Aléïc, sans préparation, se présente devant le conseil municipal pour défendre son projet. Seule certitude après son discours improvisé, le temps de Saint Camille est compté …

29 – Grand oral
Aléïc est en marche pour le conseil municipal auquel il a été invité. Il vient y défendre son projet pour Saint Camille. L’urgence de la situation par rapport à Aisha l’a précipité dans cette entreprise, sans avoir pris le temps de s’y être préparé, ni même y avoir réfléchi sérieusement. En dehors d’une vague estimation budgétaire donnée par Ramesh, il arrive les mains vides et sans aucune stratégie. Il se présente à l’accueil. Une secrétaire lui indique la salle du conseil, au premier étage. Il est en avance. L’ordinateur dans son étui à la main, le stress l’envahit au fur et à mesure qu’il monte les marches de la mairie. S’il n’avait pas donné son nom à l’accueil, il aurait probablement fait demi-tour.
La porte de la salle est entre-ouverte. Une lumière froide éclaire une table en U, au milieu de laquelle le maire s’installera probablement. Des petites plaques nominatives désignent la place de chacun. Certains conseillers sont déjà là, avec chacun un dossier posé devant eux.
Aléïc entre timidement. Bien que personne ne le remarque, il salue l’assemblée d’un bref signe de tête. Très vite, il repère la place réservée aux intervenants extérieurs. Il pose son ordinateur devant lui, et s’apprête à s’asseoir lorsqu’une voix derrière lui le fait sursauter.
Directrice de cabinet – Aléïc
- Monsieur Murmu ? Oh ! Excusez-moi, je vous ai fait peur ? Je suis Madame Lemaire, mais pas la personne à laquelle vous pensez ! Mon nom est un peu lourd à porter, parfois ! Je suis la directrice de cabinet du maire… Vous suivez ?
Aléïc n’ose ni répondre ni sourire. Il se contente d’écouter avec attention les modalités de la séance que lui déroule la directrice de cabinet. À la fin de chacune de ses phrases, Aléïc acquiesce machinalement d’un signe de la tête. Il a affaire à une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un tailleur noir classique. Ses lunettes à monture épaisse renforcent son allure austère, mais son sourire discret, parfaitement maîtrisé, lui donne immédiatement un air sympathique.
- Je vois que vous êtes venu avec un ordinateur… Avez-vous besoin d’un moyen de projection ?
- Non non… Je viens avant tout partager une idée, une idée qui me tient à cœur.
- Bien, très bien ! Il y en a qui viennent nous vendre des projets bien ficelés, mais dans lesquels le mot cœur ne figure pas !
Aléïc sourit enfin, et retrouve progressivement un rythme cardiaque acceptable.
- Vous avez un joli sourire jeune homme… Voici l’ordre du jour. Vous passez en troisième position…
Aléïc jette un œil sur la feuille que lui tend Madame Lemaire. Aléïc parcourt rapidement la feuille. Il peut lire après Urbanisme et Budget voierie, Projet de réhabilitation du site Saint Camille, présenté par M. Murmu.
- Merci Madame.
Madame Lemaire voyant la feuille légèrement trembler dans la main d’Aléïc, se permet une dernière recommandation.
- Ah ! Une dernière recommandation : ne parlez pas au maire, mais à ses administrés. Et au public, qui sera présent dans la salle. Il n’y a pas plus rassurant pour un élu, que de voir un message apprécié par son électorat.
- Madame, je vous remercie… Vraiment.
- Allez garçon, courage ! Et faites-nous vibrer.
Après avoir bien observé un à un tous les conseillers pendant les quinze premières minutes, Aléïc est invité à présenter son projet.
M. Le maire – Aléïc
- Alors… c’est vous le jeune homme qui veut réveiller Saint Camille ?
- Monsieur le maire, Saint Camille ne dort pas, il nous attend…
Sans savoir d’où lui arrive cette réplique et comment elle a pu sortir si tôt de sa bouche, Aléïc s’aperçoit qu’il a réussi en une phrase à capter l’attention.
- Très bien jeune homme, vous avez cinq minutes pour nous convaincre que ce vieux bâtiment mérite une seconde vie. Et surtout, pour nous convaincre que ce n’est pas une folie. La mairie a de son côté déjà son propre projet de réaménagement du quartier.
Un silence s’installe. Tous les regards convergent vers Aléïc. Son cœur cogne violemment dans sa poitrine.
- Monsieur le maire, Mesdames, Messieurs, je m’appelle Aléïc Murmu, je représente un groupe important d’investisseurs qui cherchent à redorer l’image de leurs entreprises, à travers des projets dans le domaine humanitaire ou caritatif.
- Cinq minutes… C’est bien peu de temps accordé à un bâtiment qui lui, veille sur cette ville depuis près de trois siècles…
Aléïc marque un temps d’arrêt, pour tenter de capter quelques regards. Les gens l’écoutent. Le stress qui le paralysait au début s’évacue.
- Je n’aurai donc pas le temps aujourd’hui d’entrer dans les détails. Je vous fais donc grâce des chiffres et des plans que j’ai ici avec moi.
Sentant ses oreilles commencer à le trahir, sans attendre il enchaine.
- Mon discours de cinq minutes sera donc articulé autour de trois axes : Hier, Aujourd’hui, et Demain.
- Qui parmi vous, Mesdames, Messieurs, peut imaginer un seul instant que dans un village, les habitants puissent détruire leur église, pour la remplacer par un terrain de foot, un parking, ou encore un immeuble de plusieurs étages ?
Aléïc pique la curiosité. Saint Camille n’est pas une église, il faut vite trouver un lien avec les habitants de cette ville.
- L’église d’un village est bien plus qu’un vieux bâtiment. C’est un endroit de prières, de souvenirs, et de cohésion sociale. C’est aussi un témoignage du passé, et très souvent, un patrimoine à sauvegarder.
- Saint Camille n’est pas une église… Mais il a été bien plus que ça. Il a sauvé des vies… D’autres, en sont parties… Un devoir de mémoire, et de reconnaissance devrait déjà nous traverser l’esprit avant de… d’envisager de le remplacer !
- Aujourd’hui Saint Camille n’est ni à l’abandon, ni à l’agonie comme j’ai déjà pu entendre…ni en sommeil, Monsieur le maire ! Parmi vous, il y a-t-il quelqu’un qui a récemment visité à l’intérieur ?
Aléïc une nouvelle fois s’arrête de parler pour observer les réponses éventuelles. Personne ne lève la main.
- L’hôpital est parti… mais tout est resté. Le matériel, les lits, les instruments, et surtout… La capacité de sauver… Même si tout n’est pas du dernier cri, tout est là ! Qu’allez-vous faire de tout ça ? Le jeter ?
- Alors oui, tout n’est pas parfait, c’est certain. Des travaux sont nécessaires bien sûr, mais le toit est étanche, les murs solides, les carreaux aux fenêtres ne sont pas cassés… Et le bâtiment n’est pas squatté. Pour combien de temps encore !
Aléïc sent à présent qu’il maitrise l’improvisation. Tous les souvenirs étrangers qui lui ont été implantés lorsqu’il n’était encore qu’un cobaye, aujourd’hui lui rendent service.
- La ville a perdu son activité hospitalière il y a environ cinq ans… Jusqu’où maintenant doit-on aller, pour des urgences médicales ? Combien de temps cela prend-il ? Combien coûte le trajet en ambulance ?
- Je… je n’avais pas prévu de dire ça… mais… il faut que vous l’entendiez.
- Il y a trois jours maintenant… Une jeune femme… vingt ans… s’est faite renversée juste devant Saint Camille. Elle était accompagnée de sa petite fille…
Un froid glacial traverse la salle
- Cette personne aujourd’hui est entre la vie et la mort. Elle est hospitalisée à Saint Camille, car fort heureusement, une toute petite équipe de chercheur dans le domaine médical loue encore une partie des locaux.
- La personne n’était pas transportable plus loin que le boulevard Magenta, là où l’accident s’est produit. Elle perdait bien trop de sang.
- Pourquoi je vous raconte ce fait divers ? Oui, dites-moi ?
- Parce qu’on n’a pas parlé de ce tragique accident dans les journaux. Cette personne, elle n’existe pas. Pas sur le papier. Pas dans les statistiques. Avec ou sans papiers, le sang a pourtant la même couleur.
- Si cette personne n’avait pas été secourue à Saint Camille… Imaginez les titres dans la presse locale le lendemain. « Drame dans la ville. Une jeune mère sans papiers meurt percutée par une voiture, devant les yeux de sa petite fille. »
- L’absence d’identité légale de la victime, ne déclenche malheureusement pas systématiquement d’enquête de responsabilité, ni d’éventuelles indemnités, pour la prise en charge de la victime. La ville démunie devant cette situation administrative a confié l’enfant à la police de l’immigration. Elle sera probablement expulsée, vers un pays qu’elle ne connaît pas !
Le maire semble mal à l’aise. A-t-il déjà été confronté à une situation similaire, en moins dramatique ?
- Le groupe que je représente propose de redonner à Saint Camille, toutes ses lettres de noblesses. Soigner puis Accueillir. Sauver, et accompagner. Un aspect médical, un aspect social.
Une main se lève. La personne se racle la gorge, puis prend la parole sans y avoir été invité.
- Donc si je comprends bien… vous voulez transformer un ancien hôpital en refuge pour clandestins ?
Aléïc, observe le conseiller, et rapidement autour de lui s’il a réussi à déclencher une réaction.
- Demain, Monsieur, vous, votre femme ou votre enfant se fait renverser par un bus, une voiture, un scooter ou encore une trottinette électrique. Saint Camille dans l’urgence vous prendra en charge, et sans vous demander votre carte de mutuelle. Le financement de cette entreprise dépend uniquement de fonds privés. Saint Camille n’est pas monté sur roulette, Monsieur le conseiller… Ce bâtiment n’ira jamais chercher plus loin ce qu’il trouve sur place. Ce projet s’inscrit au niveau de la ville, et de sa population exclusivement, quelle qu’elle soit, visible ou non !
- La jeune femme dont je vous ai parlé… Elle a un nom, une histoire. Comme beaucoup d’autres. Espérons que la sienne, puisse continuer aux côtés de sa petite fille.
- Je… Je suis arrivé, et même dépassé mes cinq minutes accordées, veuillez m’en excuser. Je vous remercie de m’avoir écouté.
Un silence s’installe, plus long que les précédents. Personne ne parle, des regards s’échangent, chacun attend un peu de savoir… ce qu’il est autorisé de penser. Le maire reste immobile. Le regard toujours fixé sur Aléïc, il soupire, puis prend la parole.
Le maire – Aléïc
- Monsieur Murmu…
Sa voix est posée, et calme.
- En cinq minutes, vous avez réussi à faire suffisamment long pour vous faire entendre. Vous venez de faire quelque chose d’assez rare dans cette salle.
Il temporise quelques secondes
- Vous avez transformé un dossier technique… en une question morale.
Un léger frisson traverse la salle. Les regards s’échangent à nouveaux. Ils anticipent déjà les futures alliances qui se diviseront sur ce que le maire n’a pas encore proposé.
Le maire croise les mains devant lui. Il balaye à son tour l’assemblée du regard, et poursuit.
- Et ça… c’est précisément le genre de situation qui met un élu dans une position inconfortable.
Un conseiller esquisse un sourire nerveux. Le maire reprend, plus ferme :
- Parce que moi, contrairement à vous, je dois répondre à des règles.
Il compte presque sur ses doigts :
- L’intérêt pour la commune ; Les responsabilités juridiques ; Le respect du plan d’urbanisme ; Les garanties à moyen et long terme ; Et… des administrés à convaincre.
Il insiste légèrement sur ce dernier mot.
- Vous nous parlez d’humanité, d’urgence, d’une jeune femme que personne ne voit.
- Mais moi… je dois aussi penser à ceux qui vont me demander demain: « Pourquoi ce projet ? Pourquoi maintenant ? Ne vaut-il pas mieux privilégié ce qui a été initialement prévu, étudié et chiffré ? »
Il se penche légèrement en avant. Il prend soudain un ton plus personnel.
- Et pourtant… Ce que vous venez de dire… je ne peux pas faire comme si je ne l’avais pas entendu.
Il regarde brièvement la table. Puis la salle.
- Je vais être très clair.
La tension remonte.
- Je ne valide pas votre projet aujourd’hui.
Un murmure immédiat. Le maire lève la main. Le silence revient.
- Mais je ne le rejette pas non plus.
Cette fois, toute la salle se fige.
- Je demande officiellement qu’aucune décision concernant Saint Camille ne soit prise avant que nous ayons étudié votre proposition.
Certains conseillers réagissent. Les murmures reprennent.
- Vous avez quinze jours. Quinze jours pour transformer votre discours… en réalité. Quinze jours pour me prouver que ce que vous proposez n’est pas seulement beau… mais possible.
Il marque une dernière pause. Il se lève de sa chaise, et vient rejoindre Aléïc au milieu du U que forment les tables du conseil.
- Pensez bien que, si vous échouez, il n’y aura pas de deuxième chance.
- Mais si vous réussissez…
Le maire fixe Aléïc droit dans les yeux, sans chercher à l’intimider, mais plutôt à le défier.
- Alors peut-être que vous venez de sauver bien plus que des murs…
Aléïc à nouveau paralysé par le stress, ne trouve plus ses mots. Il se contente d’un oui sans ambiguïté d’un signe de la tête. Puis il accepte la poignée de main du maire, franche et sincère, qu’il espère serrer suffisamment fermement. Dans un ultime effort, il trouve la force de prononcer ces quelques mots.
- Merci beaucoup, Monsieur le Maire. À dans quinze jours.
Aléïc salue une dernière fois l’assemblée, puis sort dans le couloir, épuisé. Le conseil continue sans lui, la porte de la salle se referme. Un peu perdu émotionnellement, il ne sait plus s’il vient de gagner du temps… ou bien d’en perdre… Une seule chose est établie : dans quinze jours… tout peut exister. Ou tout disparaître. Sera-t-il encore temps pour Aisha ?