R44 – Mission suicide

  Au Collège Jacques Prévert, Alice révèle à Roxanne la dangereuse décision qu’Aléïc s’apprête à prendre. De retour à la maison, Néha annonce à sa sœur une grande nouvelle. Puis très vite, lui demande des nouvelles de sa maman. Roxanne lui explique alors avec douceur que l’âme de sa maman peut encore revenir, et qu’elle pouvait aussi lui parler…

La cloche sonne l’intercours au collège Jacques Prévert. Une vague d’élèves envahit les couloirs. Roxanne se laisse porter par le flux tout en regardant son téléphone. Aléïc lui avait promis des nouvelles quotidiennes à propos de l’état de santé d’Aisha. Il manque à sa promesse. Elle doit pouvoir rassurer Néha, ou du moins, lui entretenir l’espoir à propos de sa maman. Ce pressentiment de quelque chose qui cloche, elle le connaît. Il revient, et lui fait monter l’angoisse. À quelques mètres d’atteindre la cour de récréation, elle est soudainement tirée par le bras. C’est Alice, qui l’écarte de la foule, et l’arrête à la porte des toilettes.

Alice – Roxanne

  • Roxanne, on s’est juré de tout se dire ?
  • Alice ? Oui, bien sûr… Il se passe quoi ? Tu m’stresses, là ?
  • C’est Aléïc…
  • Je l’savais, il se passe un truc chelou…
  • Nan ! Enfin si… mais attends : surtout, il ne faut pas en parler à Néha…
  • Alléééé, accouche !
  • Aléïc s’apprête à faire un truc aussi stupide que dangereux mais… sans ça, je crois que pour Aisha il n’y a plus trop d’espoir…
  • C’est quoi ? Pourquoi il ne me le dit pas à moi, de vive voix… ou par e-mail ?
  • Pour Néha ! Il ne veut se représenter devant elle, qu’avec sa mère, ou pas du tout.
  • Il est cramé du cerveau ?
  • C’est une idée de Léonie… C’est con mais… Pas tant, finalement ! Tu crois à l’au-delà, toi ?
  • Bof, moyen… En vrai, ma mère me parlait souvent de l’esprit des ancêtres, et des choses qu’on ne voit pas, mais qui existent vraiment. Genre, en parlant à un arbre, une personne à l’autre bout du monde peut entendre ton message.
  • Ben là c’est pareil…
  • Hein ?
  • Oui, sauf que là, ce n’est pas le même monde !
  • Vas-y, explique !
  • Attention, ça va faire mal aux neurones…
  • M’en fous…
  • Aléïc va mourir volontairement pour aller chercher l’âme d’Aisha, et lui dire de revenir dans son corps.
  • Mourir… Mourir pour de vrai ? Ça l’a définitivement déphasé de la réalité, son royaume des morts !  Et, il espère en revenir ? Encore une fois ?
  • Oui ! Mon père Serge et son collègue américain Josh peuvent lui arrêter le cœur, le temps qu’il parte chercher Aisha. Et après, ils seront là pour tenter de le ramener parmi nous.
  • …Juste tenter ? Ce genre de voyage, on sait quand on part… mais c’est complètement fou ! Et parmi les milliards de morts depuis le début de l’humanité, il va la retrouver comment Aisha ?
  • Les âmes ne sont jamais bien loin de l’endroit d’où elles sont parties, surtout lorsqu’elles y laissent des attaches fortes. Eléonore…heu, non… Léonie, elle peut t’en parler. Elle n’aurait jamais proposé ce plan, sinon. Aléïc le sait aussi…
  • Tu as dit l’autre fois, que tu étais revenu dans un corps qui n’était pas le tien. Qui dit qu’on ne va pas piquer celui d’Aisha, ou bien celui d’Aléïc ?
  • Aucune garantie… Tu as raison. On peut aussi réveiller un légume…
  • T’essaye de me rassurer, là ?
  • Nan… Mais écoute bien : Aisha est morte pour de vrai. Avec son âme qui est bien barrée. Avec ses blessures, les conditions de conservation de son corps ne sont pas bonnes. Tu as une autre idée pour rendre sa mère à Néha ?

Roxanne s’effondre par terre. Assise contre le mur des toilettes, elle éclate en sanglots. Alice s’accroupit à son niveau et lui prend la main.

  • Oh… par tous les anges du ciel ! Il veut se sacrifier pour…
  • …Pour Néha. Pour Néha, Roxanne. Pour elle, seulement… La vie d’Aisha lui coûte beaucoup plus que sa propre vie. Il veut être le papa de Néha… Mais pour lui, un papa sans maman, ça n’a plus de sens !
  • C’est pas vrai ! Papa Dan, lui, il assure. Même en ce moment, avec trois nanas à la maison, et chacune avec sa maman ailleurs ! Aléïc ne peut pas faire ça à Néha… C’est cruel, et injuste. Il lui redonne espoir, puis il l’abandonne dans la foulée. Sa décision est aussi courageuse que lâche ! Et nous, on fait quoi maintenant ? On va le laisser s’envoler, comme ça, sans rien faire ? S’il tarde à revenir, faudra aller le chercher, lui aussi ? C’est toi qui iras ?

Les larmes cèdent la place à la colère. Roxanne sent sa gorge se serrer. Alice voit son amie s’emporter et perdre pied. À son tour, elle laisse paraître, dans ses yeux, la peur d’un drame annoncé.

  • Excuse-moi Roxanne… Je… Léonie et moi, nous en sommes déjà revenues, de cet autre monde. Donc c’est possible. Il faut y croire. Un jour j’espère, Léonie te racontera son histoire. Il y a des évènements que la science n’explique pas. Le pouvoir de la pensée en fait partie… L’amour aussi !
  • Ce monde est fou ! Au moment précis où on a besoin des personnes qu’on aime le plus au monde, elles nous quittent, volontairement… Pire… Elles osent prétendre que c’est pour notre bien, ou celui des autres ! Ça fait trop mal !
  • Viens là !

Alice enlace Roxanne, et d’une voix douce lui parle à l’oreille.

  • On va aller voir Aléïc, chez lui, ce soir. Il doit flipper un peu, tu penses ! On va lui dire qu’il n’a pas intérêt à nous lâcher, sinon… C’est nous toutes qui irons le chercher. Et c’est lui qui sera responsable si ça se passe mal !

Roxanne renifle plusieurs fois, et essuie ses larmes avec la main.

  • T’es bête… tu peux leur dire que… je veux être là… quand ça se passera… Pour Néha !
  • Je passerai le message à Papa. Et pour ce soir ?
  • Y a pas le choix, faut lui dire à ce crétin, d’éviter de faire de fausses promesses !
  • À Saint Camille, ce soir. À 20 h ? Ma mère passe te prendre en voiture ?
  • J’y serai. Je préfère marcher, merci !

Roxanne rentre du collège, seule, fatiguée. Florence finit une heure plus tard aujourd’hui. Elle abandonne son sac au milieu de l’entrée, pour aller s’affaler sur le canapé du salon. À peine Roxanne arrivée, Néha descend précipitamment l’escalier pour lui annoncer une grande nouvelle. Après quelques pas d’élan, elle saute sur le canapé pour s’y retrouver directement assise, dans le bon sens, loupant de peu les genoux de sa grande sœur !

Néha – Roxanne

  • Roxanne, j’ai une super grande nouvelle à t’annoncer…
  • Une bonne, j’espère !
  • Je commence l’école demain ! Tadaaa !!

Néha se met debout sur le canapé, et mime quelques mouvements de danse, en bougeant ses hanches, ses bras et sa tête. Roxanne se redresse, l’attrape par la taille, et toutes les deux tombent ensemble sur le canapé. Les larmes aux yeux, Roxanne la félicite.

  • C’est absolument génial, ma Nénette. Bravoooo ! Je t’adore. Suis trop trop fière de toi !
  • Attends c’est pas gagné non plus. On m’a dit CE2, mais peut-être CE1 à cause de la lecture. Je ne vais pas assez vite. Mais pas pour compter… j’ai fait comme tu m’as appris. La méthode avec les mains et le boulier dans ma tête. La directrice a même dit que j’étais… Elle a dit quoi Papa Dan ? Ah oui, un prodige !
  • Tu vas réussir ma belle. J’en suis certaine. Je vais t’aider aussi pour la lecture… C’est toi qui vas me lire des histoires, le soir, dans notre lit !
  • Pas toujours la même j’espère, il n’y a que deux livres pour enfants ici ! « Petit loup » et un autre !
  • Je t’emmènerai à la MJC, mercredi. Ils ont une très belle bibliothèque, avec plein de livres jeunesse, qu’on peut même emprunter.

Roxanne retrouve une position assise. Néha sourit, et s’allonge de tout son long sur le dos, en posant sa tête sur les cuisses de Roxanne.

  • Mmmm, moi aussi je t’adore grande sœur ! Tu as des nouvelles de Maman ?

Roxanne prend un air sérieux. Elle fronce les sourcils, et tente de trouver les bons mots.

  • Oui, non, enfin si, un peu… Faut que je t’explique un truc. Nous, de là où on vient, on croit à l’esprit de la forêt, de la nature en général, et des ancêtres. Ça veut dire que, après la mort, ben, il n’y a pas le néant. Ça continue, mais en version invisible, tu comprends ?
  • Oui… Et Maman, elle est invisible ?
  • Maman… Aisha, ta maman… Au moment de l’accident, elle s’est séparée en deux ! D’un côté son corps, et de l’autre, son âme. Son corps, lui, il est bien soigné, à Saint Camille. Et son âme, elle, elle se balade quelque part, pas loin, mais on ne sait pas trop où.
  • Tu crois qu’elle nous voit, là, en ce moment ?
  • Oui, on peut même lui faire coucou. Tu veux ?
  • Coucou Maman !!!
  • …Mais c’est quand elle redevient entière ?
  • C’est ça les nouvelles que j’ai. C’est que non seulement ils continuent de soigner les blessures du corps de ta maman, mais en même temps, ils vont essayer de lui dire de revenir assez vite dedans.
  • Ah !
  • Et tu peux les aider…
  • Comment ?
  • Ben en faisant des coucous, exactement comme tu viens de faire. Mais aussi en lui disant en même temps, des petits trucs gentils… genre : « Allez, fais pas l’enfant, rentre à la maison, maintenant !».
  • Hi hi ! « Fais pas l’enfant Maman ! Allez, reviens tout de suite ! »

Roxanne glisse doucement sur le canapé, jusqu’à aller poser ses pieds sur la table. Néha, toute songeuse, se redresse un tout petit peu, ramasse ses jambes sur les coussins, et vient poser la tête sur l’épaule de sa sœur.

Une dernière question démange Néha…

  • Tu crois qu’elle est heureuse, Maman, là où elle est ?
  • Je crois que… les blessures à l’âme font plus mal encore que les blessures sur le corps. Alors, elle doit vraiment avoir hâte de revenir. À nous de lui montrer le chemin, en pensant très fort à elle !…
  • Oui, et… et de lui crier : c’est par là… descends tout droit… on est là !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut