R9 – Chaman

   À des milliers de kilomètres, Awira parle au ciel comme si sa fille pouvait encore l’entendre, et choisit de rester pour préserver la mémoire de son peuple. De son côté, Roxanne, aphone et bouleversée, cherche désespérément un signe pour savoir si elle doit fuir ou enfin rester….

Quelque part au milieu de la forêt, sur un autre continent, une mère enlace un arbre pour s’adresser à sa fille.

Awira

Roxanne, ma petite fille, mon ange, il ne se passe pas une journée, une heure, une seule seconde, crois-moi, sans que je pense à toi. Même loin, je sens ta présence, tout près, jusqu’au plus profond de mes entrailles… Je ressens ce que tu ressens. Je ne peux pas expliquer, mais comme dit le chaman, toute la nature est interconnectée. Alors, je te parle, souvent, à haute voix pour que dans tes rêves tu m’entendes.

Rien n’est facile ici, tout est menace silencieuse, surtout pour une femme seule. Je dois me méfier des regards étrangers, des oreilles indiscrètes, et de certains de mes comportements. Une femme isolée qui se parle à elle-même, est une maladie que certains pourraient croire contagieuse.

   Tu grandis ma toute belle, un peu plus chaque jour, et je t’imagine si bien. Tu as douze ans et demi aujourd’hui. C’est ton demi-anniversaire. À ton âge on change tellement rapidement. C’est à cette période que mes premières menstruations sont arrivées. Un moment de bascule dans une vie. On devient femme, l’enfance s’éloigne, l’adolescence s’annonce, pleine de promesses et de bouleversements. Je ne suis pas là pour t’accompagner, hélas, mais je sens qu’une étoile bienfaitrice veille sur toi. Associée au courage dont tu as fait preuve pendant ce très long et difficile voyage, tu as en toi une force immense, capable de surmonter toutes les épreuves.

Un coup dur, tu en as connu un sérieux, très récemment. Je le sais, même si j’en ignore tous les détails. Une grande tristesse m’a envahie un soir, sans prévenir, alors que rien autour de moi ne l’expliquait. Ton cœur m’appelait. Il hurlait sa douleur et sa solitude ! Je suis allée en forêt, enlacer un arbre, comme pour te serrer dans mes bras, et j’ai prié de toute mon âme pour que le ciel te vienne en aide.

Tu es vivante mon cœur. La tristesse, la colère, mais aussi l’espoir et la joie, sont des sentiments puissants, capables de traverser les frontières et de nous interconnecter, toutes les deux. J’ai pris une décision ma toute tendre… Je me dois de rester ici, de me battre, sans violence ni haine, pour que la mémoire de nos ancêtres survive. Notre communauté est menacée de s’éteindre, et l’humanité s’appauvrit avec elle. Si un jour tu vis parmi des enfants différents de toi, n’oublie jamais que leurs différences seront aussi une richesse pour toi. C’est ainsi que survivent les peuples : en se rencontrant, pas en s’effaçant. Le soleil ne brille jamais de la même façon, du bout à l’autre de la planète. Nous ne serons jamais tous pareils. C’est une réalité bien trop souvent oubliée.

Le cynisme et la cruauté n’ont pas de frontière, ma fille. Le monde est en danger, mais l’espoir existe. La nature un jour finira bien par tous nous rassembler. Continue à parler aux arbres mon ange. Parle-leur d’amour, et l’air qu’on respirera deviendra beaucoup plus pur. Ensemble, nous pouvons réveiller les consciences. Je t’aime fort…

En France, dans le jardin d’un pavillon en banlieue parisienne, une jeune fille enlace un arbre, lui parle à voix haute, et tente de délivrer un message à sa mère…

Roxanne

– Maman ? C’est moi. Je ne comprends plus rien. Je suis aphone. Je ne sers à rien ici. Ils ne veulent même pas que je travaille pour eux. Pourtant, ils souhaitent quand même me garder… Pourquoi ? Tu m’as dit de parler au ciel quand ça va pas… mais c’est pas facile d’y entendre ta voix, avec tous ces nuages ! Je sais que t’es là, avec moi. L’étoile, l’autre nuit… c’était toi, hein ? Là il fait jour. On fait comment ? Y’a urgence… Je pars ? Je pars plus ?… Dis-moi !

– Une dame va venir demain. Je vais devoir répondre à ses questions. Daniel dit que c’est pour m’aider… Qu’elle commence par me ramener ma famille alors !… et aussi mes amis disparus. Où sont-ils maintenant ? En prison ? Si je parle à cette dame, est-ce que Florence et son papa vont disparaître, eux aussi ?

– Le papa de Florence m’a prise dans ses bras… Je l’ai serré fort contre moi. C’est mon cœur qui voulait. C’est pas bien ! Ça ne se fait pas, ça, chez nous. Je lui ai manqué de respect… Mais j’ai pas pu me retenir. Maman, c’est quoi le plus fort : le cœur ou la tête ? Est-ce qu’on peut choisir ?

– Je fais quoi maintenant ? Il va m’arriver quoi encore ?

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