Awira, une femme persécutée pour son appartenance ethnique, raconte la fuite de sa communauté et la douleur de devoir se séparer de sa fille, pour la protéger. Consciente que l’exil présente aussi d’importantes difficultés à surmonter, elle prend la précaution de choisir à sa fille un prénom plus occidental, et de la confier à un couple qu’elle devra accepter comme ses nouveaux parents…

Awira
Je m’appelle Awira. Je suis née il y a une trentaine d’années, à un endroit de la planète qui ne m’autorise malheureusement pas à en revendiquer une quelconque appartenance ! Et c’est là tout mon malheur… Ce à quoi je suis confrontée aujourd’hui est un désastre humanitaire. Pire, en remontant dans l’histoire, il est évident que ça allait arriver un jour !
À l’origine des temps, les préoccupations des peuples étaient déjà différentes. Tandis que certains s’affairaient à guerroyer pour s’approprier de nouveaux territoires et étendre leur pouvoir, d’autres, comme nous, vivaient paisiblement, profitant de l’espace et des ressources saisonnières que la nature leur offrait. Seulement, ceux qui considèrent que conquérir est une force, et la paix une faiblesse, ceux-là mêmes qui ont tant souffert en perdant plus de vies humaines par les armes que par la maladie, cultivent le souvenir de ceux qui se sont battus pour conquérir un pauvre morceau de planète. Le prix d’une forteresse territoriale, qui appauvrit les sols, limite l’échange culturel et ferme les esprits, est celui du sang et des larmes.
La douleur engendre l’amertume, l’intolérance et la rancune. Mais d’où vient cette violence que toutes les religions condamnent ?
A-t-on le droit de tuer au nom d’une appartenance ethnique, territoriale ou religieuse ?
C’est malheureusement la terrifiante pratique que l’humanité a choisie pour se partager le monde, la morale et les richesses. C’est hélas la douloureuse raison qui me pousse à faire ce qu’une mère redoute le plus au monde…
Les peuples sédentarisés ont fini par oublier leurs limites. Les villes grandissent sans fin. La nature doit produire toujours davantage… Tous les cycles vitaux nécessaires aux espèces végétales et animales pour se régénérer sont piétinés.
Mes yeux pleurent en regardant l’humanité détruire tout ce qu’elle touche. Quel affreux exemple donne-t-on au monde animal.
J’appartiens à une minorité pacifique, au milieu d’un peuple gouverné par des fous. Mes prières souhaitent à chacun de vivre en paix, et dans le respect de l’autre. Mais ici, penser différemment est un délit. Pour des raisons futiles notre communauté est persécutée. L’extrémisme de certains nous a radicalement désignés comme peuple à éliminer, pour s’emparer de notre seule richesse, notre forêt.
Toute cette violence nous oblige à fuir, sans attendre. À aller mendier l’hospitalité dans des pays aussi éloignés en distance, que leur culture l’est de la nôtre.
Partir n’est pas un choix… Survivre est un devoir, pour nous, mais aussi pour notre culture, notre identité ethnique.
Entreprendre un si long voyage exige des sacrifices. Et pour moi, aucune mère au monde n’est préparée à celui-là. Mon mari n’est hélas plus là pour nous protéger. Son absence nous expose encore davantage, ma fille et moi, à la folie des enragés. Notre vulnérabilité ne réside pas seulement dans le fait de ne pas être accompagnées par un homme: seules, nous serions considérées à certains endroits comme impures. L’esclavage est hélas une menace bien réelle.
Nous devons voyager séparément. C’est une question de sécurité. Mais fuir, c’est aussi donner raison à l’injustice et au mal. C’est accepter que l’histoire ne mentionne jamais notre existence, et nous efface.
En partant vers l’ouest, rebaptiser mon enfant d’un prénom qui sonne un peu plus occidental me semble une précaution supplémentaire, un moyen pour brouiller les pistes.
Il est bientôt l’heure. La mort dans l’âme, je passe aux toutes dernières recommandations:
– Ma chérie. Ma très belle. Tu répondras désormais à ce doux prénom que j’ai choisi pour toi : Roxanne. C’est très important. Tu t’en souviendras ?
– Si la providence nous réunit un jour dans un pays moins barbare, alors seulement, à partir de ce moment-là, tu seras libre de reprendre celui avec lequel tu es née.
– Tu as cinq ans, et tu es déjà prête à vivre une grande aventure.
– Je te confie à ton oncle, Ramesh, le frère de papa. Il sera ton tuteur. Lui et sa femme n’ont jamais pu avoir d’enfant. Ils nous ont déjà aidés dans nos moments difficiles. Ils t’ont toujours aimée comme leur propre fille. Je leur fais entièrement confiance. Accorde-leur la tienne. Considère-les comme tes nouveaux parents. Ensemble, vous formez une vraie famille aux yeux du monde.
– Je ne t’abandonne pas pour autant. En pensée, nous serons toujours ensemble, l’une à côté de l’autre, comme toujours.
– Lorsque tu seras triste, parle au ciel, je t’entendrai. Nous nous retrouverons ailleurs, plus tard. Mais je ne peux pas te promettre quand.
– Je t’aime ma fille. Je t’aime… Emporte dans tes souvenirs ces doux baisers.
– Allez… Tu dois partir maintenant.
– Que toutes les divinités de la nature t’accompagnent pour ce long voyage, et que nos anciens, là-haut, te guident.