A30 – Impasse

   Aléïc, acculé par le délai imposé par la mairie, doute de son projet et se confie à Ramesh. Perdu et en colère, il sombre dans une crise intérieure avant de croiser Claire Fitoussi à la Croix-Rouge. Une évidence apparait, défier l’impossible en si peu de temps ne pourra pas être entrepris seul…

Aléïc se fait soigner une blessure à la tête par Claire Fitoussi.

Aléïc tourne nerveusement la cuillère dans son café depuis près de dix minutes. Il ne doit plus être très chaud à présent… Il attend Ramesh, à qui il a donné rendez-vous ce matin au café du Chat Noir. Il veut lui raconter son intervention à la mairie, et le peu de temps qu’il dispose pour les convaincre définitivement. Il repense aussi à la visite surprise chez lui hier après-midi de Daniel, Néha, et Claire Fitoussi. Néha impatiente de découvrir son nouveau chez elle. Claire Fitoussi, trop lucide. Trop sûre d’elle. Cassante sur la faisabilité du projet défendu le matin même, au conseil municipal.

Ramesh arrive. Aléïc se lève pour le saluer.

Aléïc – Ramesh

  • Quinze jours, Ramesh… Quinze jours, c’est le temps que nous laisse la mairie pour reconstruire un hôpital. Ça ne va pas le faire ! Hier, j’ai rencontré une personne qui travaille à la Croix Rouge. Une femme, assez jeune, que Roxanne à priori connaît très bien… Elle a voulu me sensibiliser… voire me dissuader d’entreprendre un tel chantier. Même en rêve, il y a bien trop de choses auxquelles il faut penser, et d’autres qu’on ne soupçonne même pas. Les hôpitaux publics eux-mêmes sont en difficulté… Comment prétendre faire mieux, nous ?
  • Est-ce la difficulté qui te fait peur ? Penses-tu que tout cela n’a pas de sens ? Regarde nous… Tant de kilomètres, de sacrifices… La peur, la faim, la maladie… La mort parfois au bord de la route. Crois-tu vraiment que notre destin était d’entreprendre un si long voyage, pour venir moisir au fond d’un tunnel désaffecté ? Et toi, Aléïc ? Ton histoire est-elle si différente de la nôtre ? La solitude n’est pas un refuge, mais le symptôme d’un truc qui ne va pas. Le remède ? Grave ça en grand dans ta tête : on ne t’offre pas une vie sur terre pour ne rien en faire. On te donne des outils, fils. Il faut apprendre à t’en servir. Maintenant ! Tu dois bâtir ton palais avec…
  • Tes belles phrases ne vont malheureusement pas suffire cette fois, Ramesh.
  • Ne ferme pas si vite ta boîte à outils, fils. Tu n’en as même pas encore fait l’inventaire complet… Cette personne, qu’on a mis sur ton chemin, crois-tu vraiment que ce soit le hasard ? La connaissais-tu avant ? Pourquoi arrive-t-elle maintenant ? Tu t’es posé la question ?
  • Je n’en sais rien Ramesh ! Notre discussion était plutôt rugueuse, si tu vois ce que je veux dire. Au plus elle me démontrait que notre projet n’était pas réaliste, au plus je pensais à Aisha qui doit bénéficier de toute l’infrastructure d’un hôpital !
  • Alors voilà c’est ça, mon jeune ami. Ton amour pour Aisha te fait réfléchir à travers un entonnoir… Lui as-tu seulement demandé ce qu’elle avait à proposer cette personne de la Croix Rouge, pour se sentir aussi concernée ?
  • Non !
  • Eh bien tu es un amoureux stupide mon garçon ! Comme tous les amoureux, hélas !
  • L’amour ne rend pas stupide. Il donne le courage et la force d’agir !
  • Tu veux te battre ? Alors mets ton égo de côté, et cours vite rencontrer cette jeune femme à nouveau. Et… Laisse-lui le temps de tout t’expliquer, cette fois !

Quelques instants après sa conversation avec Ramesh, Aléïc se retrouve à marcher dans la rue, sans but bien précis. Le temps qui passe sans voir avancer ses affaires l’agace profondément. Il repense aux mots de Ramesh sur la solitude… C’est quoi le truc qui ne va pas chez moi ? S’interroge-t-il. Des fractions de réponses lui traversent l’esprit. Claire Fitoussi… Insupportable… mais pas complètement à côté. Aisha… à sauver à tout prix. Néha… le risque de la perdre. Et puis ce vide… Cette absence d’origine. Comme un marécage sur lequel il n’ose pas construire. Son manque de confiance en lui…

Il arrive au parc. S’approche d’un arbre, puis se tape volontairement la tête dessus. Énervé, déçu par son comportement qu’il juge lâche et peu ambitieux. Si tous les obstacles qui se dressent devant lui pouvaient exploser entre sa tête et ce tronc en bois… Sa rage, s’intensifie jusqu’à ressentir une douleur aiguë. L’arbre a gagné, pas sa tête. Il saigne… Une fois de plus désabusé, il ne sait plus où aller. L’urgence serait d’aller se faire soigner. Mais quel crétin, s’insulte-t-il tout seul ! Il regarde sa position GPS sur son tel, et découvre, comme un signe du destin, un centre de la Croix Rouge à moins d’un kilomètre à pied. Espérant ne pas y rencontrer cette Claire Fitoussi, il s’y dirige.

Aléïc arrive devant une toute petite antenne de la Croix Rouge. Il y a du monde. Trop à son goût. C’est mal foutu, plusieurs queues… Laquelle pour ceux qui sont en train de mourir ? Il renonce, une éraflure ne nécessite pas d’hospitalisation, il fait demi-tour. À peine a-t-il fait quelques pas, alors qu’il ne l’avait pas reconnue, ni vu arriver, il tombe nez à nez avec Claire Fitoussi.

Claire Fitoussi – Aléïc

  • Houlala, vous vous êtes battu ? C’est moche, là. Il faut nettoyer… Et peut-être un point, ou deux. Faites voir ? Mieux que ça…

Elle lui attrape doucement le poignet avant qu’il ne recule, et l’accompagne jusqu’à une petite salle de soin, à l’odeur de désinfectant et de café froid.

  • Vous… Voulez encore m’infantiliser ? C’est rien, juste un coup d’eau suffira…
  • Ce n’est jamais rien… Je réserve le scanner !
  • Hein ?
  • Vous réagissez, c’est moins sérieux que je ne pensais !
  • Vous jouez avec moi… profitez de mes faiblesses, c’est petit !
  • Je vous taquine, mais sérieusement il faut nettoyer. C’est quoi ça ? De l’écorce d’arbre ? De quelle essence ? Vous avez eu le temps de lui demander ?
  • L’arbre de la frustration et du mépris.
  • Ne bougez pas, ça va piquer…
  • J’ai connu pire.
  • Oh, vous êtes un vrai dur ?
  • Hélas non ! Enfin ça dépend avec qui !
  • Avec moi ?
  • Tant que vous ne sortez pas l’aiguille ça ira !
  • Pourquoi vous êtes là, vraiment ?
  • Vous m’y avez amenez, manu militari.
  • Mauvaise réponse.
  • Je saigne.
  • Autre mauvaise réponse. La plaie a besoin de deux points au moins !
  • On m’a conseillé vivement d’aller vous voir.
  • Ah, finalement des straps suffiront peut-être… Continuez ?

Elle jette la compresse, en prend une autre.

  • Eh bien, voilà, je suis là… On m’a juste demandé de vous laisser parler cette fois !

Elle s’assoit en face de lui.

  • Alors on en est où ? Vous persistez avec votre projet d’hôpital en Lego ?
  • Nan ! Vous m’avez aussi vaincu sur ce terrain-là ! Allez-y achevez moi ! Savourez votre victoire… Ma vie… et celle d’Aisha est entre vos mains… Pour de vrai !

Claire Fitoussi devine la situation bien plus grave qu’elle ne paraît.

  • La Croix-Rouge peut donner du crédit à votre projet.
  • Vous l’avez dit vous-même… Les hôpitaux qui tiennent encore debout aujourd’hui… ils coulent déjà. En quoi feriez vous mieux que tout le monde avec une maison médicale en ruine… Et en quinze jours ? Quatorze aujourd’hui…
  • La Croix-Rouge ne reprendra pas votre hôpital.
  • Ça je m’en doutais !
  • Par contre…
  • Oui ?
  • Elle peut vous donner le droit d’exister.

Le regard d’Aléïc change. Il fronce les sourcils.

  • Par quelle magie ? Blanche ? Noire ?

Claire se lève, et commence un tour de pièce…

  • Sérieusement ? Vous me voyez comme une sorcière ? Pour le scanner, vous êtes sûr ?
  • Pardon… Je vous prie de…
  • …On valide seulement une activité limitée. Et vous obtenez l’enseigne de la Croix Rouge.
  • Limité à quoi ?
  • À ce que vous savez faire, sans mettre les gens en danger. Genre : soins de base ; stabilisation ; surveillance. Ça vous va ?
  • Et Aisha ?

Claire soutien le regard.

  • Incluse. Mais encadrée.
  • Impossible !
  • Alors elle mourra, seule… ou avec vous !

Silence brutal. Le regard d’Aléïc vacille.

  • Pas ça !

Aléïc se lève à son tour et donne un léger coup de pied dans le tabouret sur lequel était assise Claire Fitoussi.

  • Pas quoi ?

Aléïc se rassoit brutalement sur le tabouret qu’il vient de pousser, et plonge sa tête entre ses bras.

  • Aléïc… Ça va ? Il y a quelque chose que je devrais savoir ?

Devant le mutisme d’Aléïc, Claire Fitoussi sent à son tour venir un souci lui nouer l’estomac.

  • Aléïc, vous non plus vous ne savez peut-être pas tout. Je suis la personne en charge du dossier de Roxanne pour tenter de lui donner une existence légale. C’est en bonne voie. Néha… en attendant que vous… et Aisha la preniez en charge, je lui ai ouvert un pré-dossier, grâce auquel elle peut désormais aller à l’école…

Aléïc relève la tête. Visiblement abattu, et les larmes aux bords des yeux.

  • Aisha… Son cœur ne bat plus depuis l’accident !

Aléïc marque une pause. Il cherche Claire Fitoussi du regard.

  • Nous n’avons pas réussi à la réanimer !

Il avale sa salive. La voix devient légèrement chevrotante.

  • Elle est déjà… morte !

Après encore quelques instants, il se reprend.

  • Juste… L’équipe de recherche scientifique présente sur place, lui a seulement appliqué un protocole de conservation très novateur… Mais ces gens-là, ont aussi réussi l’exploit, par trois fois, à ramener des gens décédés depuis… longtemps… à la vie. Ils savent réparer les cellules. Ça a marché avec moi… Ça marchera pour Aisha… Mais son cas, est bien plus compliqué qu’étaient les nôtres. Elle a besoin d’une greffe, de transfusions… De moyens bien plus importants que ce que tu proposes. Aujourd’hui, d’une façon ou d’une autre, elle est condamnée !

Claire s’approche d’Aléïc, touchée par son récit, approche sa main au-dessus de sa tête… hésite… puis la pose enfin dans ses cheveux.

  • Non Aléïc… Tu ne peux pas dire ça maintenant. Il reste quatorze jours. On va trouver. On va bien trouver une solution. Saint Camille n’a pas dit son dernier mot…
  • On se revoit ce soir ? Chez Daniel… avec Roxanne, Néha et Florence ? Tu n’as pas oublié ?

Aléïc enlace Claire Fitoussi. Il la remercie silencieusement, puis lui répond d’un hochement de tête, avant de sortir dehors évacuer toute l’émotion qui le submergeait.

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