Aléïc, bouleversé par les promesses de Ramesh et l’idée d’une famille possible avec Aisha et Néha, erre dans la ville, avant d’être agressé. Sorties de nulle part, Aisha et Néha interviennent pour le sauver d’une manière fulgurante. Après avoir partagé le danger et pour aider l’adrénaline à redescendre, ils marchent dans la rue, tous les trois, en se tenant par la main. Ils ne mesurent alors pas encore bien, à quel point cet évènement vient de les rapprocher…

Aléïc
Je quitte le café, en prétextant à Ramesh que j’ai besoin de marcher. Trop d’annonces brutales doivent encore se réaligner dans ma tête. D’abord, Saint Camille. Il a réussi à me le vendre comme un projet, réalisable en plus ! Quelles démarches entreprendre dans l’immédiat ? Faut-il en parler à Serge ? Revenir vers lui ? Après tout ce qu’il m’a fait ! Serge, Josh, même Élise… Ma vie d’avant ne me presse vraiment pas de la retrouver.
Et puis il y a Aisha, et Néha. Ramesh nous imagine déjà tous les trois vivre ensemble… Il m’appelle même fils ! Je fais partie des leurs. L’évocation du mot famille, dans ma situation, me semblait si lointain… Et puis vlan, ça tombe du ciel, avec une adorable petite fille et… Une très séduisante jeune femme, qui visiblement ne se projette pas du tout dans ce schéma !
Ramesh, le vieux sage, n’est qu’un marchand de rêve !… Pourquoi vivre sous terre lorsqu’on est fortuné ? Il a quand même le mérite de m’avoir fait briller les yeux quelques instants… J’ai un peu froid. Ma veste est un peu trop légère. Je supporterai un manteau bien chaud, voire un blouson de ski… Je marche sans le savoir vers la boîte aux lettres, celle à laquelle on se donne régulièrement rendez-vous avec… mon ex-future famille !
À la prochaine intersection, je prends à droite. La rue est déserte. Il est encore tôt. Le bruit d’un moteur de deux roues arrive derrière moi, puis ralentit. Il me suit, à mon allure. Je déconnecte de mes pensées pour me retourner. Deux individus à scooter, casque intégral sur la tête, visière ouverte me jauge rapidement, puis arrivent à ma hauteur. Ils semblent plutôt alcoolisés !
Individu – Aléïc
- Hey, frère, t’aurait pas vingt euros, on en a besoin pour l’essence, on est un peu à court.
- Non, je n’ai rien sur moi, désolé.
Le scooter ne me lâche pas. Curieusement je n’ai pas peur… Juste envie d’effacer rapidement ces deux relous de ma vue.
- Ben tu peux en retirer, alors ? Hein ?
- Non ! J’ai dit que je n’ai rien. Donc, pas d’argent, pas de carte, rien. Vous comprenez ?
- Oui… On comprend que tu vas nous donner quand même quelque chose… T’es tout seul, on est deux. Surtout, regarde, on est armé. Alors donne ta veste, sans vider tes poches.
- Ou quoi ?
- T’es un fada, toi ? Ou bien on te plante, voilà. Tu finis ta vie sur le trottoir, et t’auras quand même perdu ta veste !
- Me tuer ? Vous n’avez que ça ? … Je suis déjà mort ! Tuez-moi une deuxième fois, et l’enfer vous tombera dessus !
- Mais t’es un comique inconscient, toi… Haaaaarrrr
À peine ces mots prononcés, le conducteur est pris de convulsion, et simultanément, le passager tombe à la renverse, en arrière. Une personne en furie vêtue d’un manteau blanc attrape le conducteur par le casque et le jette à terre. Néha surgit de nulle part, comme une diablotine, les yeux déterminés. Sur le malheureux tombé à terre à moitié paralysé, elle vide le contenu d’une bombe de gaz irritant à travers la visière ouverte du casque. Mes deux agresseurs sont neutralisés, et en très mauvaise posture. Je reconnais à peine Aisha… Elle a le visage d’une amazone guerrière, la main armée d’une matraque électrique, portée comme une épée victorieuse… Je reste figé une seconde. Puis je percute enfin. Je redresse le scooter renversé.
Aléïc – Aisha
- Merci… Vous êtes aussi, anges gardiens ?
- Rien ne doit arriver à Roxanne, on est là pour ça. Un ange en mission a deux visages !
- Même Néha ?
- Elle défend aussi sa mère !
- Montez… ne traînons pas !
Néha s’installe entre Aisha et moi. Le scooter redémarre. On roule, cheveux au vent, droit devant… J’aurai roulé jusqu’à l’océan, tellement ces deux paires de bras enroulés autour de ma taille sont agréables à porter.
Quelques intersections et changements de directions plus loin, nous abandonnons le scooter sur une place handicapée, au pied d’un immeuble résidentiel, espérant ainsi qu’il se fasse ramasser par la fourrière. Quelques dizaines de mètres plus loin, je me débarrasse des clés dans une poubelle publique.
Au fur et à mesure que l’adrénaline redescend, je sens l’émotion m’envahir. Instinctivement, je prends la main d’Aisha sans la lui demander, puis celle de Néha. Nous marchons ainsi jusqu’à notre fameuse boîte aux lettres, sans échanger un mot, chacun perdu dans ses pensées.
Avec Aisha et Néha nous sommes arrivés à quelques dizaines de mètres de la boîte aux lettres. Nous restons dissimulés derrière un véhicule commercial, en attendant que Roxanne sorte de sa nouvelle maison, pour se rendre au collège. Néha tient discrètement serré dans sa petite main, une chose qu’elle ne veut pas montrer. L’attente se faisant plus longue que prévue, je m’accroupis à la hauteur de Néha. Aisha, trop attentive à une très prochaine ouverture de porte de la maison, nous ignore poliment. Je prends très délicatement son petit poing fermé entre mes mains. Je lui fais un bisou, et souffle dessus comme pour simuler un rituel magique. Sans échanger un seul mot, les petits doigts s’ouvrent très brièvement, puis se referment aussitôt ! Au creux de sa paume, j’ai juste eu le temps de voir deux petites graines en étoile d’anis. Un sourire complice me confirme que nous venons d’échanger, avec Néha, un vrai secret, scellant entre nous un pacte de confiance.
La porte s’ouvre, Roxanne et Florence sortent ensemble. Elles passent le portail. Je découvre Roxanne… Je reconnais Florence ! C’est elle à qui j’ai emprunté les souvenirs ! Elle a participé aux expériences avec Serge, à Saint Camille… Elle y a fait un don d’une partie de sa mémoire. J’aimerais aller lui parler. M’excuser de détenir à mon insu une partie d’elle-même. C’est terrible. Sans doute vaut-il mieux qu’elle ne me rencontre jamais ?
Les deux jeunes filles disparaissent à l’angle de la rue. Aisha presse le pas pour ne pas les perdre de vue. Un peu en arrière, Néha me lâche soudainement la main pour… aller poster ses deux petites graines dans la boîte aux lettres. Puis elle court très vite me rejoindre. Elle reprend alors ma main, comme si de rien. Le même sourire complice que tout à l’heure aux lèvres, je la regarde avec tendresse, et ne peux m’empêcher de lui lâcher un clin d’œil. Cette petite, je l’adore !