Florence, Roxanne et Dan tissent un lien de plus en plus fort, entre rires, tendresse et confidences sur leurs blessures passées. Ensemble, ils affrontent les fantômes du passé pour mieux construire un avenir commun fondé sur le savoir, la tolérance et la transmission…

Roxanne marche à côté de Florence sur le trottoir, un sourire permanent aux lèvres qu’elle n’a pas quitté depuis le collège. Elle s’est laissée prendre la main par Florence, et, toutes deux dans leurs pensées, rentrent à la maison sans chacune avoir prononcé un seul mot.
À peine la porte refermée, Roxanne se précipite vers Dan. Sans pouvoir encore lui expliquer son enthousiasme, elle lui fait un rapide câlin, puis s’installe sur le canapé avec son sac. Florence l’observe, comme un petit oiseau qui vient de sortir de sa cage…
Florence
Roxanne est sur son nuage… Elle semble vouloir dire merci à la terre entière ! Y compris à mon père avec ce câlin… L’école, c’est ce qu’elle devait attendre le plus au monde. Être comme tout le monde, surtout. Papa est largué… Il se demande quoi, mais comme il nous voit sourire toutes les deux, il doit comprendre que tout s’est bien passé. Du coup, lui aussi il se met à sourire… Mais à la différence qu’il a hâte qu’on lui raconte. Je vais m’asseoir sur le canap d’abord, avec Roxinnette… Il y a des moments comme ça, où le silence fait du bien…
Dan – Florence
– On m’expliquera plus tard ?
– Roxanne est admise au collège…
– Mais c’est une super nouvelle, ça ! Elle commence quand ?
– Lundi, avec un test de niveau.
– Ça veut dire… qu’elle va rester un petit moment chez nous…
– …Si personne ne la réclame, comme tu as dit à la dame de la Croix-Rouge !
– Si personne ne l’a déjà inscrite à l’école, il y a des chances qu’on ne la réclame pas tout de suite !
– Pas faux ! Donc mon exposé… Je suis vraiment obligée !
Dan part à la boîte aux lettres chercher le courrier. Florence continue à parler toute seule, face à la télévision éteinte, en se fichant de qui la regarde et qui l’écoute…
Florence
– Je ne sais vraiment pas par où commencer ce truc que me demande la « principo ».
– Je ne vais tout de même pas me plonger le nez dans tous les textes qui autorisent ou non un enfant à aller à l’école ? Si ? C’est relou ! Lire à l’oral des règlements, des décrets ou des lois, ça va endormir tout le monde !
– Franchement… J’ai envie d’un truc plus stylé, genre, que tout le monde se sente concerné, et commence par changer leur regard sur l’affaire.
– J’ai envie de porter un message… Ouais, c’est ça, un message de tolérance et de paix.
– Roxinnette ? C’est quoi pour toi, qui t’énerve le plus dans la vie ?
Roxanne sort de son sac, étrangement épaissi, son fameux cahier magique. Elle sélectionne la couleur verte sur son stylo de l’espace, puis se met à écrire :
Le truc le plus injuste sur terre, c’est que même si tu as la connaissance, quelqu’un qui est plus fort que toi physiquement, s’il veut, il t’écrabouille ! Et ça veut dire que… le pouvoir, c’est avoir des muscles plutôt de la cervelle. Alors pour moi, le pouvoir est l’ennemi du savoir, car il te dira toujours quoi penser !
Florence, je veux participer à ton truc. J’ai des choses à dire. Comme… Le savoir, c’est apprendre ce qui est utile à l’humanité, toute race, religion et territoire confondu… Ça doit rassembler les peuples, tout le monde… Et les écrabouilleurs doivent retourner à l’école !
Plus on grandit, plus on s’éloigne de la vision de ce qui pousse par terre, et qui nourrit la planète entière. Grandir nous éloigne de l’essentiel… C’est complètement idiot, mais c’est vrai !
Florence, le problème, ce n’est pas d’aller à l’école ou pas… C’est ce que chaque pays autorise ou non à apprendre à ses enfants.
Florence
Pour lire son cahier posé sur ses genoux, je suis obligée de me pencher. Je profite de son épaule pour y poser ma tête. La curiosité me démange d’explorer son sac à l’embonpoint soudain. Je glisse une main furtive sous ses bras, pour entre-ouvrir un peu plus son sac. La réaction est immédiate, elle le referme en y posant une main ferme.
Oups… chasse gardée ! Le message est clair, c’est chez elle.
Puis, elle me regarde, soupire doucement, et retire sa main. Feu vert ! Il y a une pile de petits cartons découpés. Je les tire délicatement, puis me redresse pour en lire les inscriptions. Il y a : « Merci » ; « Bonjour » ; « Je m’appelle Roxanne Volti » … Mais aussi … Ses joues rosissent… « Je t’aime » ; « c’est délicieux » ; « je n’aime pas » ; et, dessiné et très bien fait… un doigt d’honneur ! Je rigole. Elle est top cette fille. Elle mérite une bise sur la joue. Je fais semblant de lui mettre ce doigt dans l’oreille. Elle pouffe de rire. On rit ensemble !
Deux heures plus tard, Roxanne a disparu de la maison. Inquiète mais pas encore en panique, je demande à mon père…
Dan et Flo
– Papa, elle est où Roxanne ?
– Elle a … Comment tu dis ? Un crush avec le marronnier ? Elle l’enlace depuis au moins dix minutes.
– J’y vais…
– …Non, attends. On ne sait rien de ses croyances, ni de sa culture, de sa vie, son histoire. Ça ressemble à une prière, elle a besoin d’être seule. Je te rassure, elle est entre de bonnes branches !
Roxanne
Amma, je m’appelle Roxanne Volti maintenant. J’habite une maison. Une vraie. Daniel Volti et sa fille, Florence, m’ont recueillie. Ils ont même appelé la Croix-Rouge pour m’aider à régulariser ma situation. La semaine prochaine je vais à l’école. La même que celle de Florence. Je suis inscrite.
Amma, je dois te demander un truc important. Papa est parti alors que j’étais toute petite. Je n’ai plus de tuteur, plus de famille proche autour de moi, plus personne à aimer. Daniel se conduit très bien avec moi. Il est doux, attentionné, il me protège. Je… Je te demande la permission de l’aimer… comme… comme un papa !
Réponds-moi, réponds-moi vite s’il te plait. Je t’aime Amma.
Florence
À chaque jour de nouvelles surprises, de nouvelles habitudes, ces doux changements qui embellissent une vie. Roxanne semble décidée à ne pas se faire voler la place… de préparatrice de petit déjeuner. Ce matin encore elle attend, debout, que la paresse matinale de mon père et la mienne s’épuise. Je descends la première, bien après elle ! Une fois assise devant mon bol, une bise sur ma joue me souhaite le bonjour. Encouragé par l’odeur de café et de tartines grillées, mon père daigne sortir du lit et nous rejoindre. À peine assis, elle lui claque la même bise de bonjour sur sa joue. Depuis quand je n’ai pas fait la bise à mon père, moi ? Depuis quand ne suis-je plus une enfant ?
Dan
Cette petite est délicieuse et attachante. Elle me défie en toute innocence dans mon rôle de père ! Comment lui rendre son affection sans maladresse ? Je retrouve Florence toute petite. Quel dommage de ne pas avoir su mieux profiter de ces petits gestes affectifs, si doux.
Roxanne
Je me sens bien ici. Mais une partie de moi est restée dans mon village de fortune. Le long de ces vieux rails, au bout desquels mille rêves nous attendaient. Il est certainement détruit aujourd’hui, mais il faut que j’y retourne. Pour montrer mon école à moi, à Florence, la bibliothèque du quartier. Je veux dire à Florence, à son père, que… les fantômes dans mon cœur, ils sont là, ils ne veulent pas qu’on les oublie. Florence ne m’a pas encore parlé de sa maman. Je ne lui ai pas parlé de Amma.
Dan
Sous l’insistance des filles, je me suis laissé convaincre de les accompagner, ce dimanche, à l’endroit où Florence a trouvé Roxanne. À l’endroit où elle a vécu. Nous voyageons en métro, comme Florence ce mardi-là, le jour où elle a ramassé un ange blessé tombé du ciel.
Roxanne
Les gens ne me regardent plus comme avant. J’appartiens à la foule. Je tiens la main de Daniel, on ne sait jamais. La lumière a changé, elle est moins froide. Les gens ont des visages. Je ne regarde plus les couloirs et les escaliers. Je lis les pubs sur les murs qui défilent. Ce voyage me paraît presque agréable. Le métro n’est plus une zone de danger. Mes sens sont au repos.
Florence
On arrive à la ligne de chemin de fer désaffectée. Roxanne marche devant, seule. Je… je prends la main de mon père. Ça faisait longtemps… On la suit, le cœur tambourinant sans doute autant que le sien. Elle s’arrête, exactement là où je l’ai trouvée, endormie, épuisée. Elle s’agenouille, et parle à la terre, tout bas. Je la laisse un instant, et me rapproche. Mon bras sur ses épaules je l’aide à se relever.
– Je suis là maintenant, Roxanne… On est là, tous les trois.
Cette fois nous continuons, ensemble, main dans la main. Les ornières sur le chemin sont de plus en plus profondes. Des engins lourds sont passés par là. Au bruit sourd des moteurs qu’elle doit encore entendre, elle s’élance devant en courant. Nous la suivons des yeux. Elle s’arrête net. Nous y sommes.
Roxanne
Tout a disparu, mais tout est encore là. Les odeurs, les souvenirs, les fantômes… Les trains qui n’arrivent jamais. Mes yeux se remplissent de larmes. Je ne cherche pas à les retenir. Le froid, l’incertitude du lendemain, la précarité, les faux espoirs, tout ça coule sur mes joues. Et s’en va.
Le terrain est désert, la nature va reprendre ses droits. Je peux refermer le livre à présent. Je veux voir la bibliothèque, maintenant…
Dan
Roxanne nous partage sa vie passée. Elle nous sort de notre univers bourgeois, pour nous confronter à une réalité brutale, que personne ne veut voir. Des gens invisibles vivaient là. Elle en faisait partie. Les siens ne sont plus là, et elle, est bien présente, vivante, au milieu de ce village fantôme. Nos yeux préfèrent fixer ce qui fait rêver, ou qu’on ne possède pas encore. Pas ce qui dérange. Sa solitude me transperce le cœur. Je me baisse à sa hauteur, et la serre contre moi. Très vite rejoint par Florence. Ce câlin à trois, c’est un pacte précieux scellé entre nous.
Nous arrivons devant la bibliothèque municipale. Elle est fermée. Un sans-abri est allongé devant son entrée, sur un carton. Roxanne se précipite vers lui. Le connaît-elle ?

Florence
Roxanne nous a emmenés à sa bibliothèque. Elle est fière. Ce lieu représente véritablement un pont d’un monde à l’autre, qu’elle a su courageusement traverser pour apprendre, seule. L’entrée, bien que fermée, est hélas obstruée par un clochard qui dort là. Roxanne, sans se soucier de la saleté ni probablement des odeurs, s’accroupit auprès de lui. Et là, un mini miracle se produit. Un son mélodieux sort enfin de sa bouche. D’un tout timide filet de voix elle chante, dans un langage inconnu.
नीनी बाबा नीनी
मक्खन रोटी चीनी
मक्खन रोटी हो गया
सो जा बाबा सो जा
मेरा बाबा सो जा
नीनी नीना बाबा सो गया गया
Dodo, bébé, dodo
Du pain au beurre et du sucre
Le pain au beurre est prêt
Dors, mon bébé, dors
Mon bébé s’endort
Dodo, dodo, mon bébé s’est endormi
L’homme se réveille. Il lui offre un sourire aux dents mal alignées. Surpris par notre présence mais pas affolé, d’un regard bienveillant, il semble vouloir nous confirmer que la bibliothèque n’ouvrira pas aujourd’hui. Il nous salue en portant deux doigts à son front. Il n’a pas l’air méchant ! Mais pas certaine que lui, je l’aurais ramené à la maison !
Roxanne revient vers Dan et Florence, les larmes aux yeux.
Roxanne
– Daniel, Florence, cet homme m’a rendu ma voix… Cette comptine qu’Amma me chantait toute petite, est magique.
– La vie est belle, quand on a les yeux assez grands pour bien la regarder.
– On peut rentrer maintenant ? À la maison ?