C27 – Jour 30 – Exhumations

   En retrouvant le corps parfaitement conservé de Calie dans une crypte cachée à Saint Camille, Serge, Élise et Josh font une incroyable découverte. Entre espoir scientifique et tension éthique, ils décident de mettre le fruit de leurs recherches à profit, pour tenter de réanimer Calie. Mais redonner vie à un corps, suffira-t-il à lui faire revenir son âme ?…

Calie et Éléonore sont exhumées

Élise

   La nuit fut courte, le décalage horaire, dans ce sens, vers l’Europe, est toujours plus difficile à supporter. Pourtant l’excitation supplante la fatigue. Aujourd’hui nous allons retrouver Calie. L’espoir agite la caféine dans le sang, mon cœur bat à tout rompre !
   Serge nous offre l’hospitalité. Sa maison est spacieuse pour la région parisienne, quatre chambres dont trois à l’étage. Pourquoi avoir choisi si grand pour lui tout seul ? Il m’a très élégamment proposé la chambre d’amis. Je n’aurais pas non plus refusé de dormir dans le même lit. Peut-être est-ce un peu trop précipité. Nous ne sommes pas vraiment séparés. Seuls la distance et le temps ont éloigné nos corps, les forçant à d’autres habitudes.
   Après un petit déjeuner improvisé, que Serge n’avait visiblement pas anticipé, il nous conduit en voiture jusqu’à l’hôpital. Des souvenirs sensoriels se ravivent… L’air frais humide, le bruit de la circulation, l’odeur de la ville… Ce qui paraît de l’inconfort me rappelle une vie passée, paisible et heureuse. Paris me manque, la nostalgie m’envahit. Nous arrivons à l’hôpital. Un frisson me parcourt. Une impression de déjà vu me surprend, comme un livre ouvert à la page à laquelle on s’est arrêté… Je suis prête à en reprendre la lecture.

– Joshua, Lise m’a confié que tu étais un féru d’histoire de France ? Tu t’intéresses tout particulièrement aux bâtiments de Paris, c’est ça ? Dis-moi, ton choix pour Saint Camille au départ, les raisons scientifiques n’étaient qu’un prétexte ? Alors… Tu as parlé à ces vieux murs ? Leur as-tu demandé ce dont ils ont été témoins, ce qu’ils avaient à raconter ?
– Gosh, en France, les murs ont des oreilles… Dommage qu’ils n’aient pas de bouche pour tout répéter ! Of course, j’ai fait mes recherches. Ces pierres calcaires datent du XVIIe siècle. Imaginez… L’époque de Louis XIV, du roi Soleil. Mais aussi de Galilée, Descartes, Newton ou encore Pascal, pour n’en citer que quelques-uns. Ça vous parle ? Question architecture, la période baroque bat son plein, mais ici, c’est un style classique qui domine. Observez les proportions, les compositions symétriques. Ah la France et son histoire !… Oui, effectivement c’est ma grande passion. Saint Camille a été successivement une église, un monastère, un hospice, puis un hôpital pédiatrique. Des centaines d’âmes ont défilé, ici. Certaines doivent y demeurer encore… Vous croyez aux fantômes ? Regardez cette pierre si particulière. Touchez là, que ressentez-vous ? Elle vous parle ? Elle provient très vraisemblablement de carrières, nombreuses à l’époque dans la région. Regardez la taille de ces blocs, là, et puis celui-là… Imaginez les moyens mis en œuvre pour les transporter jusqu’ici…
– C’est fascinant, Josh, vraiment ! Mais je ne peux plus attendre. Où est Calie ? Où l’as-tu cachée ? Comment as-tu déterminé un endroit, qui allait rester discret toutes ces années ?
– Ah, oui… C’est par ici. Je réponds à ta question Lisa. À force de creuser, un réseau impressionnant de carrières et de galeries souterraines s’est constitué sous Paris et sa région. Saint Camille repose là-dessus. En explorant ce bâtiment, le soir, seul, j’espérais tomber sur un passage secret, une entrée oubliée de catacombe. La présence de nombreux cimetières à l’est de Paris pouvait me laisser espérer.
– Oh, les garçons… On échappe à l’odeur des égouts, mais pas à la poussière et l’humidité ! Et alors, qu’as-tu trouvé ? Une entrée de catacombe, une carrière sous terraine ?
– Non Lisa, je n’ai pas eu cette chance, mais j’ai encore à découvrir. Venez, suivez-moi, c’est par là. On descend au niveau des fondations. Elles devaient être super costaudes pour supporter un tel poids. Regardez là, l’épaisseur du mur. Tellement épais, que les anciens en profitaient pour aménager des cavités. Avant l’invention des frigos, ça servait pour stocker des denrées alimentaires. On pouvait y trouver du vin, ou encore tout ce qui avait besoin d’un peu de fraicheur et d’obscurité. Si vous voyez une bonne bouteille…
– Calie se trouve dans l’une de ces cavités, Joshua ?
– On y arrive, Serge. Saint Camille ne fait pas exception de ce côté-là. Des renfoncements dans les fondations, il y en a plusieurs, plein même. Ce que j’ai découvert, vous allez voir, est vraiment particulier. En cherchant des incohérences architecturales, comme l’écart entre la surface du bâtiment et celle de ses sous-sols, je suis tombé là-dessus. On y est. Entre ces deux piliers, derrière ce bazar, il y a une crypte. Ses caractéristiques sont étonnantes, vous allez comprendre. D’abord, pourquoi l’accès est volontairement dissimulé derrière ces grosses étagères. À l’intérieur, vous allez voir, il n’y a aucune ouverture, ni pour la lumière ni pour l’aération, alors que… Respirez, vous sentez ? Il y a de l’air frais qui en sort… L’orientation aussi est très étrangement perpendiculaire à l’axe du bâtiment d’origine, et dépasse de façon significative les limites en surface. Je ne peux rien affirmer pour le moment, mais, il est possible d’imaginer qu’en fait ce n’est pas vraiment une crypte, mais plutôt l’antichambre de quelque chose, ou un début de souterrain. On peut sérieusement se poser la question. Dans l’urgence et la précipitation de trouver un abri sûr pour Calie, j’ai stoppé net mon exploration ici. Aidez-moi à dégager ces grosses poutres en bois et toute cette ferraille… Attention aux crottes de souris… ou de rats ! Lisa, Serge, votre jolie Calie repose là, elle vous attendait je crois… Je… Un hublot sur le dessus du sarcophage permet de voir son visage. Vous vous sentez prêts ? Vraiment ?
– Oh ma chérie ! Ça y est, Maman est là… Mon ange, ton visage, ce teint diaphane… Tu es si jolie mon cœur, tu ne parais qu’endormie… Josh, c’est de la magie… Ce n’est pas possible autrement ! De la magie blanche, tu es magicien !
– C’est fascinant, extraordinaire… Comment avez-vous pu… Joshua, le résultat est stupéfiant. Vous… tu as une explication, pour cet état exceptionnel de conservation à ce stade ?
– Vous allez me prendre pour un… comment dites-vous ? … frapadingue ? Je suis sans doute le seul scientifique à trouver une certaine similitude entre l’architecture moléculaire des organes, et celle qui a permis d’ériger des églises et des cathédrales. La convergence comparative la plus évidente réside dans le fait que, dans les deux cas, on part du même constat. Seulement, deux questions toutes simples se posent : « À quel besoin doit-on répondre ? » et, « Quel message faut-il envoyer ? ». On n’a pas idée jusqu’à quel point nos cellules peuvent se mobiliser pour répondre à une mission, qui au départ ne les concerne pas. Le principe est simple, et tellement évident… La cellule réagit en fonction du message qu’elle reçoit. En agissant sur le message, on manipule la cellule. Élémentaire, non ? La mise en pratique est un peu plus complexe ! La physique quantique permet des voies d’exploration extraordinaires, mais se heurte très rapidement à des questions éthiques existentielles. Cela explique sans doute le si peu de publications dans le domaine…
– Passionnant… Nos deux approches scientifiques pour agir sur les cellules diffèrent, mais sont tellement complémentaires… Nous allons réussir Joshua !
– Les garçons… Les ailes d’anges !!! Elles sont là … Sur cette pierre, gravées, les mêmes que celles dans ma vision.
– Yes Lisa, je pensais te l’avoir dit… J’espérais qu’en plaçant Calie devant un ange, il veillerait sur elle, le temps qu’on revienne la chercher ! Plutôt bien choisi comme endroit, non ?
– Josh… Il y a quelqu’un derrière…
– … Lise, tu…
– … Une jeune fille, Éléonore… Serge, Éléonore… Elle est là derrière, elle me l’a dit, elle aussi veut être réveillée… Elle et Calie ne peuvent pas être séparées, elles ne le veulent pas…
– Lise … Tu te laisses emporter par l’émotion. Tes voix ne sont que des voix. Les rêves ce n’est pas la réalité…
– Lisa, Serge, la pierre n’est pas scellée, l’air passe par là… Donne-moi tes clefs de voiture, en faisant levier on pourrait peut-être…
– …Tu ne veux pas essayer avec quelque chose de plus costaud ? Tiens, là, un montant d’étagère, ce ne serait pas mieux ?
– Ah ! Yep, peut-être ! … Allez, on y va, ça bouge !
– Continue, Joshua, continue on peut attraper la pierre à la main maintenant.
– C’est assez ouvert les garçons, on peut passer ! Qui est le plus courageux d’entre vous ?
– …Il n’y a pas à aller bien loin… Gosh !!! Il y a bien un corps… C’est une enfant… Fantastique, elle ressemble à une poupée ancienne, et abandonnée !!! Son teint est si pale !
– Sa peau est albâtre… Sa robe ancienne, et sa petite croix entre ses mains réunies… Oui Josh, une magnifique poupée de porcelaine. Son visage dégage une solennité poignante. Il faut la sortir de là, et la remonter en haut, avec Calie, qu’on leur applique à elles deux les mêmes protocoles…
– Attends Lise, ça ne se fait pas comme ça, on ne sait même pas pour Calie à quoi s’attendre…
– Tu m’avais promis Serge… De toute façon, elle a droit à une sépulture, tout comme Calie, si malgré tous nos efforts l’aventure échoue.
– Joshua, un troisième avis ?
– Je pense comme Lisa, la chance à la science d’abord, au droit à la dignité funéraire après !
– Allons chercher un brancard pour Éléonore, nous la déposerons en chambre froide là-haut. Nous remonterons Calie dans son caisson. Joshua, Lise, ça vous va ?
– Deal ! Lisa ?
– Oui oui, on fait comme ça…

   Il a été décidé que les examens ne commenceraient que demain. Cet après-midi serait consacré à la préparation des corps. Calie est, paraît-il, patchée un peu partout. Josh semble vouloir attendre le tout dernier moment pour la libérer de tous ses stickers. Éléonore est comme irréelle. Une véritable poupée de porcelaine à l’expression faciale figée dans le temps, semblant vouloir délivrer un message. La vision de Aaron était parfaitement juste, avec cette robe d’un autre temps, sa petite croix entre ses mains si fines, presque transparentes, ce visage mélancolique, aux traits fins et les yeux fermés… Elle pense à quelque chose de triste. Je la trouve ravissante, d’une beauté qui dépasse le physique. Une sorte d’aura rayonne autour d’elle, je la ressens. Je suis émue, au bord des larmes. Le décalage horaire, la fatigue et l’émotion m’encouragent à aller me reposer quelques instants. Mes paupières, trop lourdes, se referment sur mes yeux fatigués …

– Aléïc, t’as d’la visite ! T’es là ???
– Hope ? Que me prédis-tu cette fois ? Une nouvelle expérimentation ? L’exposition de ma virilité aux yeux de jeunes étudiantes en médecine ?
– Tu n’crois pas si bien dire !!! T’as deux nouvelles colloc dans l’loft ! Calie, la chambre voisine, et Éléonore… au bout du couloir ! J’veux dire, elles sont là… pour de bon ! Avec la chair autour des os, genre, pas décomposées du tout ! Tu vois ? Dans l’échelle des cas désespérés, t’es p’tit joueur à côté !
– Calie, et Éléonore ? Elles, sont là ?… Ah ! Mais voilà la véritable raison de ma présence ici !… Je ne suis qu’un brouillon scientifique ! L’œuvre principale ce n’est pas moi, mais elles deux. Le réveil d’outre-tombe, le film, ce sont elles les héroïnes. Ma considération, déjà pas bien haute, ne va définitivement plus aller en s’améliorant !
– Bingo ! Tu perds la vedette, mon pauv’ !
– Calie… Calie ? Tu te résous à revenir dans ton corps ?
– Je me résous à partir d’ici Aléïc, ça au moins c’est certain !! Ton histoire a porté ses fruits. Je reparle à mon père. Il m’a entendue… Il m’a répondue… Nous marchons l’un vers l’autre, mais force est de constater que je suis encore là. Alors il doit rester encore quelques ajustements à faire !
– Éléonore est prête à être réveillée elle aussi, tout comme toi ?
– Éléonore et moi ne pouvons opposer aucune résistance au réveil de nos corps. L’affaire est bien trop engagée, et l’espoir qu’elle suscite nous met une pression énorme. Le problème est plutôt la direction que nos âmes vont choisir de suivre, si par miracle l’expérience réussit. Ma volonté n’est pas forcément alignée avec celle exprimée autour de moi… Et je sais que, quelle que soit ma décision, si j’en avais la liberté, Éléonore me suivra. Une double responsabilité pèse donc sur moi.
   Comprends-moi, toi ! Ce tunnel dont tout le monde parle, nous en sommes si près, et privées depuis tellement longtemps. Derrière, un autre avenir nous attend. La mission pour nous serait d’agir à grande échelle, et d’agir directement sur les consciences. Les anges, ça existe pour de vrai… Aucune idée n’arrive totalement par hasard. L’humain est tellement influençable et manipulable, que depuis tout là-haut ce doit être un jeu d’enfant ! Avec tous ces conflits, les violences auxquelles on assiste bien trop passivement, le climat qui se détraque, tu imagines la charge de boulot que ça représente tout ça ?
– Je ne sais vraiment plus quoi dire… L’idée se défend, mais… Que va devenir ta partie charnelle si plus personne ne l’habite ? Pourquoi tant de travail, d’espoir comme tu dis, de sacrifices, et de prouesses scientifiques, pour rien ? …
– Pas pour rien… Pas pour rien Aléïc ! Si nos maisons devaient rester inoccupées… Une place dans chacune serait à prendre ! … Toi par exemple …
– Moi ? Dans un corps de fille ?
– Ce ne serait pas la première fois ? Ton histoire avec Dan et Flo, elle t’arrive de où ? Et puis il y a Hope…
– Hope ?
– Maman rêve de voir sa fille se réveiller… Hope rêve d’une vie, une vraie, une sur terre dans un corps complètement incarné… Maman serait doublement heureuse, sa fille revit, et une voix quitte définitivement sa tête.

   Je me réveille brutalement, je m’étais assoupie. Ai-je bien entendu ? Ai-je rêvé, ou bien ces voix ont décidé de me stresser jusqu’au bout ?
L’âme de Calie reste toujours accrochée au différend qui l’oppose à son père. Serge doit absolument répondre à Calie avant l’exercice de demain, à sa question, si Dan et Flo sont bien réconciliés.
– Hope mon cœur, tu as entendu ce que j’ai entendu ? À propos de cet échange de corps ?
– Ce qu’a dit Calie ?… Tu l’avais déjà entendu ! Mais comme à ton habitude, quand tu r’fuses d’envisager la chose, tu fais l’autruche… Et paf, plantage de tête dans l’sable ! Personne n’peut prédire ce qu’il s’passera demain, si l’miracle se produit. Je peux juste dire, que… je s’rai là, avec toi, et j’regard’rai !

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