C19 – Jour 17 – Consultation ésotérique

   Élise tente une séance spéciale avec le jeune Aaron, lorsque surgit Hope. Contre toute attente, Hope trouve les mots pour rassurer Aaron. Hope en profite pour conseiller à sa mère d’écrire une lettre pour réparer le lien brisé avec sa fille Calie. Elle rejette en revanche la proposition de sa mère, affirmant vouloir garder son identité actuelle en attendant un nouveau départ — peut-être un jour sur Terre…

Élise tente avec Aaron de rentrer en contact avec sa fille Calie dans l'au-delà. Hope vient troubler la séance.

Élise

   Sam conduit son bus, avec un sourire permanent aux lèvres, qu’il doit garder même en dormant. Sa bonne humeur affichée accentue ses rides, mais lui confère une insolente sympathie, à remonter le moral à un déprimé proche d’en finir.
   Je m’installe sur la banquette du fond comme à mon habitude. Déformation professionnelle ou pas, j’aime observer les gens, analyser leurs attitudes, et chercher à reconnaitre des comportements caractéristiques. À partir de cette rapide évaluation, mon imaginaire prend souvent le relais et leur invente des vies qui leur correspondent… Ma routine quotidienne a bien besoin d’un peu d’extraordinaire, pour en briser la monotonie !
   L’histoire que raconte Aléïc à Calie, elle, semble bien ancrée dans la réalité. Elle aussi a le mérite de me transporter loin du boulot. J’imagine tellement bien Calie et son père dans la même situation conflictuelle ! J’espère de tout cœur qu’elle et lui vont pouvoir s’en inspirer, que la magie va opérer, et qu’une « Happy end » sera écrite.
   Le bus ralentit, s’arrête, et me ramène dans ma réalité. Sans plus avoir à demander l’arrêt, Sam me dépose devant l’hôpital. Je le remercie d’un sourire sincère, espérant au passage lui gratter un peu de sa positive attitude.
   J’emprunte l’ascenseur pour atteindre mon étage, repoussant, toujours et encore, ma résolution d’offrir à mon corps le raffermissement musculaire généralisé qu’il me réclame, en acceptant de monter quelques marches.
   Les portes s’ouvrent, j’avance droit devant, les yeux baissés désormais, anéantissant ainsi toute chance à ce couloir mutant d’installer en moi une névrose phobique permanente. Ma neurotransmission cérébrale est définitivement victime d’une surconsommation de caféine !
   Je reçois Aaron, en première consultation de la matinée.

Élise – Aaron

– Bonjour Aaron.
– Hi Ma’am !
– Aujourd’hui, nous allons faire une séance un peu spéciale. On va s’occuper de ton angoisse de la dernière fois, tu te souviens ? En se quittant, je t’avais promis que nous allions parler à Calie. Et bien, si tu es d’accord, c’est ce que nous allons tenter de faire maintenant. Ça va, tu n’as pas trop peur ?
– No Ma’am, vous êtes là !
– Alors je t’explique comment on va procéder. Mais auparavant, il faut que je te révèle une chose très importante. Une chose… Une chose que je croyais oubliée mais qui est revenue… bien trop tard. Calie a une sœur, et…
– …Elle est là ! C’est Hope ? C’est elle ? Elle est là… assise à votre bureau. Elle est plus grande que Calie, mais elle lui ressemble.
– Hope, tu es là ? Comment est-ce que…
– Salut Aaron. Wahou, t’es l’premier à voir mon apparence, la vraie, j’veux dire. J’finissais par croire que j’n’étais qu’des mots sur du papier. Bien heureuse de n’pas avoir l’aspect d’la dernière chose vivante qu’j’ai pu être. En r’vanche, ne m’demande pas d’expliquer comment ça marche, tout comme toi, j’découvre. <br– Hope, ma chérie, fait un effort de prononciation, ou parle lui en anglais, si tu veux qu’il te comprenne !
– Ah, oh yes !! Excuse me buddy ! You’re such an amazing little boy. Don’t worry, be happy, Hakuna Matata, you’re ok ?
– …yep ?…
– Hope, nous sommes là pour tenter de parler à Calie, puisque tu es là, penses-tu…
– …Genre séance de spiritisme, Calie es-tu là ? C’n’est pas un peu relou ça ?
– Oui, non, en fait, je comptais aussi un peu sur toi. Te demander…
– … Bien essayé, mais non ! Ça m’saoule qu’on s’serve de moi sans s’préoccuper de c’que j’ressens. De ce que ça m’fait d’apprendre que j’ai grandi dans l’ombre de ma sœur. Qu’avant d’lui demander quelque chose, il faudrait peut-être, avant tout, s’présenter l’une à l’autre. Laisse-moi réécrire mon histoire avec Calie… Demande-lui toi-même ton truc ! Sinon, si la lâcheté n’t’étouffe pas, d’mande à Aaron. L’investir d’une telle mission l’rassurerait. Il n’se retrouverait pas comme à chaque fois la peur au ventre, sans rien avoir à lui raconter… Et à propos d’son problème, moi j’ai un message pour lui.
– Hey Aaron, my friend. Bring your ear closer, I have a secret to tell you. I have a very important message for Calie. If she no longer wants her body, and her soul has to be replaced, I volunteer. Can you do that for me, Hakuna Matata ?
– Sure !
– Et bien, tu as trouvé la formule magique pour le faire sourire… Que lui as-tu dis exactement ?
– Hakuna Matata ?!!!
– Ma’am, Hope est super cool !…

Élise

   Hope me défit, mais le sourire de Aaron fait plaisir à voir. C’est la première fois que je le sens ainsi, apaisé, presque joyeux. L’instant est si magique, que je préfère écourter la séance, pour le laisser profiter de cet état de grâce un peu plus longtemps. Sur les conseils de Hope, je vais l’écrire, cette lettre, à Calie, et je demanderai à mon petit messager préféré s’il veut bien la lui remettre.

   Calie ma fille, mon cœur,

   Je t’entends parler, parfois seule, parfois avec Aléïc ou à ton père, à qui pourtant le son de ta voix ne parvient pas. Mais à moi, il ne reste que ton silence. Ce silence cruel où mes doutes et mes regrets murmurent sans cesse.
   Je comprends ta tristesse et ta révolte. Te sentir abandonnée est une douleur légitime. Te voir si malheureuse et en colère renforce ma culpabilité déjà trop lourde à porter. On ne guérit jamais totalement des blessures passées, j’en sais quelque chose, au mieux on apprend à vivre avec.
   Je souhaite tellement te voir heureuse, et libérée de ces chaines qui te retiennent ici. L’amour que ton père et moi te portons peut paraître étouffant, mais il est sincère, et tu n’arriveras pas à nous forcer à moins t’aimer.
   Tu peux alors comprendre combien j’étais anéantie et vulnérable après ton départ. Hope… Oui, elle est entrée dans ma vie parce que je te sentais encore là, près de moi. J’ai cru que ton esprit me hantait, que nous étions connectées, jusqu’à m’avouer que ce n’était qu’une hallucination. Mais c’était trop tard, mon imagination galopante voulait te retrouver, te recréer, et je n’ai pas eu le courage de repousser cette douce jeune fille, dont j’avais tant besoin pour me consoler. Ainsi est née Hope, celle à qui tu reproches d’avoir pris ta place.
   La vérité est toute autre ! Elle va une fois de plus surprendre, et faire mal. Hope est ta sœur ! Les traumas psychologiques morcèlent parfois la réalité, pour en éliminer les moments les plus pénibles. Puis un jour, tous les fragments de souvenirs se réassemblent, pour enfin recréer le vrai fil de l’histoire. Voici la tienne. Avec Hope vous partagiez le même ventre, le même début de vie. Nous… Nous avons été contraints de lui dire aurevoir pour que tu puisses vivre. Elle t’a laissée la place. Mais son corps astral, lui, est resté ! Depuis tout ce temps, son âme a grandi en moi, dans ton ombre. À travers elle je te voyais, et l’amour que je lui donnais t’était toujours destiné. Je comprends à quel point cela a dû te blesser. Être comparée, te sentir éclipsée… Mais pour elle aussi, c’est le drame de toute son existence. Elle n’a jamais eu d’identité propre. Il n’y a rien de pire ! Peut-on encore réparer ?
   Calie, nous avons toutes les trois des blessures à guérir. Le passé est figé, mais l’avenir… l’avenir est entre nos mains. Il ne tient qu’à nous d’essayer de le rendre meilleur, ou pas.
   Calie, Hope, vous êtes mes filles chéries. Ensemble soyons fortes, soyons unies, soyons une vraie famille.

   Je vous embrasse toutes les deux très affectueusement.

   Maman

Hope – Élise

– Vous aviez déjà choisi un prénom pour moi, avec Serge… avant qu’je cède la place ?
– Hélas, non. Avec ton père, on a cru que… qu’effacer ce moment de notre mémoire nous aiderait à supporter ton départ. C’était une erreur, égoïste, je le sais aujourd’hui. Mais oui, tu mérites un vrai prénom maintenant, un prénom qui te définisse pleinement. Que dirais-tu qu’on en discute ensemble, en famille ?
– Plus tard, M’man. Ce prénom… j’aimerais qu’il symbolise un changement profond chez moi. Pour l’instant, Hope, c’est moi. Ça m’suffit. J’le garde… jusqu’à c’que mon rêve devienne réalité.
– Ton rêve ?
– Celui d’un nouveau départ. Un jour peut-être… sur Terre !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut