu m’as émue, émue aux larmes ! Je désespérais voir ce jour arriver… L’émotion m’en fait perdre mes mots… pourtant préparés depuis si longtemps. Je savais que ce moment allait arriver… un jour !
J’ai pardonné à Hope… Non… Je me suis excusée, non, non plus… J’ai demandé à … à ma sœur, de bien vouloir me pardonner ! Je me suis mal conduite avec elle. J’étais en colère. Toutes ces révélations… Elles m’ont permis de faire la paix, avec moi-même. C’est irréel… Je te parle, tu me parles, j’étais loin d’imaginer la chose possible, enfin comme ça, de cette façon.
Maman il y a un million de choses à se dire, comme avec Papa. Parmi elles… Il y a ces choses, que vous pensez bonnes pour moi. Mais vous pensez toujours et encore à ma place, sans me demander. Le temps a passé, j’ai grandi, et regardez : je suis toujours là ! Est-ce cela ma véritable destinée ? Est-ce votre culpabilité qui me retient ici ? Vous êtes-vous posés la question ?
Dan et Flo sont arrivés à nous faire faire un pas l’un vers l’autre, avec Papa. C’est bien, mais ce n’est qu’un début. L’essentiel n’a pas été dit, il est resté en magasin… Aide-moi à partir de là, Maman… Je ne sers à rien ici, mon avenir est ailleurs… Je le sais. Vous devez comprendre…
– Quitter vos costumes de Dan et de Flo !!! Calie, tu as raison, ce n’est qu’un début de rapprochement. Il faut vous entendre sur le fond désormais. C’est le moment de faire tomber ce fameux mur, à coup de masse. Augmentez l’espace du salon, ouvrez vos bras… Courez l’un vers l’autre !
– …Maman…
– Calie, ta voix s’éloigne… Reste… Nous n’avons pas parlé de ton réveil. Je veux le programmer au plus tôt, toutes les barrières tombent… Calie je t’en fais la promesse… Je vais te sortir de là, oui, maman va tout faire pour ça !