A13 – Mission surface

   Pour sa première mission en surface, Aléïc découvre la ville et l’air libre, accompagné d’Aisha et de sa fille Neha. En collectant le courrier pour la communauté, il tombe sur les noms de Daniel, Florence et Roxanne Volti, faisant resurgir des fragments de mémoire enfouis….

Aléïc

   Le jour que j’attends depuis ma seconde naissance est enfin arrivé. Je sors enfin voir le monde « en vrai », celui que j’observais depuis la fenêtre de ma chambre, à l’hôpital. Je ne sors pas dehors sans raison. Ramesh recommande de toujours avoir quelque chose à y faire, là-haut. Errer dans la rue sans but particulier, sans argent, à contre-courant d’une population toujours en mouvement et pressée attire forcément l’attention. Le risque de se faire repérer et identifié comme mendiant, clandestin ou terroriste n’est jamais nul.
   Je suis donc missionné, pour recueillir dans des boîtes aux lettres complices, le courrier adressé à d’autres noms que ceux inscrits sur celles-ci. Le défaut d’adresse géographique est un handicap majeur pour communiquer avec le monde extérieur. Certaines démarches administratives importantes ne se contentent pas d’un simple e-mail.
   J’ai une couverture, comme un véritable espion, pour me fondre davantage dans la foule. Aisha et sa fille, Neha, m’accompagnent au départ de ma tournée. Dans la rue, je tiens Neha par la main. Elle doit avoir dans les cinq ou six ans, sans père… C’est elle qui, naturellement, est venue chercher ma main. Aisha, elle, a probablement mon âge. Son histoire n’est sans doute pas simple, non plus. Nous marchons ensemble lentement sur le trottoir, appréciant chaque bouffée d’air… Par rapport à ce qu’on respire dans notre grotte, l’air de ville, ici, semble aussi pur que celui de haute montagne.
   Nous avons l’allure d’un jeune couple qui se rend au parc, avec leur petite fille. L’instant, soudain, me fait regretter de ne jouer qu’un rôle. Aucun souvenir implanté, ne m’avait préparé à ça. Cette petite me tire vers quelque chose que j’aime, et Aisha… Consolide cette sensation nouvelle de bien-être et de normalité.
   En chemin nous discutons, sans oser chacun poser des questions trop personnelles.

Aléïc – Aisha

–   En acceptant ce rôle de facteur, est-ce que je te prends la mission que tu avais ? Ta contribution au groupe ?
–   Non, pas du tout… En vrai, tu nous soulages. Des « missions », il n’y en a pas qu’une. Et parfois, même souvent, on se les échange entre nous pour éviter de se faire repérer.
–   Du coup, si je prends la tienne, tu en as une nouvelle ? C’est secret, ou tu peux m’en parler ?
    Il y en a une particulière, oui, qu’on vient de m’attribuer…
–   Laquelle ?
–    Je dois surveiller une jeune fille, et rendre compte à Ramesh, de tout ce qu’elle fait.
–   Tu es détective ?
–   Non, ange gardienne, seulement !

Aléïc

   Nous arrivons au départ de ma tournée, déjà ! Je fais une bise à Neha ; elle s’agrippe à mon cou. Je la repose dans les bras de sa mère, sans trop savoir quoi dire. Je me contente d’un sourire, pour nous dire au revoir.
   J’enfile mon gilet de « Visibilité », et commence à suivre méticuleusement le plan qu’il m’a été donné.

   Deux petites heures m’ont suffi pour terminer cette première collecte. Attentif à tout ce qui aurait pu me trahir, j’ai ce sentiment étrange d’avoir été transparent devant tous les regards que je croisais. Est-ce le lot de tous ceux qui travaillent en extérieur ? Dans le paysage, nous sommes seulement des éléments de décor, avec lesquels il serait absurde d’interagir.
   Je marche jusqu’au point de rendez-vous fixé avec Aisha et Neha. Devant une boîte aux lettres qui ne figurait pas sur ma liste, deux noms m’arrête net : Daniel et Florence Volti. Mon pouls se serre. Seraient-ils… Les Dan et Flo imprimés dans mes tissus cérébraux ? Un troisième nom, « Roxanne », est inscrit en dessous.

   J’aperçois ma famille de prêt. Ils arrivent. Nous échangeons quelques mots devant la maison de cette famille Volti. Puis nous nous mettons en marche vers… notre refuge. Secrètement j’espérais retrouver la main de Neha, mais la petite, fatiguée, a préféré les bras de sa mère. En chemin, les yeux plein de malice, elle me souriait semblant vouloir me dire: regarde je vole !

   De retour à la carrière, je remets le courrier en main propre à Ramesh, avec la satisfaction d’une mission accomplie. Je profite du moment pour tenter d’en savoir un peu plus, sur les autres missions qui pourraient éventuellement m’être confiées.

Ramesh – Aléïc    

–   Ramesh, j’aimerais savoir… Le temps consacré aux missions que tu distribues un peu à tout le monde, n’empêchent-elles pas d’avancer sur nos situations personnelles ?
–   Mon ami, je ne distribue rien du tout… Je dépose seulement dans une gamelle commune, les taches utiles à tous. Chacun est libre de venir se servir, ou non. Mais en général il y a plus de volontaires que de travail à réaliser. On organise alors des roulements. Quant au temps à y consacrer, on applique la règle des trois tiers. Un tiers pour la communauté, un tiers pour soi, et un tiers pour la famille. Si tu n’as pas de famille, tu peux toujours mettre à profit ce temps pour commencer à en construire une ?
–   Dans mon cas ce serait plutôt, recherche famille désespérément !
–   Le passé, Aléïc, on peut l’oublier, mais pas le réécrire. Le futur, lui, t’appartient, et je te le souhaite habité, pas hanté.

Aléïc

   Quelques instants après, profitant que Neha joue avec d’autres enfants, je m’approche de Aisha. Je lui demande si je peux m’assoir près d’elle. Son accueil n’est pas des plus chaleureux : d’un sourire crispé, les yeux rivés sur Neha, elle finit par acquiescer, sans un mot.

Aisha – Aléïc

–   Neha t’aime bien…
–   C’est réciproque. Elle est adorable ! Son Papa ?…
–   …Y’en n’a pas. Il n’y en a jamais eu.
–   Je vois… Ramesh m’a parlé de la règle des trois tiers…
–   …Foutaise. Le vieux sage n’est pas si… ce qu’il paraît. Il parle beaucoup, et comme il n’y a rien d’autre à faire ici, beaucoup l’écoute.
–   Le courant ne passe pas bien entre vous ? Ta mission, c’est pourtant à lui que tu dois rapporter ?
–   À lui, oui. Mais c’est pour qu’il transmette à son tour à…
–   À qui ?
–   …Sa belle-fille ! Celle qui est restée : Awira
–   Awira ?
–   Tu es trop curieux jeune homme… Neha ? Viens, on va se laver…
–   Aisha ?
–   Quoi ? Tu veux laver ma fille ?
–   Daniel et Florence Volti… ça te dit quelque chose ?
–   Chuuut. Ça n’intéresse pas tout le monde, ici !
–   Tu me racontes ?
–   Pas ici. Pas maintenant. Je… Je te promets. Mais laisse-moi, là… S’il te plait.
–   Amis ?
–   Amis !… Mais seulement parce que Neha t’a choisi !

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