Élise révèle à Hope qu’elle est l’âme du fœtus sacrifié in utéro, pour sauver sa jumelle, Calie. Cette confession bouleverse leur relation : Hope affirme son existence, sa légitimité et son amour filial, tandis que Calie affronte sa culpabilité et sa jalousie. Entre les deux sœurs, un lien nouveau se tisse, ouvrant la voie à une réconciliation intime et à l’acceptation de leur gémellité réinventée…

Encore une nuit blanche à cogiter. Je manque de sommeil, d’énergie, d’idée pour me rendre utile moi aussi dans cette affaire. Ce à quoi j’ai assisté hier, entre Calie et Aléïc, était juste irréel.
Je relis ma prose, le moral n’y est pas. Il apparait de plus en plus clairement que Calie n’est pas du tout séduite à l’idée de retourner sur terre. Comment la convaincre que chez elle, c’est avec nous, son père et moi…
Je pense pouvoir l’aider à renouer avec son père, en facilitant la communication entre nous trois, grâce à ma clairvoyance. Son idée d’histoire est plutôt astucieuse, et pertinente. Inventer un chemin virtuel sur lequel elle et son père vont pouvoir projeter leurs différends, c’est digne d’une psy. Aller chercher une réconciliation sur un terrain neutre, les chances d’aboutir augmentent forcément. C’est prouvé.
Reste donc à régler la question : comment câbler tout le monde pour transmettre les messages ?
Le rôle de chacun, dans cette histoire, commence à se dessiner. Si je sers de relai pour rediriger les messages vers chaque destinataire, il va tout de même me falloir un messager, une messagère, pour les distribuer !
– Ah ouais, et là, tout d’suite, tu penses à qui pour transmettre tes textos à Aléïc, ou encore à Calie ?
– Hope ma chérie…
– Hope ma chériiiie… J’t’ai pas déjà dis c’que j’en pensais moi, du taf de messagère ?
– Doucement, il se passe quoi là, je ne t’ai encore rien demandé ? Je réfléchissais…
– …Y s’passe quoi ? Tu l’fais exprès ou quoi ?… J’ai tout à perdre, moi, dans l’histoire. Calie revient, et j’disparais moi. Reconnais-le, avec elle dans l’paysage, je n’te sers plus à rien. Pire, si j’n’étais plus là, t’apparaitrais aux yeux de tous, genre, complètement guérie. Tu r’partirais alors sur d’bonnes bases, vers de nouveaux amis, une nouvelle vie, normale celle-là … Mon destin n’est pas de m’sacrifier au nom d’ta santé mentale !
– Hope, ma très, très chère fille. Écoute attentivement ce que j’ai à te dire. L’instant est solennel. Je vais te révéler une vérité acide, qui depuis dix-neuf ans ronge ma mémoire. Tu existes, tu entends ? Ton âme existe bel et bien, et elle est là, en ce moment, devant moi.
– Quoi ? Si l’plan est d’m’embrouiller pour arriver à tes fins, c’n’est pas la peine de t’donner tant d’mal. C’est d’jà assez l’cahot chez moi !
– Depuis que tu m’as convaincue d’accepter ma clairvoyance, tous les éléments du puzzle s’assemblent. Ma sensation d’avoir toujours eu deux filles, le déni de ces voix que j’entends, mes cicatrices du passé…ta personnalité, bien à toi… Il faut que je te reparle de ma grossesse. Hope tu es là, tu m’entends ?
– Je t’écoute maman, je n’te quitte pas d’une semelle, tu l’sais…
– Il y a dix-neuf ans… il y a eu un problème. Un événement particulièrement douloureux m’a affectée jusqu’au tréfonds de mon âme. On n’a pas toujours conscience d’avoir subi un traumatisme, lorsqu’on en est victime. Des fois même, on pense avoir surmonté l’épreuve avec succès. Mais après toutes ces années… Mes comportements bizarres auraient dû me mettre la puce à l’oreille.
J’étais enceinte, et heureuse… C’était ma première grossesse. Avec ton père, nous n’attendions pas un, mais deux bébés. Deux petites filles, deux charmants petits êtres qui poussaient dans mon ventre, sans problème apparent.
Malheureusement, peu de temps après avoir connu ce délicieux moment où, pour la première fois, je vous ai senties bouger, il est apparu un problème. Toi et ta sœur partagiez le même placenta. Par endoscopie fœtale, il n’était hélas pas possible de vous séparer à l’époque. Sans intervention rapide, aucune de vous n’allait survivre. L’alimentation partagée menaçait directement le bon développement des deux fœtus.
Précipités par la gravité, et l’urgence de la situation, il nous a été demandé… il nous… Nous avons dû faire ce terrible choix. Une décision, pour une jeune maman, et une première grossesse, impossible à prendre. Hope, je… je m’excuse…
– Continue maman, continue…
– Il fallait dire aurevoir à l’une d’entre vous. Sacrifier une vie, pour en libérer une autre. Seule Calie a survécu, grâce à toi ma chérie, grâce à toi… Et quelque part, le ciel t’en remercie, car tu es toujours là. Avec ta détermination à vouloir exister à tout prix, tu as complètement redistribué les cartes.
Sincèrement, je ne sais pas à quel stade de développement, l’âme d’un petit être devient mature, mais en ce qui te concerne, la tienne s’est révélée très précoce.
Depuis cette sombre journée, tu ne m’as jamais plus quittée. Grandir dans l’ombre de ta sœur a forgé ton caractère, grâce auquel tu es bien vivante. Tu es vivante Hope, tu entends, tout autant que Calie. La mort est une escroquerie, trop peu de personnes encore la considèrent comme un passage vers autre chose, quelque chose de merveilleux…
– Je n’suis passée à rien du tout, moi ! Et avec c’que t’envisages de faire avec le corps de Calie, j’pense pas non plus qu’tu vas lui faciliter l’passage, à ta chose merveilleuse…
– Touchée !… Il y a un temps pour tout. La grande horloge du temps n’avance que dans un seul sens, vivre intensément chaque moment est important pour l’équilibre mental, ou spirituel. Ni toi, ni Calie n’avez assez profité de cette fabuleuse vie terrestre. Tant qu’il restera des options sur la table, je me battrai pour permettre à Calie de revivre son passage sur terre, jusqu’au bout, et sans raccourci…
– …Et pour moi ?
– Hope ma fille, il y a sans doute aussi des choses qui vont se présenter, pour toi aussi. Nous découvrons seulement, toutes les deux, cette situation nouvelle. Je ne peux encore rien te promettre, seulement t’assurer que j’investis tout mon amour maternel dans cette affaire. En attendant, te savoir là avec moi, en personne et bien réelle cette fois, ça me libère de toutes ces années de doutes et d’idées noires. Tu es véritablement, tout autant que ta sœur, crois-moi, ma joie de vivre.
– Émue !… Je n’réalise pas encore…Ça confirme c’que je soupçonnais depuis des lustres, mais… je n’sais pas si ça change grand-chose au final, pour moi ! J’n’ai aujourd’hui qu’mes prières, pour espérer voir un jour de vraies larmes couler sur mes joues !
Cette journée commence trop fort en émotion… Avec le manque de sommeil, la fatigue nerveuse, je me déclare inapte à bosser ce matin.
J’envoie un texto à Heather, qu’elle décale mes rendez-vous de la matinée. Je passerai en début d’après-midi mesurer l’ampleur du travail à rattraper.
Heather me répond… Déjà ? Elle semblait s’y attendre, bizarre, elle m’encourage même à me reposer, « vraiment » insiste-t-elle, avant de revenir au cabinet. Sans aucun autre commentaire, elle y ajoute un lien Facebook en bas du message : https://www.facebook.com/Calinnis/
C’est la page Facebook de ma petite Calie. Rebecca n’a vraiment pas perdu son temps. Je découvre pour la première fois sa page. Calie est là, juste devant moi, à l’écran, elle semble si présente…
L’émotion me submerge. Je comprends à présent, ce que Heather entendait par « vraiment » ! Elle connait mes vulnérabilités, craquer ici est bien moins compliqué à gérer qu’à l’hôpital. J’éclate en sanglots… La fontaine de larmes alimentée par tout ce qui me pèse depuis des jours coule à flot. Pleurer soulage. Au bout d’un moment, un léger gout salé au bord des lèvres me rappelle ces gros chagrins de mon enfance, très vite consolés dans des bras aimants.
Je repars me coucher, avec le secret espoir que ma Calie viendra me parler, me consoler. Je regarderai sa page plus tard, lorsque « l’émotiomètre » sera redescendu, un peu.
– Calie ? C’est Hope. Je… j’sais qu’tu m’écoutes. J’ai un tas d’choses sur le cœur, une liste infinie d’trucs à te dire mais j’n’y arrive pas, ça bloque et je n’sais pas pourquoi ! C’est idiot. Me sens un peu seule au monde, là tout d’suite. Tu n’veux pas m’aider ? T’es là ? D’après Maman nous sommes sœurs… Ça m’fait vraiment plaisir, tu sais ?… Même que, techniquement, si j’suis sortie la première tu pourrais être comme… ma p’tite sœur ?… J’voulais juste qu’tu saches, heu… juste te dire… Je t’aime petite sœur ! C’est tout !
– Hope ? J’ai… J’ai entendu Maman te raconter son histoire ! Comment fais-tu, sérieux, pour parler au monstre d’égoïsme que je suis ! Je suis coupable de… d’avoir pris ta vie, et de rien en avoir fait. Pire, au nom d’idées qui ont fini dans la poussière, je me suis laissée partir bien trop tôt. Je regrette, je suis pitoyable, monstrueuse. Je ne croyais pas en ton existence, je la refusais. Tu n’étais qu’une invention de Maman, une idée malsaine, juste là pour me remplacer ! Tu m’avais volé son amour… Alors que de l’amour, tu en avais besoin, tout autant que moi, et maintenant encore plus. Maman t’aime. Maman t’aime pour m’oublier… Tu es tellement celle qu’elle souhaitait que je devienne, la fille parfaite, la fille qu’elle mérite ! T’es fraîche, lumineuse, pleine de… de trucs positifs. Même tes musiques, elles sont belles. Je ne peux pas lutter, j’en n’ai même pas envie. Tu fais du bien à Maman, c’est ça qui compte. La jalousie me pourrit l’existence. Je me sens si seule, abandonnée… Oubliée, comme un cauchemar dont on voudrait se débarrasser. Et toi tu es là ! Bien réelle maintenant… Ça me rend folle. Moi… J’ai envie d’aller me cacher. Je ne veux pas tout casser, surtout cette belle complicité que vous avez construite ensemble, avec maman. Mon chemin est ailleurs. Quelque part, là où je pourrai sans doute, un jour, rendre Maman fière de moi. Là où je pourrai accomplir quelque chose qui donnera enfin un sens à tout ce que j’ai traversé, et que je n’ai pas choisi. Hope je te déteste, mais en même temps, je t’aime à la folie. Tu as manqué à ma vie… Tu manqueras toujours à mon passé, que j’ai dû affronter toute seule. Je t’en veux pour ça, j’en veux à Maman, à Papa, je m’en veux à moi aussi… La vie est injuste, la mort l’est tout autant ! Tu mérites de vivre, pas moi !
– Les larmes n’coulent pas qu’sur les joues des vivantes. Tes sentiments transpercent toute l’énergie qui m’anime. Entre nous, une corde d’un instrument d’musique imaginaire est tendue, vibre, et les premières notes se font entendre. Notre musique est belle, quelles que soient les oreilles qui l’écoutent, parce qu’elle est vraie, sincère et remplie d’amour. On n’choisit pas ses parents petite sœur. Petite, on n’choisit pas grand-chose en fin de compte, encore moins les maladies ou les accidents dont on est victime. J’ai une théorie un peu fumeuse, mais qui peut aider à comprendre. Certaines choses ont sans doute besoin d’être séparées pour créer une histoire, pour générer des émotions et les transformer en sentiments. Je n’sais pas vraiment c’que j’suis, ni c’que nous sommes, mais l’énergie qui nous anime est sensible à tout ça. Cela nous permet même d’réagir, d’échanger en pensées, de partager ce que l’on ressent. La vie est une émotion. Regarde-nous, nous existons à travers nos larmes, même si elles ne s’voient pas ! Je t’aime comme tu es p’tite sœur, ne change pas, surtout. Tu es bien plus grande que moi… Tes idées sur la planète sont belles et pertinentes. Ton engagement à les défendre est admirable. Nous n’sommes pas jalouses l’une de l’autre, nous nous aimons ! Une pudeur débile nous retient seulement de s’serrer l’une contre l’autre. Calie, écrivons la suite de notre histoire, en réinventant notre gémellité. Si je suis plus grande que toi, alors… Ton cœur, lui, est bien plus gros que le mien !
– Je… Grrrr… Je t’aime aussi, Grande sœur.
Mes larmes coulent sur l’oreiller, je garde les yeux fermés. Je veux rester avec mes enfants, mes bébés… Elles se parlent, enfin…