Roxanne et Florence ont quitté le gymnase, et marchent dans le couloir du collège. Elles rencontrent une élève qui soulève la question de ce en quoi Roxanne croit, et si elle pratique une religion. Une fois rentrée à la maison, Roxanne s’adresse à sa mère à travers son arbre confident. Sa mère, Awira, lui répond…

Après leur présentation ce matin, au gymnase, Roxanne et Florence sentent que les regards sur eux sont un peu différents. À un inter-cours, l’après midi, elles croisent dans les couloirs une élève de troisième.
Une élève, Roxanne et Florence
– Roxanne, attends…
– Oui ? …On se connait ?
– Moi, oui ! Enfin non… pas vraiment. J’étais chez la CPE, l’autre fois, quand tu y étais… Moi, c’était pour une autre raison !…
– Tu y faisais quoi ?
– J’étais là, c’est tout !
L’élève de troisième tourne la tête et s’adresse à Florence
– Ce matin, au gymnase, tu as parlé de Mahir, Dmytro et Parwana… Ils sont toujours ensemble, je vois qui c’est… mais Indra, c’est qui ? C’est elle ?
Florence perçoit dans son ton, un peu d’arrogance. Elle hésite à lui répondre sèchement. Roxanne la devance.
– Je m’appelle en réalité…
Florence trouve enfin ses mots.
– …Roxanne, Roxanne elle s’appelle. Avec tous les téléphones qui ont filmé l’exposé, je pense qu’elle préfère buzzer sur Tik Tok avec The Police, le groupe, genre, la fille cachée de Sting, plutôt qu’avec La Police de l’immigration, en se faisant cueillir à la sortie du bahut. Tu comprends ?
Roxanne temporise.
– Roxanne est le prénom que m’a donné ma mère… Mais je m’appelle aussi Indra ! Ici, je dois m’appeler Roxanne Volti. Mais si tu veux un papier pour le prouver, je n’en ai pas !
– Et tu es musulmane, comme les autres ?
– Non, pas musulmane, mais j’ai un peu oublié ce que je suis vraiment… Et toi ?
L’élève de troisième hésite un instant, puis répond.
– Moi ? je suis normale… Je crois ! Baptisée, mais je ne crois pas en Dieu. Comme la plupart des élèves que je connais. La norme ici, c’est le nombre !
Florence sent venir une tentative de mise à l’écart de Roxanne. Elle intervient d’instinct, juste pour la protéger.
– Et quand dans le plus grand nombre, ils sont tous débiles ?…
L’élève de troisième ne relève pas. Roxanne sourit.
– …Laisse Flo… Et, pour toi… C’est grave de pas être normale ?
– Je sais pas ! Pour un normal, ne pas avoir à penser comment ressembler à tout le monde doit le rassurer !
– Tu es en troisième ? Tu t’appelles comment ?
– La 3 A… Et, Mélissa ! Ciao Rox.
Florence fulmine.
– Roxanne… Pas Rox. Ça t’écorcherait les lèvres ? Et moi c’est Florence… Merci de demander !
– Arrête Flo, elle n’est pas méchante. Je connais la méchanceté, il n’y en avait pas dans ses yeux… ni dans ses mots. Elle nous teste, c’est tout !
De retour à la maison, Florence voit Roxanne se diriger droit vers son marronnier fétiche. Elle lui propose de prendre son sac, puis monte dans sa chambre. Depuis la fenêtre et discrètement, elle continue de l’observer.
Florence
Moi je vais la baptiser Roxdranne, ma petite sœur… Roxanne et Indra mélangées ! Cette Melissa n’est pas plus normale que Roxdranne. D’abord, on ne va pas voir la CPE par normalité ! Roxdranne parle à sa mère, là, je suis sûre. C’est pratique, ça, de passer par un arbre qui lui, ne va pas te juger, et à qui tu ne risque pas de faire de la peine. On peut même l’enlacer en vrai. En vrai, il faudrait que cet arbre soit connecté au portable de Maman, pour moi ! À moi aussi elle me manque… et j’ai personne à qui en parler, vraiment !
Roxanne
– Amma je suis quoi, comme religion ? Nous croyons en quoi, nous ? Suis-je baptisée ? Je suis normale, ou non ?
– Je sais… je t’ai déjà posé la question mille fois, mais… c’est quoi, qu’on n’aime pas chez nous ?
– C’est quoi qu’il ne faut pas dire aux autres ?
– Pourquoi on doit fuir, toujours ?
– De qui on doit avoir peur ? Qu’ont-ils de plus que nous les autres ? Pourquoi Florence et Melissa sont belles et pas moi…
– Pourquoi la vie nous sépare ?
– Amma tu me manques !…
Florence
Ou là là, panique à bord… Roxanne se met à fondre en larmes et s’assoit au pied de l’arbre. Je ne peux pas la laisser comme ça. Quelle méchanceté lui a-t-il balancé, son arbre ? Je descends…
Arrivée à quelques mètres du marronnier, Florence tente de consoler Roxanne.
– Les arbres sont là pour décarboner l’atmosphère, tu savais ? Pas pour rendre les gens tristes… Qu’est-ce qu’il t’a fait celui-là ?
– Elle… elle ne me répond pas… Elle est trop loin… et plus le temps passe, plus elle s’éloigne. Pourtant, les racines de cet arbre… et celles de l’arbre de Maman, se rejoignent… Elles se touchent, elles s’enlacent… La terre est ronde, tout est connecté. Mais ce marronnier, lui, il ne comprend pas ma langue ! Il comprend rien, l’oreille dure comme du bois !
– Tu rigoles ou quoi, tous les arbres parlent « la nature ». Ferme les yeux. Je vais t’aider. Vas-y, pose-lui une question…
– Marronnier, il est où ton bouton pour appeler Maman ?
De l’autre côté, adossée contre le tronc, Florence répond d’une voix douce.
– Ma si douce Indra… Il n’y a jamais besoin de bouton, ni de téléphone pour appeler une personne qu’on aime. Tous les cœurs vivants sont connectés, puisqu’on respire tous le même air. Toutes mes feuilles sont autant d’antennes qui captent les émotions, les sentiments dans l’air, et que je redistribue lorsque tu me serres fort dans tes bras. J’ai bien senti tes larmes salées arroser mes racines. J’ai envoyé ta tristesse à ta maman, pour la prévenir… mais aussi, pour lui raconter tout le bien que tu fais ici, ton énergie, ton sourire, ta présence… Je lui envoie tout ça, à ta maman… pour la rassurer, mais surtout pour lui dire que tu vas bien.
– Marronnier… pourquoi tu parles avec la voix de Florence ?
– Je te l’ai déjà dit, jolie Indra, tous les cœurs qui s’aiment sont connectés. Celui de Florence est solidement accroché au tien… Alors, c’est normal que tu entendes sa voix !
Roxanne se déconnecte de son arbre. Elle sourit à Florence, puis part en courant vers la maison. Florence la suit en marchant, puis la découvre dans le salon, assise sur les genoux de Dan.
Florence
Tiens ? Mon père s’est transformé en marronnier ! Elle a sa tête contre l’épaule de Papa, en plus ! Je suis jalouse… ce câlin me revenait de plein droit ! Sans parler, mon père m’a volé ma dernière réplique ! Il l’embrasse dans les cheveux… Et moi, comme une conne je souris, sans comprendre ce que je ressens vraiment ! De la joie, de la jalousie… ou du bonheur à la voir fusionner dans notre famille ? Je souris à ce que je vois, c’est beau, c’est tout ! Roxdranne me rend heureuse…
Awira
Ma petite fille chérie, où que tu sois, tes pensées me parviennent. C’est une réalité brute et précieuse. Elles nous relient, toi et moi. Puisse le ciel et la nature te le faire sentir aussi fort que je le ressens, moi. Tes sentiments sont purs et si forts, qu’ils me bouleversent.
Aujourd’hui, dans ton cœur, Indra s’éloigne de toi, alors que Roxanne, elle, s’impose chaque jour un peu plus. Pourtant, le sang qui coule dans tes veines, lui, n’oublie pas ses origines. Il cherche à se souvenir. Je comprends… Je te perçois ma fille.
Nous appartenons à une communauté Adivasi. Ce mot signifie : « ceux qui étaient là avant ». Ceux qui vivaient au rythme des saisons, proches de la forêt, des collines et des rivières. Les anciens disent que les arbres sont nos frères, que les pierres ont des mémoires, et que les chants qu’on adresse aux esprits ouvrent des chemins invisibles pour nos âmes.
Toi, ma fille, tu es née de cette sagesse-là. Tu as grandi entre les bras de femmes qui dansaient pieds nus dans la poussière, et de grands-pères qui parlaient aux lucioles. Notre foi n’est pas un livre, ni un temple : elle est une respiration, une écoute, un respect du vivant.
La seule peur que tu dois avoir est celle de ne jamais pouvoir revenir dans ce lieu merveilleux, où tu es née. La méchanceté de certains nous prive aujourd’hui peut-être d’y habiter, mais elle ne peut rien contre les esprits de la forêt qui sont là, eux, depuis des millénaires.
Certains d’entre nous ont dû fuir, pour protéger notre histoire. Moi, j’ai choisi de rester. Pas par inconscience, ma chérie. Mais pour que les racines ne soient pas toutes arrachées. Pour que, quand tu seras prête, tu puisses revenir ici, quand tout sera redevenu calme, et te souvenir de qui tu es.
Tu n’as pas à choisir entre Roxanne et Indra. Tu peux être l’une et l’autre. Tu es le pont, ma fille. Tu es le chant qu’aucune frontière ne pourra jamais enfermer.
Va en paix ma fille, je t’aime fort.