R20 – Téléphone portable

   Roxanne, sans téléphone, se sent en décalage face à ses camarades hyperconnectés. Elle s’interroge sur l’amitié, l’identité et l’image de soi à l’ère des réseaux sociaux. Daniel l’invite tout en tendresse à cultiver sa singularité avant de céder au monde numérique…

Mélissa vante son téléphone à Roxanne

Dans les couloirs du collège, Roxanne passe devant Melissa qui, la tête orientée vers l’écran de son téléphone portable, relève soudainement les yeux…

Mélissa – Roxanne

– Hey Rox, salut, tu dis pas bonjour ?

– Bonjour Mélissa… Tu regardais ton tel… enfin je croyais !

– Ça doit être dur pour toi, l’école française ? Le niveau est sans doute plus haut que là d’où tu viens ?

– Je sais pas… Je n’allais pas à l’école. Mais ici, on m’a dit que j’avais un an d’avance. Alors ça va… Ah, non, sauf en français… Quand je suis en colère, je fais plein de fautes !

– T’avais des profs particuliers, c’est top ça ! Moi, en colère, c’est plutôt des gros mots qui sortent de ma bouche… C’est pas mieux ! Mais ça va, ce n’est pas souvent non plus !

– Quand tu me parles, tu regardes ton tel… J’ai un peu l’impression de parler au micro du couloir, là !

Mélissa relève ses yeux sans bouger la tête, et sourit.

– Tu ne me trouves pas plus jolie que le micro ?

– À qui tu parles d’autre, dans ton tel ?

– Mes followers, j’en ai plus de quatre mille… Sur Insta, Melistar, c’est moi… conseils beauté, mais surtout photos, tu veux le lien ? Attends, je te l’envoie !…

– Je n’ai pas de tel ! Et toi, tu n’as pas d’amis ?

– Hein ? Ma pauvre… Si tu veux survivre ici, il t’en faut un, rapide !

– Et toi ? Sans amis, tu vis bien ?

– Tu parles de… l’amitié biologique ? Pffff, t’y crois vraiment à ça ? De nos jours, c’est pas ça qui va te faire briller. Moi, sur le net je suis quelqu’un, une référence… tous les jours on me like, et j’ai de nouvelles demandes d’amis. Ils sont tous là, regarde, dans mon tel, avec moi H24. J’en ai partout dans le monde, peut-être même chez toi… Tu viens d’où déjà ?

– De la forêt !… J’aime ton idée d’amis bio, sans conservateur ! Moi je n’ai pas de tel, mais j’ai quatre vrais amis. Et Florence, c’est comme ma sœur. Quand t’es enfermée dans la petite boîte que tu tiens dans la main, tu ne peux serrer personne dans tes bras… Ça, tu devrais essayer un jour. Ça ne fait pas briller, mais c’est bon pour le cœur !

– Tu es une drôle de fille, Rox… Je t’aime bien. Préviens-moi quand t’auras ton tel !

– Oui, on se fera une visio dans ce couloir, et on se parlera en réel en même temps. Ce sera génial, comme ça on vérifiera si ça marche bien !

– Pffff, t’es nulle… T’as pas idée comme ça change la vie un tel.

– Je vois ça… Mélissa ?

– Quoi ?

– Fais pas attention, moi aussi je t’aime bien !

– Ok !

Roxanne et Florence se retrouvent à la sortie du collège. Sur le chemin du retour, elles discutent.

Roxanne – Florence

– Florence, tu as un compte Insta, toi ?

– Oui, non ! J’ai testé mais je n’avais rien à dire, alors je l’ai fermé !

– T’y crois à l’amitié bio ?

– La quoi ?

– Les amis, les vrais, ceux en chair et en os ?

– Oui bien sûr, si tu n’étais pas ma petite sœur, tu serais ma meilleure amie !

– Tu crois qu’un compte Insta, ça peut servir à quelque chose ? À un truc intelligent, je veux dire.

– Si tu cherches de l’intelligence là-dedans, tu risques d’être déçue !

– C’est mal fait, la vie. Moi, je dois tout faire pour rester discrète, alors que d’autres, pendant ce temps, ne pensent qu’à se montrer. Mélissa, elle existe auprès de plus de quatre mille personnes. Moi, c’est seulement quatre ! Cinq, avec Dan. C’est comme si elle était le soleil, et moi la nuit !

– Mélissa ? La pétasse de l’autre fois ?

– Dis pas ça… Elle est gentille, je t’ai dit. Juste qu’elle ne le sait pas.

– Sur son Insta, il n’y a que des photos d’elle, avec des commentaires à la con !

– Tu as été voir sur son compte ?

– Melistar, oui. Juste pour ne pas mourir idiote !

– T’es jalouse ?

– T’es folle ? …C’est le genre de nana à t’filer plein de complexes, t’as vu ses seins ?… Oui, bon, d’accord, ça m’énerve ! Mais ce n’est pas de la jalousie ! C’est de la crétinerie agressive, son Insta !

– Tu n’aimes pas la nature ?

– Si, pourquoi ? Quel rapport ?

– Mélissa, c’est un joli paysage à regarder !

– Le paysage… quand tu le regardes en photo, tu n’en as ni l’odeur, ni la température qui peut être glaciale, des fois !

– T’es un peu jalouse quand même ! Moi aussi, t’inquiètes…

Arrivée à la maison, Roxanne s’assoit direct à la table du salon où est installé Daniel.

Roxanne – Daniel

– Papa Daniel ?

Dan répond à Roxanne, sans lever les yeux de son ordinateur portable.

– Oui ? Roxanne, ma fille.

– Je peux t’appeler Papa Dan ? Tu peux m’appeler Rox, comme quand tu appelles Florence, Flo. Rox, j’ai regardé sur internet, c’est un petit renard tout mignon, dans un film Disney.

– Ok ! Papa Dan… pas de problème. Si tu m’avais proposé Rouky, ça aurait été non !

– Papa Dan ?

– Oui Rox chérie ?

– C’est vraiment cher, un téléphone portable ?

– C’est surtout cher en nombre d’heures qu’on y passe !

– Ah ! Et, à quel âge Florence a eu le sien ?

– Trop tôt, je pense…

– Papa-Dan… tu ne réponds pas à mes questions !…

Dan se redresse, et rabat l’écran de son ordinateur. Il soupire, regarde Roxanne d’un air attendri, et tente de la convaincre.

– Ma Roxanne d’amour, nous sommes encore un peu dans l’incertitude sur ta situation administrative. Je conçois que c’est un objet indispensable de nos jours, mais je vais te demander encore un tout petit peu de patience. Si la loi française doit nous séparer, je te promets de t’en offrir un, pour garder le contact… En attendant, avant de te voir complètement disparaître derrière ton petit écran, j’aimerais encore un moment profiter de tes jolis yeux, et ne pas les voir s’abîmer trop tôt.

– C’est combien de temps, un tout petit peu de patience ?

– C’est… Le temps de retrouver un autre boulot. C’est aussi… ne pas donner l’impression aux services sociaux qu’on t’achète avec des cadeaux. Et puis c’est le temps de consolider cette belle et vraie relation qui est en train de se bâtir entre nous trois. 

– Je ne sais pas comment dire, mais… Des fois j’oublie ma différence, mais là, il ne se passe pas trente secondes au collège, sans qu’un élève ne sorte son téléphone portable. Ils sont là physiquement, mais virtuellement, ils sont ailleurs. J’ai l’impression d’être le genre de fille, dans leur monde, complètement arriérée. Je me retrouve comme dans la forêt que j’ai fui, une fille des bois au milieu des réseaux sociaux !

– Indra Soren, mon cœur… Tu ne mesures pas la chance que tu as de ressentir une émotion en enlaçant l’arbre du jardin. Ta maman t’a appris la vie, la vraie, tu peux en être fière. Et puis j’aime te voir sourire lorsque tu lis, parler vrai avec les gens, ne pas tricher avec ton apparence. Rox chérie, tu crois vraiment que chercher à ressembler à tout le monde c’est ça la liberté ? Les réseaux sociaux, c’est comme un collier autour du cou. Au début, on croit que c’est juste pour faire joli… Et puis, un jour, on découvre qu’il y a une laisse attachée. Une laisse qui t’empêche de regarder plus loin que ton écran.

Roxanne, peu convaincue, monte dans sa chambre. Elle s’assoit à son bureau, et sort de son sac d’école son cahier journal. Elle l’ouvre à une nouvelle page, et sélectionne la couleur verte de son stylo.

Roxanne

Je m’appelle… Roxanne Indra Soren… Volti. La nature m’a offert le droit d’exister, mais dans un monde plein de technologie. Dans ce monde je suis une alien, encore plus qu’une étrangère ! Je dois faire de ma différence une force… Pour ne pas sombrer sous les réflexions malintentionnées, ou les jugements trop rapides. J’y arrive un peu, pour le moment… mais la pression est quand même forte. Combien de temps je peux tenir ? J’ai presque treize ans !

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