Réveillée en pleine nuit par les questions insistantes de Néha, Roxanne finit par se laisser convaincre de lui lire sa lettre, qu’elle avait froissée de colère la veille. Au fur et à mesure de sa lecture, Roxanne est bouleversée par l’émotion que transmet sa mère à travers ses mots. Seront-ils cependant suffisamment justes pour calmer sa colère, et comprendre le sacrifice de sa mère ? Vont-t-ils la sensibiliser davantage sur son avenir ? Auront-ils une incidence sur la relation qu’elle entretient avec Néha ?

5:00 am. Néha et Roxanne sont encore au lit, mais Néha est réveillée depuis un moment. Elle est agitée et finit par réveiller Roxanne.
Roxanne – Néha
- Si tu as envie de faire pipi, vas-y, mais arrête de bouger dans tous les sens comme ça, please !
- Tu ne dors pas, toi non plus ?
- Devine pourquoi !
- Mais… J’ai un truc que je comprends pas !
- Normal, la nuit c’est fait pour dormir !
- Oui, mais là on est toutes les deux réveillées ? Et… ça te concerne !
- Tu ne sais pas comment t’excuser de me pourrir mes dernières heures de sommeil ?
Néha tape à travers la couette sur la hanche de Roxanne.
- T’es pas ma vraie sœur… Ça se voit !
Roxanne capitule, et se redresse, tout en gardant la couette jusqu’au ventre.
- Nan, suis pas ta vraie sœur… Sinon on ne dormirait pas ensemble ! Et je ne te lirais pas une histoire tous les soirs… Tu veux la vérité ? Je suis ta mère !…
- Ben justement, c’est de ça je veux parler…
- Ah ! Je rigolais pour ta mère, c’était une blague… T’es trop belle pour que je sois ta maman !
Néha sourit, et vient se coller contre Roxanne.
- À ma vraie maman, je veux lui écrire une lettre, ou une chanson… Enfin pouvoir lui raconter une histoire… Et toi… T’as une lettre de ta vraie maman, et tu ne veux même pas la lire ! Pourquoi ?
- Parce que… Parce que j’étais en colère !
- Pourquoi ? Et là… Tu ne l’es plus ?
- Ma maman… Elle me demandait de parler aux arbres… et au ciel… pour quand ça n’allait pas, ou quand j’avais juste envie…
La voix de Roxanne devient hésitante, et chevrotante…
- Pi elle… En secret… Elle parlait sur internet avec Ramesh… Elle m’a pris pour une conne !
Néha enlace Roxanne et l’embrasse sur sa joue.
- Moi non plus, j’ai pas le droit d’aller sur les réseaux sociaux. J’ai même pas de téléphone portable… C’est pour ça je veux lui écrire à Maman !
Roxanne sourit. Et essuie une larme qui défiait sa tristesse.
- Néhamamour… T’es la meilleure des petites sœurs du monde… Je t’aime trop trop. Tu veux lui raconter quoi à Maman ?
- Une histoire… Pour lui donner encore plus envie de revenir… de là où elle est ! Et toi… Tu vas la lire ta lettre ?
- Oui, plus tard… Promis, je te la lirai.
- Pas maintenant ?
- Elle est… je crois que j’en ai fait une boulette dans le salon !
- Et moi… Je vois un papier sous la porte… Attends, je te l’amène…
En un éclair Néha court jusqu’à la porte, récupère une feuille un peu froissée, et ressaute dans le lit pour se recoller à Roxanne
- Merci ma Nenette… C’est une lettre magique. Regarde elle a d’abord été feuille, puis boulette, et maintenant : papier froissé ! Avant elle était colère, maintenant elle est…
- Amour ?
- On va voir mon cœur ! On va bien voir…
Roxanne regarde Néha le temps d’un sourire, puis commence la lecture.
Mon amour, ma très grande Indra.
Ces mots sont les premiers que je t’écris, et je suis vraiment très émue.
Il est bien plus facile de partager ses sentiments en pensée plutôt qu’avec des mots. Les mots sont imparfaits et s’interprètent trop facilement. Les sentiments, eux, sont purs et ne trichent pas. Ne crois pas qu’enlacer un arbre soit inutile et inefficace. Bien au contraire… Ta colère je l’ai ressentie bien avant les messages de Ramesh, et d’aussi loin que de l’endroit où je suis… de là d’où tu es partie… L’abandon, ta rencontre avec Florence, tes premières règles… tu as su me partager tout ça. Sans téléphone, sans internet… À ta façon, à notre façon… Je te répondais, pareil. Je sentais alors chaque fois ta tempête intérieure se calmer. Tu recevais mes messages… Pas avec des mots, mais avec des émotions. Celles que tu montrais, celles que les autres voyaient sur ton visage… Celles qui t’ont permis d’être accueillie dans cette famille formidable, et enfin, celles qui continuent à te guider. Je suis très fière de toi ma chérie.
Chaque jour qui passe, je souffre de notre séparation… Mais ton courage, ta détermination, ton grand cœur et la belle jeune fille que tu es devenue, tout ceci me conforte dans cette terrible décision qu’il a fallu prendre à l’époque. Tu méritais de vivre. Ici, des hommes, des femmes, des enfants ont été massacrés. Notre clan a été décimé, mais notre communauté continue d’exister, ailleurs. Tu es partie, pour mieux raconter, témoigner et dénoncer. Moi je suis restée, pour la mémoire, pour les ancêtres et contre la barbarie. Et puis seule, il est bien plus facile de se cacher, ou passer inaperçue. Grandir dans la guerre nourrit la haine, la violence et altère le jugement. Je t’ai laissée partir pour ne pas voir brûler ton âme ici, au milieu de ces horreurs.
Va en paix mon cœur, ma fille. Tu m’envoies encore de la colère, je le sens, et elle est légitime. Tu as découvert trop brutalement que Ramesh me donnait très souvent de tes nouvelles. Je l’ai remercié pour tout ce qu’il a fait pour toi, aujourd’hui. Tu as grandi si vite… Maintenant, si tu le veux bien, c’est à toi de prendre le relais. Je te laisse mon adresse email. Écris-moi, je te répondrai, dès que je peux… L’accès à internet, ici, est plutôt compliqué. Les rebelles surveillent les communications, et nous devons être prudents. Le risque de se faire repérer ou de mettre en danger les gens du village est à considérer.
Je t’aime plus que tout au monde, je t’embrasse,
Maman
Les mains de Roxanne tremblent légèrement. Elle ne peut plus détacher son regard de sa lettre. Elle mesure soudainement tout le courage qui a fallu à sa mère pour la laisser partir… Pour la sauver. La vie est cruelle pense-t-elle… Mais la lumière de certaines âmes la rend supportable, et parfois même belle. Elle voudrait pleurer… Mais pas devant Néha.
Néha – Roxanne
- C’est toi la colère !… Mais l’amour, c’est ta maman !
- Néha… Viens, on se recouche… Viens contre moi… Un jour, nous aussi, on sera mamans… Il faudra bien leur montrer à nos enfants, comment très fort on les aime.