Roxanne vit un bouleversement intime. Privée du soutien maternel dont elle aurait eu besoin pour traverser ce cap, et hantée par un passé douloureux, elle est submergée par une crise de panique. Florence vole à son secours, l’enveloppant d’une tendresse presque maternelle — celle-là même qui lui avait manqué à ce moment de sa propre vie.

Florence
Le dimanche est, avec le samedi, le jour préféré de mon sommeil. Se lever en pensant que même dormir on arrive à s’en lasser, m’annonce un démarrage de journée prometteur. Sans regret, je quitte mon nid douillet tapissé d’une douce chaleur, et descends prendre le petit déjeuner.
Surprise : je suis la première à table. Une certaine fierté m’envahit. Pour une fois, j’ai réussi à griller Roxanne au réveil depuis qu’elle vit ici. Je prépare donc le petit déj, avec un sourire non dissimulé.
Comme à son habitude, mon père se lève au premier parfum de tartines grillées. Il arrive à table, tel un zombie, s’assoit, et tente une reconnexion minimale des neurones pour calculer comment il a déjà pu arriver jusque-là.
Un truc cloche ! Le sourire de Roxanne, sa bise matinale me manque. Le café n’est pas aussi noir que d’habitude. Les couleurs se mélangent. Un léger vertige me casse l’enthousiasme. L’inquiétude me gagne, je monte voir ce qu’elle fabrique.
Je toque à sa porte… Aucune réponse. J’ouvre, le lit est défait. Elle n’est pas là. Ses affaires sont en vrac, sa chaise renversée. Tout l’inverse que d’habitude. Une tornade est passée dans sa chambre et l’a emportée.
Je hurle son prénom, puis « Papa ». Mes jambes refusent de bouger.
Pour une fois mon père réagit sans attendre. Il accourt, l’air paniqué. Il entre dans la chambre, jette un coup d’œil rapide, et se précipite à la fenêtre. Il vérifie si elle est bien fermée, regarde rapidement dehors, et se retourne, pâle, nerveux.
On appelle Roxanne partout dans la maison… Rien, aucune réponse. La porte d’entrée est verrouillée, elle s’est volatilisée…
La colère monte, j’ose sortir à mon père :
– Si elle avait un portable, on saurait où elle est…
Je regrette immédiatement, mais trop tard. Mon père prend sa tête des mauvais jours. Sans se parler on fouille la maison sans méthode, et en s’évitant mutuellement.
L’intelligence nous rattrape. On décide de réorienter notre énergie à réfléchir, plutôt qu’à nous désunir. On respire ensemble, plusieurs fois, pour tenter de se calmer et y voir plus clair. Il faut reprendre depuis le début, à la chambre. À la recherche d’indice, je retire complètement la couette du lit. Là, au milieu, deux petites taches de sang. Je ne percute pas tout de suite. Mon père, lui, plus pâle que pâle, s’imagine déjà sur une scène de crime. La main mal assurée, il sort son portable, prêt à appeler la police.
Sans lui laisser le temps de composer un numéro, je le lui saisis des mains. Dans la panique on a oublié une pièce… La salle de bain ! Trop près de la chambre, et surtout aucune réponse de Roxanne quand on l’a appelée.
Je tente d’ouvrir, mais la porte est verrouillée, la poignée tirée vers le bas. Je frappe doucement…
– Roxanne ? tu es là ? C’est moi, Florence.
Aucune réponse… Et la poignée toujours orientée vers le bas. Je ne retoque pas, mais cette fois je gratte doucement le bois, comme un chat qui demanderait à entrer.
Elle est là, derrière. J’entends sa respiration. Je pressens son malheur. Je me revois à sa place… il n’y a pas si longtemps, et mon père qui ne réagissait pas… Grrr, il est encore là, derrière, à ne toujours pas comprendre, et m’observer nerveusement. D’un geste de la main je l’envoie s’occuper de la chambre, et des draps… Mais il reste planté, cherchant sans doute à vouloir aider, mais là…
– Roxinnette, ouvre-moi, c’est un truc de fille qui t’arrive. Viens, je peux t’expliquer. Allez… ouvre !
Soudain, le verrou tourne timidement dans la serrure. La porte pourrait désormais s’ouvrir, mais elle est derrière cramponnée à la poignée et ne bouge pas. Je pousse sans trop y arriver. Surtout je ne voudrais pas lui faire mal. Mon père ne tenant plus m’aide. Sans le remercier, cette fois mon geste lui désignant la chambre se fait plus qu’insistant. Il semble avoir enfin compris. Un entrebâillement m’autorise juste à me faufiler. Je découvre Roxanne, livide. Le souffle court, elle continue de pleurer silencieusement. Des larmes coulent sur ses joues. Depuis combien de temps est-elle comme ça ? En culotte, souillée par le sang de ses premières règles, les doigts rouges, crispés sur la poignée de porte. Incapable de parler. Comme la toute première fois. Une sorte de paralysie générale, la fige comme une statue, le regard vide. Je lui souris et l’embrasse sur la joue. Puis je la serre contre moi. Sans desserrer mon étreinte, je lui chuchote à l’oreille.
– Tout va bien mon cœur… Tu es normale… Les règles, ça surprend toujours la première fois. Même après, des fois aussi.
– Tu as un autre super pouvoir Choupinette. Le plus beau de tous. Aujourd’hui ton corps te dit qu’il est vraiment prêt à fabriquer des bébés tout mignons.
– Je t’aime Indra, tu es magnifique !
Je colle ma joue contre la sienne. Je pleure avec elle. Nous sommes sœurs de larmes.
L’étreinte se desserre, un peu. Je tente de la décrocher de sa poignée. Je lui caresse la main. Elle la saisit, comme une naufragée s’agripperait à ce qu’elle trouverait pour se maintenir à la surface. Nos doigts s’entrelacent. Mes doigts rougissent à leur tour. Nous sommes sœurs de sang.
On se relève, toutes les deux, main dans la main. L’expérience de la toute première fois, à son arrivée, me donne plus d’assurance. Je la déshabille, et me déshabille à mon tour, abandonnant nos sous-vêtements dans le lavabo. La douche sera collective, comme en sport. Enturbannée dans nos serviettes, on sort de la salle de bain, direction la chambre. Mon père a assuré. Il a parfaitement tout rangé, changé les draps, et plié les affaires de Roxanne sur sa chaise. Reste une toute dernière chose à faire. Une rapide leçon sur les protections hygiéniques s’impose.
Habillées et protections en place, même si là, je n’en avais pas besoin, nous descendons ensemble au petit déjeuner. Roxanne, a retrouvé le sourire. La parole reviendra plus tard… Elle est belle !
L’appétit n’est pas au rendez-vous. Roxanne n’a mangé qu’une demi tartine. Elle se lève, un sourire poli aux lèvres, et part au jardin enlacer son arbre confident. Une fois de plus mon père me retient de la suivre. Comme la dernière fois, ses deux bras s’enroulent autour du tronc. Ses yeux se ferment. Son cœur parle en silence. Ses mots sont portés par la sève jusqu’à la cime, et s’envolent avec les feuilles.
Roxanne
Amma, une fois de plus j’ai perdu ma voix ! J’ai mes règles… Je t’ai appelée cette nuit, j’ai crié pour que tu viennes… Tu ne m’as pas entendue !
Florence, elle, était là – mais trop tard. Sa maman est loin, comme toi. Mais la différence, c’est que la sienne, elle a le téléphone.
J’y arrive plus à parler aux nuages, comme avant. Je ne suis plus une gamine. Mon corps vient tout juste de le confirmer ! Jamais personne de ma famille ne me répond. Pas même toi… M’entends-tu vraiment, au moins ? Viens, ou bien je me livrerai à la police, pour te retrouver.
Florence m’a expliqué pour le gynéco, et les examens à faire pour tout vérifier… Je ne veux pas.
Mon corps c’est chez moi, et ma porte… je ne l’ouvre pas à n’importe qui. Aucun enfant doit être seul avec un adulte qu’il ne connaît pas… Sous aucun prétexte, jamais !
Personne ne veut que je sois Indra, ici. Et Roxanne, c’est un mensonge qu’on veut faire croire à tout le monde ! J’aime Florence et Daniel… Profondément. Mais mon chez moi, c’est aussi tous ceux avec qui j’ai voyagé jusqu’ici. C’est injuste ce qui leur arrive, je ne sais même pas où ils sont. Et moi je fais la belle ici, en les oubliant… Comme ils me l’ont demandé.
C’est pas juste la vie. La vie, ce n’est pas de se sacrifier pour les autres. Tu aurais dû venir avec nous. Tu devais m’apprendre, pas me culpabiliser.
Les mots qui ne sortent pas de ma bouche me font mal au ventre, Amma. Mon cœur est triste, et ma tête est perdue ! Demain je vais à la police… Je veux avoir mon acte de naissance, je veux exister, et m’appeler Indra Soren !