La visite de Claire à Aléïc permet de dessiner un véritable projet pour Saint Camille, tout en lui ouvrant les yeux sur une autre réalité le concernant. Alors qu’Aisha donne les premiers signes de réveil, Claire s’efface pour laisser l’intimité de ce moment aux deux seules personnes pressées de se rencontrer à nouveau. En retenant Serge quelques minutes à l’extérieur, elle ose également lui parler de sa récente rupture, et le pousse à dévoiler ses sentiments pour Élise…

8h00 – Aléïc vient de déposer Néha à l’école. Chaque heure qui passe le rapproche désormais un peu plus du réveil d’Aisha. Il faut qu’il soit là lorsqu’elle rouvrira les yeux, mais aussi après.
Il redoute déjà le moment où il devra lui expliquer qu’elle ne devra pas bouger sa jambe, et restera probablement confinée dans cette chambre pendant plusieurs semaines. Il sait trop bien ce que c’est. Il a vécu ça. Elle, au moins, pourra mesurer la progression de sa guérison, se dit-il.
Il évalue le temps qu’il a devant lui, à toute une journée d’école. Il veut rendre l’environnement d’Aisha un peu plus supportable, lui trouver une télé, faire une vraie chambre à l’étage pour Néha, et travailler son dossier concernant l’achat de Saint Camille.
Il ne sait pas trop par où commencer. Il aimerait en parler à Ramesh. Il hésite, puis se décide à sortir, lorsqu’une voiture de la Croix Rouge se gare dans la cour. Une jeune femme en descend. C’est Claire…
Aléïc – Claire
- Bonjour Claire… Dan et toi, vous n’êtes pas ensemble aujourd’hui ?
- Si ?… Enfin non… Je viens en tant que chargée de projet Saint Camille…
- Ah ! J’allais sortir, mais… Il reste du café, tiède ?
- Merci, ça ira… Je voulais te voir, toi !
- Ah ? Un problème ?
- Oui… J’ai regardé ton dossier Saint Camille, avec Dan, chez lui, tu l’avais oublié.
- Et… Quelle tuile vas-tu m’annoncer ?
- Non, tout est bien fait…
- Mais ?
- Il manque l’essentiel !
- C’est à dire ?
- Fais-moi visiter, tu vas comprendre…
- Ok ?… Donc là où tu te trouves, c’est le couloir. Il conduit à une première salle de soin…
- Stop… Il est là le problème !
- Je ne comprends pas ?
- Sérieux, tu ne vois qu’un couloir, ici ? Mais tu y crois vraiment à ce projet ?
- Ben… Oui ?
- Alors tu ne le montres vraiment pas !
- Et… Avec qui je dois partager mon enthousiasme ?
- Avec toi ! Moi aussi je dois défendre ce projet auprès de ma hiérarchie… Moi tu vois, ici, je vois une file d’attente, des lits alignés sur le côté, ou encore des gens avec des blouses blanches…Et tu sais quoi ?
- Non, quoi ?
- À te limiter qu’à ce que tu vois, tu vas finir par te faire voler ton idée de départ. Ce centre que tu veux ouvrir, c’est avant tout pour tes amis underground ? N’est-ce pas ?
- Euh… Oui, enfin, s’ils en sont la principale source de financement, c’est un peu normal. Non ?
- Mais toi, bon sang… Aisha, Néha ? Perso, tu fais tout ça pour qui ? Pour Quoi ?
Aléïc se frotte le front. Il cherche une réponse crédible.
- Je vais sans doute décevoir, mais… Je ne suis pas l’entrepreneur qu’on espère ! Je suis qui pour promettre des choses dont j’ignore fondamentalement les mécanismes. Chaque petite pierre qui me tombe du ciel permet de construire l’édifice, mais je n’en suis pas l’architecte… Au moindre coup de vent, tout menace de s’écrouler. Je ne suis personne, Claire… Personne, tu entends ?
Claire laisse retomber l’émotion avant de poursuivre…
- Tu as un cœur Aléïc. On l’entend quand tu parles. Tu es quelqu’un de vivant…
- Ça ne fait pas tout ! Légalement, je n’existe pas… Je suis comme les autres.
- Renonces-tu avant de chercher ?
- Chercher où ? Et quoi ?
- Tu avais fait don de ton corps à la science. Un mort laisse bien plus de paperasse qu’on ne s’imagine…
- Mais Serge dit que…
- …Que si on ne demande rien, on n’obtient rien ! Tu imagines ce que cela signifie pour Aisha et Néha, si tu es bien français ?
Aléïc accuse le coup. Il s’imagine un instant avec des papiers, peut-être même marié. Il laisse glisser son dos contre le mur, jusqu’à s’assoir par terre, dans le couloir… Claire s’accroupit devant lui.
- Ferme les yeux, Aléïc… Imagine maintenant ce lieu transformé… Tu le vois ?
- Un peu… Il y a du monde… Trop, il faut mieux organiser l’accueil…
- C’est bien, oui… Continue.
- Aisha… Il faut la monter à l’étage…
Aléïc ouvre les yeux. Il se relève, aidé par Claire.
- Les soins en déambulatoire seront au rez-de-chaussée, les chambres pour les patients en observations au premier et… On peut séparer le bâtiment en deux pour…
- …Je veux bien de ton café tiède… On va écrire tout ça sur le papier, ensemble. Tu veux ?
- Merci Claire… Claire ?
- Oui ?
- Mon identité, la vraie, tu penses vraiment qu’elle se trouve quelque part dans des archives ?
- Elle s’y trouve, Aléïc… Le problème sera juste, de te ressusciter administrativement !
Deux heures passent. L’expérience de Claire en milieu hospitalier, conjuguée aux souvenirs implantés dans la mémoire d’Aléïc, ont permis d’élaborer une première ébauche de ce à quoi Saint Camille devra ressembler. Si ce qu’ils ont écrit ensemble n’est peut-être pas encore parfait sur un plan fonctionnel, il devrait être suffisant pour présenter une vision claire du projet, et convaincre la mairie de les laisser acquérir les bâtiments.
Claire range les feuilles manuscrites dans son sac, après qu’Aléïc les ait prises en photo avec son téléphone. Il raccompagne Claire à sa voiture quand soudain, un grand bruit venant du fond du couloir, vient rompre le calme pesant qui régnait jusque-là. Aléïc se précipite, suivi par Claire.
- Ça ne peut venir que de la chambre, viens… Là, la perf… elle par terre !
Aisha semble encore endormie, malgré ce qu’il vient de se passer. Claire regarde immédiatement si l’aiguille dans le bras d’Aisha n’a pas été arrachée dans la chute. L’aiguille est bien présente, mais le tuyau est en tension. Aléïc relève le support métallique à roulette auquel est toujours attachée la perfusion d’hydratation. Il vérifie sa respiration… Son rythme cardiaque est peut-être un peu plus élevé que d’habitude. Que s’est-il passé ?
- Ce n’est pas un courant d’air, le responsable. À quoi penses-tu, Claire ? Un geste réflexe ? Est-ce possible ?
Claire s’approche d’Aisha, lui pose sa main sur son front, puis sur son cou. Elle prend ses pulsations. Elle sourit, puis lui prend la main.
- Approche toi…
- Alors ? Ton avis ?
Aléïc guette le moindre petit mouvement qui pourrait rendre ce retour en pleine conscience un peu plus net. Un moment, il semble même avoir perçu une paupière légèrement trembler.
- Ce n’est pas non plus un fantôme…
Claire pose alors la main d’Aisha dans celles d’Aléïc, puis doucement lui annonce.
- Elle se réveille… Souhaite lui la bienvenue.
Claire se recule, Aléïc s’assoit sur le tabouret près du lit, les yeux humides.
- À quoi vois-tu ça ?
- Sa main… Elle n’est pas inerte ! À ton tour, ressens la… Envoie lui un message.
- Il faut que j’appelle Serge.
- Donne-moi ton tel, je m’en occupe.
Claire se retire dans le couloir pour appeler directement Serge. Puis elle sort s’asseoir sur les marches de l’entrée, jugeant que l’évènement qui est en train de se produire n’appartient qu’à seulement deux personnes.
Quinze minutes plus tard, Serge arrive, et arrête sa voiture au plus près des marches, sur lesquelles Claire est toujours assise en plein milieu. Serge la salue en cherchant à forcer le passage. Claire sans se pousser lui répond.
Claire -Serge
- J’ai fait ce que m’a demandé Aléïc…
- Quoi donc ?
- Vous appeler !
- Vous avez bien fait… Voulez-vous bien me laisser passer maintenant, s’il vous plait ?
- Vous… Elle va bien, et… Vous ne voulez pas les laisser se rencontrer… à nouveau ?
- Mais si…
- …Si quoi ? Un couple n’a pas besoin d’un peu d’intimité parfois ? D’être l’un avec l’autre, autant physiquement qu’en pensées ? Vous voulez leur polluer ce moment ?
Serge capitule. Il pense à Élise, à tous ses actes manqués, et son absence auprès d’elle. Il s’assoit une marche plus basse que Claire. Serge regarde ses pieds, en silence. Claire regarde Serge. Elle hésite… Puis ose…
- Dan m’a appris pour Élise…
- Ah ! Les potins vont bon train !
- Élise est un potin pour vous ? Désolée, pardon. Vous avez raison, cela ne me regarde pas…
- Je voulais dire… Non rien ! Rien n’est définitivement acquis… C’est la leçon que je retiens !
- Il n’y a que la leçon vous voulez retenir ? Grrr, encore mille excuses, ça m’a échappé…
Serge se lève. Marche quelques pas vers sa voiture, puis fait demi-tour.
- Vous savez ce que je pense ?
- Pas certaine de vouloir le savoir, mais bon…
- On ne peut pas être compétent partout… J’accepte, moi, mes faiblesses, si c’est pour encore mieux me concentrer sur ce que je sais faire vraiment.
- Égoïste !
- Quoi ?
- De quoi avez-vous si peur pour sortir une telle ânerie ?
Serge fait les cent pas devant les marches en cherchant des arguments. Claire enfonce le clou.
- À vos yeux, Élise ne serait-elle qu’une conquête ? À laquelle vous vous seriez seulement habitué ? À quel rang reléguez-vous les sentiments dans toutes vos compétences ?
- Bon, vous allez me laisser passer maintenant ?
- Je ne suis pas si grosse… Mais votre orgueil, lui…
- J’aime Élise… et je l’aime encore… Voilà, c’est ça que vous vouliez entendre ?
Claire sourit, se lève, silencieuse, et cède le passage à Serge.
Il arrive dans la chambre. Aléïc est au chevet d’Aisha, et fait son compte rendu à Serge.
- Elle a ouvert les yeux… Puis les a refermés. Elle m’a reconnu, je crois. Elle est bien là, mais derrière une vitre invisible qui nous sépare d’elle. Combien de temps crois-tu que ça va prendre, pour la voir arriver jusqu’à nous ?
Serge vérifie brièvement les constantes d’Aisha, puis s’adresse à Aléïc tout en poursuivant son examen.
- Ce que j’ai raté avec Élise… Ne fais pas la même erreur… Sois là, présent, à côté d’elle… Maintenant, c’est la seule thérapie qui vaille.
Il pose une main sur l’épaule d’Aléïc, puis sort de la chambre sans dire un mot de plus. Dehors, Claire est déjà repartie. Il respire profondément, et décide de marcher un peu avant de reprendre la voiture.